Après le choc, le besoin d’espoir

Publié le 20 novembre 2015
Ensemble, pour avancer
Ensemble, pour avancer
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Pardonner ? Ce n'est pas le mot qui vient à l'esprit après des événements comme ceux du 13 novembre 2015. Olivier Clerc approfondit la question dans cette tribune.

 « Le faible n’arrive pas à pardonner. Le pardon est l’apanage du fort. » Gandhi 
Depuis le 13 novembre, je reçois chaque jour des mails de personnes qui me demandent si l’on peut, si l’on doit pardonner, suite aux horreurs vécues à Paris. Nous sommes tous profondément choqués, meurtris, à nous poser beaucoup de questions.
La première réponse c’est que, comme pour le deuil dont on connaît les étapes depuis les travaux du Dr Kübler-Ross, il y a aussi des étapes sur le chemin du pardon. La première d’entre elles, c’est sans doute d’accueillir les émotions très vives qui nous traversent actuellement, le temps qu’il faut, sans utiliser un « devoir » de pardon mal compris comme un instrument d’auto-torture qui bloquerait tout et nous empêcherait de franchir cette première étape. Dans un second temps, quand l’émotionnel s’apaisera assez pour cela – cœur blessé ne pense pas clairement… - nous pourrons chercher à élargir notre compréhension de ce qui est arrivé, loin de toute vision binaire, car le pardon fait autant appel à des qualités de cœur que d’intelligence. L’histoire réelle ci-dessous, à la fois semblable et différente de la nôtre, peut illustrer ce cheminement possible et nous redonner un début d’espoir.
L’an dernier, aux Journées du Pardon 2014, nous avons eu le privilège d’accueillir Ginn Fourie, d’Afrique du Sud. En 1993, Lyndi Fourie, la fille de Ginn, âgée de 23 ans, se trouvait dans une taverne estudiantine de Johannesburg quand un commando de l’ALPA (Armée de libération du peuple azanien, branche militaire du Congrès National Africain), armé d’AK-47, y a fait irruption et a tiré en rafales sur les étudiants blancs présents. Comme de nombreux autres ce jour-là, elle y a laissé la vie. Ginn nous a raconté avoir passé un an, par la suite, à hurler et pleurer la mort de sa fille. Mais, comme ce mari qui a perdu sa femme au Bataclan vendredi, elle ajoute n’avoir jamais cédé à la haine. 
Dans un premier temps, la police a rapidement arrêté les exécutants de cet acte terroriste, auxquels Ginn trouve la force de pardonner. Neuf ans plus tard, elle découvre qui est le commanditaire de cet acte : Letlapa Mphahlele. Elle s’arrange pour le rencontrer. Un documentaire bouleversant, de 28 min seulement, Beyond Forgiving (avec sous-titres en français), relate cette rencontre (lire l'histoire de Ginn sur le blog d'Olivier Clerc). Elle se retrouve face à l’homme qui a ordonné l’attentat où sa fille a perdu la vie. Lui est face à une mère directement atteinte dans sa chair par un acte qu’il a commandité. Leurs échanges vont leur permettre de se comprendre l’un l’autre, leurs parcours réciproques, comment en sont-ils arrivés là. Et de cette compréhension naîtra une fondation qui porte le nom de cette jeune fille décédée, dans laquelle Ginn et Letlapa oeuvrent désormais côte à côte, dans le monde entier, à propager un message de pardon, de paix et de réconciliation. 
Encore plus émouvant, Ginn raconte : « Au mois d’octobre de cette année, Letlapa m’a invitée à la cérémonie qui marquait son retour dans son village, après vingt ans d’exil, et m’a demandé d’y faire un discours. C’est là que j’ai pu présenter mes excuses à son peuple pour toute la honte et les humiliations que mes ancêtres leur avaient imposées, via l’esclavage, le colonialisme et l’apartheid. Lorsqu’on les exprime, nos sentiments de vulnérabilité sont capables de créer des liens durables. » Non seulement cette femme réussit à pardonner à ceux qui ont commandité et exécuté l’attentat qui a pris la vie de sa fille, mais elle trouve la force d’assumer la part de responsabilité qui lui incombe et de demander pardon, au nom de ses ancêtres, de tout ce qu’elle symbolise aux yeux de la communauté noire sud-africaine.
Il ne s’agit pas de faire d’amalgame entre ce qu’a vécu Ginn voici 22 ans, dans le contexte spécifique de l’Afrique du Sud de l’époque, et ce qui s’est passé aujourd’hui. Mais ici aussi tout n’est pas « noir et blanc » : comme l’ont relevé plusieurs politiques, nous portons en Occident une indéniable responsabilité dans la genèse de ce Daesh dont nous avons aujourd’hui à subir les coups. En avoir conscience peut nous aider à faire notre part du chemin, sans rien ôter à l’autre de sa propre responsabilité. 
Le pardon, puisque c’est là-dessus qu’on m’interroge, n’est pas un acte de faiblesse, de lâcheté ou de stupidité. Le pardon n’empêche ni le discernement, ni la justice, ni la fermeté. C’est surtout un remède à la haine qui détruit ceux qui l’éprouvent, autant que le mal qu’ils ont déjà subi. C’est aussi un antidote à toute vision binaire, à la diabolisation simpliste de l’autre camp, et à la mise en œuvre sous le coup de l’émotion de solutions pires que le mal qu’elles prétendent combattre.
Le pardon n’est pas un devoir, ni une obligation. C’est un choix. C’est un chemin. Un chemin libérateur. Que chacun, s’il le souhaite, parcourt à son rythme, à la mesure de ses moyens, de sa conscience, de ses connaissances. 
Savoir que d’autres ont pu parcourir ce chemin avant nous nous inspire, nous redonne de l’espoir. Les centaines d’histoires que présente le site du Forgiveness Project, émanant de tous les pays du monde, de gens comme vous et moi, sont des sources d’inspiration permanente et peuvent nous aider à tracer de nouveaux chemins hors des ornières du cycle infernal de la haine et de l’envie de vengeance.
Olivier Clerc organise chaque année les Journées du Pardon. Il est l'auteur de nombreux livres, dont Peut-on tout pardonner, paru aux éditions Eyrolles.
 
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