Histoire

Beauté à la Belle Époque : au bonheur des dames

Publié le 23 janvier 2014
Sylvie Hampikian-Le Nin est docteur vétérinaire. Après avoir travaillé dans la recherche, elle a exercé une activité d’expert pharmaco-toxicologue et s’est spécialisée dans les actifs naturels. Elle est auteure de plusieurs ouvrages sur leurs usages pour la beauté, la santé, le bien-être.
La Belle Otéro, par Reutlinger
La Belle Otéro, par Reutlinger

La Belle Époque, de la fin du XIXe siècle jusqu'au début du XXe, ouvre la voie à la cosmétique moderne. Ce sixième volet des secrets d'histoire de la beauté lève le voile sur une période d'innovation tous azimuts qui fait la part belle aux femmes.

"Il pleut, il pleut, bergère, rentre tes blancs moutons"... La Révolution a mis fin brutalement au XVIIIe siècle. Le XIXe allait se réveiller impérial, puis alterner les régimes jusqu'aux événements tragiques de 1870-71 et à l’avènement de la IIIe république. C’est à la période de calme relatif qui va suivre, de 1880 jusqu'en 1914, que le langage populaire a donné dès 1919 le surnom de "Belle Époque". Un âge d’or qui fut, dans bien des domaine, aussi celui de la femme.

Plantons le décor

La fin du XIXe et le début du XXe siècle sont certainement une des période les plus fécondes pour les arts en France et en Europe. Dans tous les domaines, on ne compte pas les grands artistes qui s’illustrèrent pendant cette période : Maupassant, Mallarmé, Zola, Proust, Colette, Apollinaire, Toulouse-Lautrec, Renoir, Monet et les Impressionnistes, Van Gogh, Mucha, Munch, Klimt, Debussy, Gounod, Satie, pour n’en citer que quelques-uns.

À Paris, avec les travaux d’Haussmann et l’essor de l’architecture moderne, le décor est planté : il est flamboyant, avec ses immeubles et ses stations de métro Art Nouveau, ses gares et ses monuments d’acier et de verre, la tour Eiffel mythique et les grands magasins. Ces fameux "grands magasins" qu’Émile Zola immortalisera dans son roman Au Bonheur des Dames. Les Expositions universelles de 1889 et 1900 seront les vitrines extraordinaires de cette explosion de création et de progrès.

Une femme d’un nouveau genre : la cliente

Bien sûr, la misère existe, encore et encore, dans les campagnes, dans les cités ouvrières et même dans les grandes villes. En 1890, Paris compte déjà plus de 2 millions d’habitants dont un quart vivent en dessous du seuil de pauvreté - et la pauvreté à cette époque est un puits noir et sans fond.

Mais la haute société et le "demi-monde" jouissent d’un pouvoir d’achat considérable. Et de plus en plus de femmes plus modestes, petites bourgeoises, femmes actives (couturières, employées, secrétaires, infirmières, commerçantes…), peuvent accéder à un niveau de vie très correct. Beaucoup de ces femmes et leurs filles s’arrachent les "manuels de savoir-vivre" et les guides destinées aux "bonnes ménagères", écrits non sans condescendance par de bons docteurs ou de gentes comtesses (de Tramar) et baronnes (Staffe).

La presse féminine naissante n’est pas en reste : illustrée de gravures qui sont aujourd’hui mises sous cadre, elle donne les dernières tendances. Les revues sont nombreuses : La Mode de Paris, L’Illustrateur des Dames, La Mode Universelle, La Mode pour tous... Le poète Stéphane Mallarmé, lui-même fan de mode, publie La Dernière Mode, dont il est l'unique rédacteur sous divers pseudonymes, la plupart féminins !  Les clientes en puissance y puisent l’inspiration avant de s’en aller acheter dans les petits et grands magasins robes, manteaux, chapeaux, gants, éventails, parfums, eaux de Cologne, poudres, houppettes et poudriers. En dignes petites-filles d’Emma Bovary !

Publicités : parce que nos arrière-arrière-grands-mères le valaient bien !

