Ecrivain

Marc Levy : “Je suis tombé amoureux très jeune de la liberté”

Publié le 19 décembre 2013
Fondatrice de FemininBio, directrice de collection chez Eyrolles, dingue de bio, folle de nature, de running et par dessus tout de l'évolution de la conscience de l'être humain ;-)
© ®KBelouaar

FemininBio a rencontré Marc Levy à New York - où il vit depuis six ans - pour la sortie de son roman "Un Sentiment plus fort que la peur". Sur fond d'alpinisme, il y dénonce le pouvoir, l’argent, l’industrie pétrolière. Profondément épris de liberté, Marc Levy revient sur ce qui l’a amené à écrire.

Votre roman est très bien documenté sur l’alpinisme. C’est une passion ?

Plutôt une curiosité : je suis sujet au vertige ! Mais j'ai toujours été fasciné par l’état d’esprit et la condition mentale qui accompagnent les alpinistes ou les navigateurs.

Ce sont des activités solitaires bien qu'on y trouve des liens sociaux forts et sincères. Je dirais même qu’elles créent une sorte de confrérie autour de ceux qui les pratiquent. Ce doit être lié à la prise de risque qu’elles impliquent : il faut être humble et sincère. C’est un état d’esprit remarquable. J'adore écouter parler (le marin, NDLR) Olivier de Kersauson, c'est un homme courageux et d'une humilité qui m’impressionne.

C’est donc de la curiosité par procuration ?

... Et l’un des grands bonheurs de l’écrivain que de pouvoir endosser plein de rôles différents, sans grandes contraintes. J’ai passé un mois et demi à écrire les scènes du roman qui se déroulent sur le Mont-Blanc. Pendant tout ce temps, j’étais accroché à la paroi, luttant contre le froid, alors que dans la vraie vie monter sur un escabeau est pour moi un exercice périlleux !

Pouvoir se glisser dans la peau des autres a quelque chose de magique et peut-être aussi anxiogène... selon les situations.

C’est proche de la schizophrénie de l’acteur ?

Oui et non. L'acteur incarne un personnage. L’écrivain est plutôt metteur en scène. Quoique, lorsque j’ai écrit "L'Etrange voyage de Monsieur Daldry", j’ai été totalement possédé par le personnage.

Les protagonistes de l'histoire deviennent souvent des amis, finissent par entrer dans le cercle intime. Terminer un roman est toujours assez triste d'ailleurs, à cause de cela. J'ai toujours l'impression de  raccompagner des amis proches à la gare et de les voir monter dans le train sans savoir si je les reverrai un jour.

L’histoire d’Un Sentiment plus fort que la peur prend soudain une tournure très engagée, contre le pouvoir, l'argent et l'industrie pétrolière. On a l’impression que vous partagez ce mystérieux "sentiment" ?

Ce sentiment plus fort que la peur, c’est le courage. Celui de voir la réalité sans mensonge, celui de dire à haute voix ce que les gens n’ont pas toujours envie d’entendre.

C'est un roman qui montre que la cupidité peut mener l’être humain jusqu'à sa propre destruction, c'est un roman qui montre aussi le courage dont ce même être humain est capable.

Il y a une telle contradiction chez l’homme. Dix d'entre eux passent des heures dans une salle d’opération pour en sauver un seul. Dix autres en armes iront tuer des enfants dans des écoles ou dans un centre commercial. Difficile de concevoir que ces deux groupes appartiennent à la même espèce.

Vous affirmez qu’une grande partie de l’orchestration de la fonte de la calotte glacière à des fins lucratives, imaginée dans votre livre, pourrait être réelle. Pourquoi avoir choisi un tel thème ? Par conviction écologique ?

C’est avant tout par amour de la vérité. L’écologie politique m’ennuie souvent, je la trouve peu efficace, et puis j'ai toujours redouté les donneurs de leçon.

Mais je pense que l'éveil de notre conscience écologique individuelle se fera au travers de notre éducation, y compris et surtout de notre éducation de consommateur. Si nous réussissions à fédérer nos choix, nous serions plus forts que les lobbies et les gouvernants qui nous dirigent.

