Pédagogie

Harcèlement scolaire: comment aider son enfant

Publié le 1 octobre 2013 - Mis à jour le 3 novembre 2016
Psychopraticienne et formatrice, Emmanuelle Piquet est co-fondatrice et associée de recherche au CRISS, le Centre de Recherche sur l’Interaction et la Souffrance Scolaire. Elle consulte à Lyon et à Mâcon, notamment pour apaiser les souffrances des enfants et forme des professionnels sur ce thème. Elle a publié en 2011 "À quoi ça sert de vivre si on meurt à la fin ?" aux Editions Sarbacane.
Une fois la flèche lancée, les rapports entre les enfants s'améliorent considérablement
Une fois la flèche lancée, les rapports entre les enfants s'améliorent considérablement
© Istock

Depuis 2015, le 3 novembre a été déclaré Journée nationale de lutte contre le harcèlement scolaire. Violences répétées et isolement de la victime sont les éléments clé pour déceler une situation critique. Le point avec Emmanuelle Piquet, spécialiste du sujet.

Si votre enfant se fait harceler dans la cour de récré, ce n'est pas nécessairement de sa faute. Par jeu ou volonté d'asseoir son pouvoir, l'enfant "populaire" a trouvé en votre adorable bambin la "victime" idéale. Cette situation n'est pas sans issue. Emmanuelle Piquet nous explique les 3 étapes pour aider son enfant à se débarrasser de ses problèmes. 



1. Les aider à voir le harcèlement sous un mode interactionnel


À l’instar de ce que j’ai pu observer en tant que Directrice des Ressources Humaines, puis coach, les enfants harcelés, ont, comme les salariés harcelés dans l’entreprise, souvent la conviction qu’ils n’ont pas d’impact sur la relation. Et l’espoir insensé que l’autre va finir par arrêter ou que quelqu’un d’extérieur, un adulte, une autorité, va faire en sorte que le harcèlement s’arrête. 



Cette vision du problème accentue la vulnérabilité de ces enfants puisque se sentant absolument et définitivement impuissants, ils subissent la situation s’envoyant sans cesse le message qu’ils n’ont pas de pouvoir sur le fait que le cercle vicieux cesse. Ils ne font rien ou pas grand-chose personnellement, se contentant d’un relativement mou "arrête" à l’enfant ou au groupe d’enfants qui les agresse.

Ce qui incite évidemment ces derniers à continuer puisqu’il n’y a pas de conséquence. 

La première étape consiste donc à leur montrer que lorsqu'ils tiennent en quelque sorte une relation par un bout, ils ont un impact dessus, quelle que soit la nature de l’interaction. Il suffit de trouver le bon angle d’attaque. Par conséquent, lorsque quelqu’un d’autre intervient à leur place pour tenter de résoudre le problème, il prend le risque au contraire de l’accentuer en renforçant leur statut de victime incapable de se défendre seule. 



Une bonne façon de faire est de les interroger de façon très précise et bienveillante sur les séquences d’agression ou d’isolement. 

Prenons un exemple. Nous recevons au CRISS un petit garçon de 9 ans dont la maman a été alertée par la maîtresse parce qu’il est souvent agressé verbalement et physiquement par un groupe de la classe. Lorsque nous recevons Marius, nous l’interrogeons rapidement de façon à imprimer un mouvement interactionnel à la vision qu’il a du problème :

 

- Nous sommes navrées de te faire repenser à tout ça, mais la dernière fois qu’ils sont venus t’embêter, tu étais où ? Tu faisais quoi ? 


- Je jouais avec eux au foot et comme ils trouvaient que je jouais mal, ils ont commencé à dire que j’étais une vraie fille, un bébé et que je devais partir. 


- Et tu as répondu quoi ?


- J’ai répondu qu’ils étaient vraiment immatures et que nous étions en démocratie, que ce n’était pas à eux de décider.
 

- Et ?


- Ils m’ont dit : "c’est ça, Monsieur à lunettes, fiche le camp ou on t’en colle une" et ils m’ont poussé pour que je parte. 


- Ah donc, ça n’a pas marché ?


- Non. 


- Donc, en fait quand tu leur parles de façon raisonnable, un peu comme s’ils étaient aussi mûrs que toi, ça ne marche pas ? 


- Non. 


- Il faudrait donc que tu t’y prennes autrement, parce que là, c’est toi qui perd et ils vont continuer à t’embêter parce qu’ils n’ont pas peur.


- Oui, c’est ça. Quoique je fasse, ils n’ont pas peur. 


- Oui, pour l’instant en tout cas. 