Les revues de mode regorgent de ces publicités qui nous amusent tant aujourd’hui. Les gaines, les cosmétiques, les produits d’hygiène et les élixirs miracle y tiennent une place de choix. Et les effets revendiqués n’ont rien qui nous surprenne : un joli teint, une poitrine généreuse, une taille fine, de beaux cheveux, mais surtout pas de duvet…

Toutefois, les "agences de com'" de l’époque ont encore des progrès à faire, si l’on en juge par ce petit florilège de slogans tout en finesse : "Aux dames velues : seul le célèbre dépilatoire russe est recommandé par tout le corps médical" ; "La plus poilue femme de France recommande Hydrogine" ; "Prenez garde madame, vous commencez à grossir, et grossir, c’est vieillir. Prenez donc tous les jours deux dragées de Thyroïdine Bouty" ; "Le Savon de l’Amiral à l’extrait de fiel spécial fait maigrir la partie de corps savonnée".

Eh oui, en cette Belle Époque bien paradoxale, la Française moyenne pudibonde tient son corps au secret entre bottines, jupons longs, plastrons et cols montants, mais rêve de ressembler à toutes celles qui se dévoilent allègrement : danseuses, modèles de peintres et de photographes, petites et grandes cocottes, dont les portraits "olé-olé" se multiplient sur les cartes postales.

Des modèles de carte postale

L'Art de la beauté, Lola Montès
L'Art de la beauté, Lola Montès
Il faut bien des artifices en effet pour ressembler aux icônes du moment. Et ces icônes, ce sont avant tout les "demi-mondaines" : Liane de Pougy, Cléo de Mérode, Adrienne d’Alençon, la belle Otéro (Caroline Otéro), Valtesse de la Bigne et même Mata-Hari, qui s’illustrera dans un tout autre domaine. Certaines, affublées de pseudonymes à particule, sont issues du peuple, mais d’autres sont de véritables aristocrates.

Toutes ont pour point commun de collectionner les amants et… maîtresses. Lesquels savent se montrer généreux, puisque ces dames les choisissent parmi ce que l’époque compte de plus fortuné : rois, ministres, riches héritiers/héritières, industriels, banquiers… Ces liaisons très sélectes leur valent les gentils surnoms de "Grandes cocottes" ou "Grandes horizontales"...

Quelques décennies auparavant, La Païva (1819-1884), Lola Montès (1821-1861) et La Castiglione (1837-1899) leur avaient en quelque sorte ouvert la voie. Lola Montès aura la bonne idée de laisser à la postérité un ouvrage de secrets modestement intitulé L’Art de la Beauté, récemment réédité. Nos demi-mondaines seront moins prolixes et seule Émilienne d’Alençon publiera Secrets de beauté pour être belle : recueil de conseils utiles et pratiques pour les soins de la femme, un recueil de 26 pages publié en 1919, aujourd’hui introuvable. Mais certainement beaucoup plus sage que l'Idylle saphique de sa camarade Liane de Pougy, qui résume bien leur degré d’intimité…

Les carnets de la baronne

La baronne Staffe ne fait pas partie du demi-monde, même si elle porte aussi un pseudonyme. Blanche Soyer, de son vrai nom, est un vieille fille issue de la petite bourgeoisie provinciale. Sortant très peu de sa campagne (Savigny-sur-Orge), elle ne fréquente guère le "beau monde". Pourtant, elle collabore à des revues telles que Modes Parisiennes ou Le Journal des jeunes mères et écrit un grand nombre d’ouvrages pour dames, consacrés notamment aux bonnes manières et à la séduction. Publiés entre 1889 et 1908, ce sont de véritables succès d'édition : Règles du savoir-vivre dans la société moderne, La Maîtresse de maison et l’art de recevoir, Traditions culinaires, La correspondance, La Femme dans la famille, Le Cabinet de toilette, Indications pratiques pour obtenir un brevet de femme chic et surtout : Usages du monde, best-seller de l’année 1900.