Par exemple, boycotter les compagnies pétrolières qui font des forages en Arctique, publier l'identité de leurs dirigeants et responsables, refuser de faire le plein de nos voitures ou citernes chez eux, faire de même avec les sociétés qui ne recyclent pas, bref : sanctionner les pollueurs dans nos choix de consommateurs me semble ce qu'il y a de plus efficace.

Lorsque j’ai eu l’idée de ce roman, je ne pensais pas que mes recherches me mèneraient si loin. J’avais peur de ne pas être crédible. En fait, ce que l’administration Bush a fait pour freiner les mesures visant à protéger la planète dépassait largement mon imagination. J’ai ressenti à la fois de la satisfaction en me disant “J’ai trouvé !” et de la tristesse face à un constat si désolant. J’ai eu envie de dénoncer.

Vous dénoncez même fortement…

Marc Levy
Marc Levy
J’ai le sang chaud : lorsque je m’engage, je m’engage à fond ! Je ne supporte pas l’hypocrisie. Je suis un homme d’idéal, parfois beaucoup trop naïf.

Dans mes romans, je prends de plus en plus de plaisir à parler de choses qui ont des liens avec la réalité. Mais surtout, je ne veux jamais passer pour un donneur de leçons. Je pense qu’il faut mieux informer les gens puis les laisser libres face à leur propre conscience. Ainsi, on respecte leur liberté.

Étudiant à Dauphine, fondateur d’une société d’informatique dans la Silicon Valley, ouvrier du bâtiment, fondateur d’un grand cabinet d’architecte à Paris, écrivain, Londres puis New York... Vous avez changé plusieurs fois de vie. C’était une façon de trouver votre voie ?

Dauphine était une couverture parentale et sociale. En réalité, je passais mon temps à la Croix-Rouge. J’ai aimé toutes ces vies même si ça n’a pas toujours été facile.

Je suis tombé amoureux très jeune de la liberté. Liberté de penser, d'agir, d'entreprendre, de ne pas accepter tous les ordres établis, bref, amoureux de cette liberté qui fait que l’on n’appartient jamais à un milieu. L’homme, pour apaiser ses peurs et ses doutes, a souvent besoin d’appartenir à une meute, de s'y fondre, de ressembler à son voisin…

Corporatisme, communautarisme, autant de nécessités d’appartenir à un groupe, peut-être pour trouver des réponses ou cesser de se poser des questions sur sa propre quête identitaire, ses propres responsabilités humaines, son propre rôle d'individu.

Dans l'éducation que mes parents m'ont donnée, on m’a appris le respect de l’autre mais aussi le respect de soi-même et la responsabilité sociétale qui va avec. L'amour de la liberté est aussi celui de la tolérance, de l'humilité. Un explorateur à l'esprit étroit et aux idées préconçues est prisonnier de son point de vue et restera aveugle au monde qui s'offre à lui.

L'amour de la liberté, c'est apprendre à déplacer parfois son propre centre de gravité, à ne pas laisser votre point de vue vous empêcher d'écouter celui des autres, à accepter la diversité culturelle, la compréhension des rites, des coutumes, de l’évolution des sociétés qui nous entourent. L’éducation que j’ai reçue et qui mêlait curiosité du monde et tolérance m’a permis de prendre conscience de la parcelle d’humanité qui m’était confiée tant que je serais en vie.

Devenu romancier, vous sentez-vous à votre place ?

Non, je ne me suis jamais senti à ma place ; j’ai toujours l’impression que je n’ai pas le droit d’être là. Mais je suis motivé par l’idée qu’il faut aimer ce que l’on fait, même quand c'est pénible. J’ai été élevé dans l’amour de l’artisanat : un artisan est fier de son métier sans être prétentieux. Il travaille avec conviction.

Pensez-vous qu'il faille passer par un processus d'introspection, de lâcher-prise pour trouver sa voie ?

Je ne me suis jamais assez intéressé à moi-même pour entreprendre de façon dynamique ce genre de démarche. Je suis plus intéressé par ce que les autres pourraient avoir à me dire que par ce que je pourrais raconter sur moi-même.

C’est la vie qui vous fait. Dans mon cas, j’ai envie de vous répondre que ça a toujours été comme ça. Je suis né myope mais peut-être qu’en contrepartie, j’ai la chance de voir un peu plus clair en moi.

