Éducation

École publique : ces professeurs qui font toute la différence

Publié le 4 octobre 2013
Philippe Nicolas est technicien vétérinaire, professeur des écoles et Docteur és Sciences de l’Education. D'un itinéraire professionnel aux expériences diverses, il a su affiner sa pratique enseignante selon une intime conviction : l'aventure sur Terre pour le Petit d'homme reste pleine d'enthousiasme, de surprise, de rencontre, de révélation dans la relation au savoir élargie à la compréhension de soi, des autres et du monde.


Philippe sortant de la rivière avec sa canne à mouche
Philippe sortant de la rivière avec sa canne à mouche
© Philippe nicolas

Viendra-t-il ce temps de l’école, celui de sa grandeur assumée : éveiller l’enfant à la saveur et l’intensité de la vie sur terre ? Alors, enseignant trappeur, pourquoi pas ?

Je savais à dix ans à l’instar d'une maîtresse et d'un maître, respectivement Madame le Goff - qui me donna le goût des embruns - et  Monsieur Lacoux - qui me confirma une disposition pour le dessin - que je serai un jour professeur des écoles. 

De mes années collège et lycée, j’orpaillais un imaginaire créateur pour vivre les aventures les plus folles avec des camarades qui désiraient vivre chose semblable : séances de pêche au brochet, escapades en mer, descentes de rivière en canoë, nuits sous la tente, que-sais-je encore.

Si la propension à rêver ma vie était forte, j'entrevoyais une quête : celle de ma liberté. 

Le concours de professeur des écoles en poche, je réalisais mon rêve d' instit : aborder avec mes élèves L’enfant et la rivière d’Henri Bosco. 

J’organisais alors des expéditions en pleine nature, des parties de pêche, dans la vraie conduite d’un chef scout, je parlais des chaînes alimentaires pour valider la pratique de la mouche fouettée, je parlais de pyramides octogonales pour justifier l’achat de mes tentes inuit. Bien qu’attiré irrésistiblement par la vie sauvage et les grands espaces, la banlieue m’a choisi pour enseigner. Est-ce la préfiguration des réserves amérindiennes qui m’a touchée ? 



Donner sans compter ni rien attendre



Certainement. Au pied de la plus grande barre d'immeuble d'Europe, l’enseignant que je suis, fait l'expérience étonnante d'un souffle nouveau et rafraîchissant. Je m'explique. Face à ce qui est le plus méprisé, ce qui est le plus petit, ce qui est le plus pauvre, ce qui est le plus blessé, ce qui est le plus différent, j’éprouve un sens de vie, mieux j'éprouve une joie profonde.

En bref, je me sens appelé à rester là, au carrefour des nations, près de soixante-trois nationalités différentes pour la seule commune de Villeneuve-la-Garenne. Ce souffle qui me tient là est à l’opposé même de la logique du monde moderne, je suis le témoin privilégié d'une œuvre de vie, véritable œuvre de libération. 



Dans mon professorat, je fléchis par amour pour des enfants des quatre coins du monde. L'hyper-béton de mon quartier participe en quelque sorte à me faire ambassadeur des grands espaces et des contrées sauvages pour des Petits d'homme en quête de sens. J’apprends à donner sans compter ni rien attendre. 

Cette gratuité me vivifie et me révèle le sens vrai du service.

Souvent je me surprends à donner ce que je ne possède pas. Le vide de la banlieue est aussi le plein de la banlieue. C'est l’expérience du retournement : le manque devient abondance et l’absence devient présence.

Cet amour de la vie libre et sauvage qui coule en moi m'appelle à la rhétorique fabuleuse, ce langage de l'être qui bannit les codes et les conventions de toute sorte, ce langage poétique en amitié avec le monde vivant.

Les mots-clés, tipi, canoë, indien, inuit, pierre taillée, fossile, aigle, expédition, que-sais-je encore, prononcés au tableau suscitent l'attention, le rêve, la concentration des élèves les plus durs qui n’ont pas oublié en eux-mêmes l’aspiration à vivre la vie, la vraie. Fertilité exceptionnelle de vocables ancestraux qui re-dynamise les apprentissages pour se dire au monde. 