Aujourd’hui encore, les conseils de beauté du Cabinet de toilette font référence pour la période de la Belle Époque. Même si bon nombre de recettes emploient des ingrédients galvaudés, tout autant sont encore d’actualité, à base d’eaux florales, essences (huiles essentielles), teintures, vinaigre, huile d’amande douce, beurre de cacao, farines, talc, crème fraîche… On retrouve d’ailleurs des recettes du même type dans les almanachs et les ouvrages du Dr Vaucaire, du Dr Leclerc, de la comtesse de Tramar…

Naissance d’une industrie

Comme on le voit, les soins de beauté "maison" sont encore très présents sur le papier, mais on commence à sentir la menace de l’industrie cosmétique. Ayant déjà connu un important essor au début du XIXe, comme en témoigne le César Birotteau de Balzac, le secteur des produits de beauté connaît à la Belle Époque un développement sans précédent. Les boutiques se multiplient, tout comme les cabinets de toilette et les salles de bain dans les foyers bourgeois.

Bien sûr, les cosmétiques restent un luxe hors de portée de la plus grande partie des femmes, mais le secteur se démocratise petit à petit. En 1856, la "Parfumerie des familles" est une des premières à lancer des produits "non luxueux", permettant une économie de 50% sur les eaux de toilette, pommades et "cold creams"... En 1868, Émile Coudray quitte Paris pour créer une ligne de fabrication à grande échelle avec son "usine à vapeur""située à Saint-Denis. Fortes de cette dynamique, les innovations se succèdent en Europe : premier fard non gras pour le teint (1863), premier bâton de rouge à lèvre en tube (1870), première crème hydratante longue conservation Nivea (1911)...

Les laboratoires se multiplient et en 1907 un certain Eugène Schueller fonde la "Société française de teintures inoffensives pour cheveux", qui deviendra L’Oréal. La machine est lancée, jusqu'à l'explosion des Trente Glorieuses, signant la victoire du "tout chimique". Victoire définitive ? Pas si sûr, l’histoire est faite de cycles !

Les marques prennent leurs marques

Jicky de Guerlain, 1er parfum unisexe
Jicky de Guerlain, 1er parfum unisexe
En cette fin de XIXe siècle, de grandes marques prennent naissance et certaines, plus anciennes, connaissant un développement spectaculaire. Dans cette liste caractéristique de la Belle Époque, vous verrez figurer de regrettés disparus mais aussi quelques noms familiers : L.T. Piver (1774), Houbigant (1775), Coudray (1822), Guerlain (1828), Molinard (1842), Roger & Gallet (1862), T-LeClerc (1881), Berdoues (1902), Caron (1903), Coty (1904), Diadermine (1904), L’Oréal (1907), Nivea (1911), Les parfums de Rosine/Paul Poiret (1911)...

À Paris, ce sont principalement le quartier des Grands boulevards et les IXe et Xe arrondissements qui abritent de nombreux laboratoires et boutiques de marques. La publicité déjà très active, comme on l’a vu, conforte leur notoriété. Ce qui n’empêchera pas nombre d’entre elles, pourtant bien trouvées, de disparaître : Laircho (cabines de sudation), Kiondule (fers à friser), Pulchérubérine (crèmes pour les seins), Rénovateur Robinet (colorations capillaires). Cela dit, est-ce pire que Décontract’rides (lancé par L’Oréal au début des années 2000), le seul produit cosmétique dont le nom permet de faire de la gymnastique faciale ?!

Inventaire d’une coiffeuse

La coiffeuse est ce petit meuble équipé d’un miroir, incontournable dans une chambre de dame en 1900. Tâchons de découvrir ce qui s’y cache... Le parfum y tient grande place, dans de beaux flacons parfois signés des lus grands verriers et souvent munis d’une poire, ancêtre des vaporisateurs (nous allons y revenir). Les maquillages, plutôt réservés aux artistes et aux "dames de petite vertu", sont pratiquement bannis, hormis la poudre de riz : le teint pâle est encore au sommet de la mode ! Heureusement, les médecins ont définitivement obtenu l'abandon de la céruse et des dérivés de l'arsenic.