2. Créer avec eux une flèche verbale
Une fois que l’enfant a acquiescé au mouvement interactionnel qui indique qu’il a un impact sur la relation, nous préparons avec lui une flèche de défense. Celle-ci a la principale caractéristique d’aller exactement à l’inverse de ce qui a déjà été tenté, fidèle en ce sens aux prémisses de la thérapie brève et stratégique de l’École de Palo Alto. 



Pour que cette flèche soit la plus performante possible, c’est-à-dire qu’elle génère chez le leader "harcelant" une crainte de poursuivre l’agression. Nous devons donc lister précisément avec l’enfant ce qui a déjà été mis en place, pour aller exactement dans le sens opposé.



-  Donc, Marius, ce que tu as déjà essayé de faire, c’est de les raisonner, en leur disant d’arrêter, puis de partir parce que tu n’avais pas le choix. Est-ce que tu as essayé de faire d’autres choses pour qu’ils arrêtent de te rejeter ?


- J’en ai parlé à la maîtresse qui a dit à Arthur, celui qui se moque le plus de moi, d’arrêter parce que sinon, il allait être puni et ses parents convoqués.


- Et ?
 
- Il a même pas pleuré, il a pas peur de la maîtresse, et ensuite il m’a dit qu’en plus d’être Monsieur Lunettes, j’étais une balance à lunettes et ça a été pire. 


-  Ah. Donc tu n’as plus rien dit ?


-  Ben non. 


- Donc, tu fais quoi depuis pour que ça s’arrange ?


- Plus rien. Je reste sur un banc et j’attends que la récréation se passe.


- Et ils te laissent tranquille ?


- Non, ils viennent souvent me traiter.


- Ok, donc en gros, est ce qu’on peut dire que chaque fois que quelqu’un (toi ou la maîtresse) dit à Arthur et sa bande : arrêtez d’embêter Marius, ça fait empirer la situation ?


- Oui. Exactement. 


- Donc, il faut que nous trouvions quelque chose à faire qui dise l’inverse. 


- Ben oui, mais franchement, je vois pas quoi. Parce que l’inverse, ce serait, continue à m’embêter, c’est un peu bizarre ton truc.


- Et bien je me dis que la prochaine fois qu’Arthur vient te voir pour te traiter de Monsieur Lunettes ou de bébé ou de bouffon, tu pourrais lui dire : "dis-donc Arthur, tu peux pas te passer de moi on dirait, on pourrait se marier tous les deux, maintenant que la loi est passée ?" 


-  Oh là là, s’est esclaffé Marius, il va être très mécontent.



3. Les entraîner à lancer la flèche dans les meilleures conditions


- Oui, mais il va falloir t’y préparer sérieusement pour que la flèche parte bien, qu’elle suive le mouvement le plus efficace et qu’elle signifie en gros : tu peux continuer à m’embêter, Arthur, mais tu prends un risque, celui que les autres pensent que tu veux te marier avec moi. C’est toi qui décides. 



- Tu as raison, il faut vraiment que ma phrase parte comme une flèche. On le fait ? Tu joues Arthur ?



Ce petit jeu de rôle est nécessaire pour que l’enfant ait bien sa flèche en mains et pour anticiper les réponses probables de l’agresseur avant qu’il ne soit définitivement réduit au mutisme. 



- Par exemple, il pourrait répondre : "n’importe quoi". Alors, il faut que tu restes bien accroché au mouvement que nous venons de construire et que tu lui dises par exemple : "il faut qu’on pense à se présenter mutuellement nos parents pour préparer la cérémonie". 


- Et chaque fois qu’il revient pour t’agresser à nouveau, alors réponds-lui : je sais que tu m’aimes, Arthur, pas la peine de le dire devant tout le monde. Tu vois comment faire ? 


- Oui, je vois. Je te raconterai la prochaine fois la tête qu’il a faite.



Précision importante, les flèches que nous proposons aux enfants en souffrance dans la cour de l’école sont toujours des flèches défensives, jamais des flèches d’attaque, sinon elles ne fonctionnent pas. Elles utilisent en fait la force de l’agresseur dans un effet boomerang mais n’ont aucune efficacité en dehors de l’agression.



Il s’agit donc en synthèse, lorsque le harcèlement est répétitif, lorsque la souffrance est aiguë, lorsque plusieurs tentatives ont eu lieu et qui n’ont rien donné, et même pire qui ont cristallisé ou amplifié le cercle vicieux, d’outiller les enfants vulnérables en les aidant à puiser dans leurs propres ressources, parce que la flèche, c’est eux qui vont la tirer, seuls.

Retrouvez Emmanuelle Piquet sur le site du CRISS, Centre de recherche sur l'interaction et la souffrance scolaire et dans sa vidéo du TEDxVaugirardRoad

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