Catherine de Sienne disait que “trouver sa voie, c'est être ce que l'on doit être”. Quel conseil donneriez-vous pour qui cherche sa voie ?

C’est dur comme question ! Quand je lis des réponses à ce type de question, je les trouve toujours d’une banalité affligeante et souvent moralisatrices, ce que je déteste ! [Il réfléchit un moment]. Je pense avoir trouvé ce que je pourrais répondre à Sainte Catherine : “L’important, c’est de savoir où placer son propre centre de gravité, et surtout, comment le déplacer au cours de sa vie !”

Cela demande une certaine capacité à se distancier de son ego…

L’ego, c’est un peu comme un bon alcool. En boire un petit coup de temps en temps revigore; s'y baigner fait de vous un alcoolique, vous éloigne de réalités, de soi, de ses proches et du reste du monde. J'ai toujours préféré la compagnie des gens qui ont de l’humour à celle de ceux qui ont beaucoup d'ego.

Vous sentez-vous porté, transporté par quelque chose de plus fort que vous lorsque vous écrivez ?

Le plaisir, la peur, l'appétit de découverte. Je me sens porté par les personnages, par la magie d’un métier où l’on peut faire tout ce qui nous était interdit dans l’enfance : rêver, inventer des mondes imaginaires et les rendre vrais… La revanche est jouissive !

Être écrivain, c’est en un sens, comme pour l'alpiniste ou le navigateur, poursuivre ses rêves d’enfant pour en faire des moments de réalité.

À quoi ça sert d’écrire ?

À dire à voix basse ce que l’on est incapable, par pudeur, de dire à haute voix. À conquérir sa liberté à partager des questions plutôt que de prétendre connaître toutes les réponses.

Que faites-vous pour cultiver votre jardin intérieur ?

Je cultive mon jardin extérieur. La lumière vient de l'autre, de son regard. Quand on écrit un roman, la plus belle façon de parler du personnage principal est de laisser s’exprimer les personnages secondaires.

Vous êtes fan de la plume de Christian Bobin, qu'est-ce qui vous touche dans son écriture ?

Son extraordinaire délicatesse, sa sensibilité, la pureté de sa plume. Il est pour moi la délicatesse incarnée et c’est une qualité des plus nobles à mes yeux. Ne pas confondre délicatesse et préciosité. Il y a dans ses écrits une vérité, une sincérité, une perception des sentiments qui me touchent.

Avez-vous une sensibilité spirituelle ?

Je le pense, mais elle est libre de toute religion. Je crois en un ordre de l’univers. La foi est quelque chose d’extraordinaire chez l’homme mais la religion la contredit souvent. Je ne crois pas que suivre des préceptes nous rende meilleurs et je pense que ceux qui vivent dans la crainte de Dieu vivent surtout dans la crainte de l’homme, de ce qu'ils sont eux-mêmes.

Vous aimez cuisiner, dans cette idée de partager avec les autres. Mangez-vous bio ?

Je mange des produits du terroir parce que je trouve ça bon. Quand la mode du bio est née, je m’en suis méfié, je la trouvais un tantinet surfaite.

Mais aujourd’hui, informé de tous les pesticides dont sont recouverts nos fruits et légumes, de leur dangerosité,  j’achète bio avec l’espoir que l’industrie agroalimentaire reparte sur de bonnes bases. Je mange bio, non pas par conviction écolo ou pour faire bon genre, mais parce que j’ai une peur bleue de m’empoisonner en achetant autre chose.

> Les adresses healthy de Marc Levy à New York et dans ses environs :

- Ses marchés :

Le Farmer’s market d’Abingdon Square (à l'angle de Bleecker Street et Hudson street), le samedi matin.

Le Farmer’s Market  de Union Square, le vendredi et le samedi.

- Ses restaurants :

Gobo, restaurant veggie, 401, 6e Avenue, New York 10014.

Terrain, restaurant bio, 561 Post Rd E, Westport, CT 06880.

> Le blog de Marc Levy : http://www.toslog.com/marclevy/

> Retrouvez cette interview exclusive et une expérience de lecture optimisée dans le magazine FemininBio de décembre 2013 sur iPad.

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