On fabrique des "cold creams" selon des recettes inspirées du cérat de Galien : cire d'abeille blanche, blanc de baleine, eau de rose. On y ajoute de la teinture de benjoin, de l'extrait de lis, de la glycérine. Les ingrédients phares sont encore d'origine naturelle : eau de rose, essences aromatiques (huiles essentielles) et teintures, eaux florales, tannin, vinaigre, amidon, poudre d'iris, poudres minérales, lanoline....

Mais les ingrédients chimiques sont de plus en plus présents, dans les colorations capillaires et les dépilatoires bien sûr, mais aussi dans les cosmétiques pour le visage, généralement au titre de conservateurs (industrie oblige) : acide borique (borax), bicarbonate de soude, acide tartrique... La vaseline (huile minérale issue du pétrole) est elle aussi de plus en plus employée comme base grasse. Quant aux produits animaux (blanc de baleine, huile de vison, extraits de thyroïde, axonge, fiel…), ils ne sont pas encore l’objet de restrictions d’ordre éthique, écologique ou sanitaire. De même, ambre gris, civette, musc sont encore présents dans les parfums, mais la mode est de plus en plus dominée par les fragrances florales.

La rose au parfum

À la belle Époque, la mode de la rose, qui remonte principalement au XVIIIe siècle, ne faiblit pas et l’essence de rose est omniprésente dans les parfums et les cosmétiques. Le parfumeur d'Orsay crée "Rose" en 1902, puis "La Rose d'Orsay" en 1908, "Les Roses" et "Le Chevalier à la rose" (1912). En 1904, "La Rose Jacqueminot" de Coty connaît un véritable triomphe : dans son flacon en cristal de Baccarat, les clientes se l'arrachent...

Piver, Guerlain, Coty, d’Orsay, Coudray, Millot, Lubin rivalisent de créativité pour sublimer les fleurs : "Le Narcisse noir" (Caron), "Sweet Home Bouquet"(Gellé Frères), "Floramye"  (1) (L.T. Piver), "L’Effleurt" (Coty), "Héliotrope" (Lesco), "Cyclamen sauvage" (Bourjois), "Violette-fleur" (L. Legrand), "Violette de Février" (Plassard). À Toulouse, Berdoues surfe sur la vague de la violette qui fera sa renommée et cette de la ville et sera aussi bien portée par les dames que par les messieurs.

Beaucoup plus fruitées, les eaux de Cologne, employées aussi bien pour le parfum que pour l’hygiène, ne sombrent pas pour autant dans l’oubli. Roger & Gallet lance "Extra-fine" en 1900. Guerlain, déjà créateur de "Eau de Cologne impériale" (1853), propose "Eau de Cologne du coq" en 1894. Mais c’est aussi à Guerlain que l’on doit une grande première, en 1889 : "Jicky". Ce parfum complexe, unisexe, qui n'essaie plus de copier l'odeur des fleurs, est le premier à faire intervenir des composants de synthèse comme la vanilline et la coumarine. Bref, Jicky est considéré comme "le premier parfum moderne de l’histoire". Il illustre parfaitement la période de transition qu’a été la Belle Époque, entre l’héritage du passé et le modernisme.

La recette "à la manière de" la baronne Staffe (2)

- Eau de toilette à l’œillet : 20 g de pétales d’œillet bien parfumés, 100 ml d’alcool à 90° non dénaturé, 10 ml de teinture de benjoin (en pharmacie). Faire infuser les pétales dans l’alcool pendant 10 jours. Filtrer sur papier et ajouter la tenture de benjoin. Verser dans un flacon fermant bien. NDLR : pour accentuer l’arôme d’œillet, vous pouvez ajouter 5-6 clous de girofle aux pétales mis à macérer.

La recette diabolique du Docteur Vaucaire (3)

- Lotion contre les cheveux gras : eau distillée de goudron (300 g), chlorate de potassium (10 mg), ammoniaque liquide (4 g). NDLR : la méthode est sympa : plus de cheveux, donc plus de cheveux gras... Radical !

Notes :

1. que j’ai moi-même porté vers 1977. Sublime, mais aujourd’hui introuvable !

2. In Le Cabinet de Toilette (réédition de 1928)

3. In La Femme. Sa beauté, sa toilette, son hygiène (1896)

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