Enseignant trappeur, pourquoi pas ?



Ma classe est à la fois un cabinet de curiosités, une succursale du muséum d’histoire naturelle, une maison d’édition, un laboratoire de sciences, un atelier du poète, une galerie d’art, un théâtre ouvert. Tout cela à la fois, dans un même lieu pour que tous ces petits d’homme dans le brouillard et le vertige de la société moderne puissent rêver leur vie en prenant le risque d’être eux-mêmes dans l’exercice de leurs talents.  

Je poursuis la transmission scolaire dans le secret espoir que mes petites têtes blondes se ré-approprient leur rythme vital, donc leur esprit vital en recouvrant des liens privilégiés avec la nature. Faire en sorte qu’ils soient connivents avec les éléments naturels. Que le vent, le feu, la terre, la pluie soient leurs amis ! 

Dans l'ici sur terre de ma classe, je provoque et dérange à la manière d’un maître zen. Avec comme pré-requis, le panel des disciplines pour faire en sorte qu’il se passe quelque chose entre l’école et l'enfant. Que mes élèves ne ratent pas la cible de leur rencontre avec l'univers ! 



L'entrée dans la vie consciente sera pour certains la contemplation des poissons exotiques primitifs de l’époque de la Pangée, du bonzaï en fleurs ou du citronnier appesanti de fruits mûrs, pour d’autres ce sera la révélation qu’un dessin vaut mille mots, pour d’autres encore ce sera la reconnaissance en soi de la très vieille histoire de la planète bleue, pour d’autres enfin ce sera la pratique du tir à l’arc ou l'inéluctable coopération dans l'affrontement au rugby, comme atteinte et réalisation de soi. 



La classe, un espace où l'enfant prendra le risque de tomber amoureux de la vie



Faire de la classe un espace d'éveil qui chauffe et réchauffe à la manière d’un feu de bois. Rendre intelligible le koan de la bûche de bois qui s'éprend de l'étincelle pour s’embraser. Découvrir alors que le métier d'élève a à voir avec entretenir un feu en soi qui brûle. Ce feu d'apprendre, connaître et comprendre. Ce feu d’aimer, de défendre la vie quoi qu’il advienne.

Faire de la classe, un espace friction où l’enfant prendra le risque de tomber inconditionnellement amoureux de la vie. 

Je reconnais avoir été réveillé à ma vie en m'expatriant quatre mois de mon pays pour le Québec. La révélation faite par cet anthropologue croisé lors d'un colloque sur mes antécédences probables avec la première nation malécite a été pour moi un avènement.

Je suis cousin de la tribu indienne des pêcheurs de saumon du Bas-Saint-Laurent même si j’ai les cheveux blonds. 

À la question lancée par Lynx, ancien mannequin reconvertie à la vie en plein air, je conseille à mes élèves de ne pas se dérober et d'y répondre avec la plus grande implication. 

Regarde autour de toi. Que peux-tu faire de tes propres mains ? 

Pour celui, celle qui recouvre l’agilité des mains, de l’esprit et du cœur, alors en vérité je suis enseignant, l'enseignant trappeur que j'ai vu dans mes rêves d'enfant. 

Voici les dix pistes de l’enseignant trappeur pour des parents en quête de repères dans l’éducation de leurs enfants :

  • 
Partir léger dans un joli coin pour dessiner. 


  • Prendre de la distance par rapport aux bruits de la ville. 


  • Répéter avec persévérance (écriture, dessin, marche, pratique sportive, écoute...). 


  • Se retrouver seul dans la nature. 
  • Prendre de la hauteur. 
  • Utiliser ses dons.


  • Se donner du temps pour lire et s’inspirer.
  • Laisser une trace de son vivre (dessins, écrits, témoignages). 


  • Consulter l’héritage des Cultures Premières. 


  • Aimer la vie sauvage et la défendre.



>> Retrouvez Philippe Nicolas sur son site "NaturePeche"

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