Histoire

Les "Secreti" de la Renaissance : livres de recettes beauté

Publié le 9 avril 2013 - Mis à jour le 3 février 2015
Sylvie Hampikian-Le Nin est docteur vétérinaire. Après avoir travaillé dans la recherche, elle a exercé une activité d’expert pharmaco-toxicologue et s’est spécialisée dans les actifs naturels. Elle est auteure de plusieurs ouvrages sur leurs usages pour la beauté, la santé, le bien-être.
"I secreti" les recueils de recettes de beauté de la Renaissance
"I secreti" les recueils de recettes de beauté de la Renaissance
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Primo, deuxio, tertio et… Quattrocento. Notre quatrième étape dans le passé va nous faire à nouveau voyager entre Italie et France, sur la voie royale de la Renaissance.

Face au Moyen-Age, qui couvre un millénaire, la Renaissance est une période bien courte, d’à peine 200 ans, entre les XVème et XVIème siècles. Mais quelle période où les arts, les lettres et les sciences connaissent un essor extraordinaire ! Plus que jamais, la beauté des femmes est sublimée sous les pinceaux de Léonard, de Raphaël et du Titien, ou sous la plume de Pétrarque et de Ronsard. 

Mais la beauté intéresse aussi les savants et les alchimistes, et puisque l’imprimerie permet désormais de diffuser les connaissances, nombre de recueils de recettes et de formules circulent à travers l’Europe. C’est la mode des "secreti"...

De Diane de Poitiers à Mona Lisa en passant par Lucrèce Borgia, des icones à foison !

En France, l’histoire et la littérature évoquent un grand nombre de belles et nobles dames : Gabrielle d’Estrées, Diane de Poitiers, Marguerite d’Angoulême, la belle Cassandre louée par Ronsard. Sans parler des "bellisima" italiennes : Lucrèce Borgia, Isabelle d’Este, Isabelle de Médicis, Simonetta Vespucci, et l’énigmatique… Mona-Lisa ! 

À côté de toutes ces "stars", une petite française à l’accent du midi, Laure de Sade, est quelque peu tombée dans l’oubli. C’est pourtant elle qui fut à l’origine des canons de la beauté en vogue à la Renaissance. Car Laure fut aimée du poète italien Pétrarque (Francesco Petrarca), qui la rencontra à Avignon en 1327, alors qu'elle avait 18 ans. Il l'aima jusqu'à sa mort et ne cessa de célébrer sa beauté, lui consacrant un recueil de 366 poèmes, "le Canzonière". Publié à grande échelle au XVIème siècle, l’ouvrage donna même lieu à une mode, "le pétraquisme", qui consistait à célébrer la beauté idéale ! 

Jumelle de la beauté médiévale, voici en quelques mots à quoi ressemble à l’époque une fille vraiment canon : chevelure blonde, yeux noirs, peau de lait, joues et lèvres vermeilles, poitrine petite mais ronde, taille de guêpe et jambes fines. Bref, une digne fille de Vénus !

Catherine Sforza, une bien belle ancêtre

Parmi ces beautés parfaites, il en est une autre qui compte à plus d’un titre, c’est Catherine Sforza. Née à Milan vers 1463, Catherine arrive à Florence à l'âge de 20 ans en devenant par mariage Princesse de Forli. Deux fois veuve dans des circonstances tragiques, elle épouse en troisièmes noces Jean de Médicis, ce qui allait faire d’elle une lointaine ancêtre de… Louis XIV ! D'une rare beauté, Catherine contribua à renforcer l'image de l'idéal féminin.

Les portraits qui nous restent d'elle montrent un ovale parfait, des traits d'une grande douceur bien que peu souriants, des cheveux ondulés de ce blond si caractéristique des belles florentines. Selon la légende, Catherine Sforza aurait prêté ses traits aux 3 Grâces de la célébrissime fresque "Le printemps" de Sandro Botticelli.

120 recettes de Catherine plus ou moins naturelles

Outre sa beauté plastique, Catherine était une femme curieuse, intelligente et cultivée, volontaire et indépendante. Elle eut aussi la réputation d'être une empoisonneuse (au sens propre du terme). Heureusement, ce ne furent pas ses recettes vénéneuses qui passèrent à la postérité ! Car notre Catherine fut aussi connue pour être experte en remèdes médicinaux et en soins de beauté. Ses connaissances lui permirent d'écrire un recueil de formules et de procédés, intitulé "Liber des experimentiis Catherinae Sfortiae" (Le livre des expériences de Catherine Sforza).

L'ouvrage aborde sans ordre précis, la beauté, la médecine, l'hygiène de la maison, l'alchimie, la magie. 

Parmi les quelques 120 recettes cosmétiques qui figurent dans le livre, on trouve des soins pour le visage, des lotions capillaires (pour favoriser la pousse des cheveux), des masques colorants, une crème dépilatoire, un dentifrice. Ses formules mettent en œuvre quelques matières insolites qu'il ne nous viendrait plus l'idée d'employer, comme la poudre à canon (ça donne du peps !). On y retrouve aussi la fameuse céruse des romaines, un pigment blanc toxique qui sera employé jusqu'au XVIIIème siècle. Néanmoins, un grand nombre d’ingrédients sont toujours d'actualité dans les recettes de beauté : miel, vinaigre, citron, pomme, sel fin, pierre d'alun, farine, ortie, persil...

Les "Secreti", livres de recettes beauté et le secret du blond vénition dévoilé

En cette époque érudite qu'était la Renaissance, Catherine Sforza ne fut pas la seule à publier ses secrets de beauté. D'autres "people" du moment, comme Isabella d'Este, écrivirent des recueils de recettes, avec notamment des compositions parfumées. Ces ouvrages, souvent intitulés "secreti" (secrets), connurent un grand succès, puisant leurs racines dans l’héritage médiéval, dans la médecine arabo-persique et dans les traditions magiques et alchimiques. 

Dans "I secreti d’Isabella Cortese" (Venise, 1561), attribué à Timotheo Rossello, un savant alchimiste et parfumeur, on trouve pas moins de 221 recettes de beauté ! Au fil des pages, le lecteur apprend à concocter des savons, des laits, des poudres, des eaux et des huiles parfumées, des masques destinés à effacer les rides ou les taches de rousseur, des dentifrices… Et bien sûr des teintures pour cacher les cheveux blancs et pour blondir les cheveux. Car le fameux "blond vénitien" est vénéré jusqu'à l’obsession. Pour l’obtenir, les femmes enduisent leurs cheveux lavés de diverses préparations décolorantes à base d’urine fermentée, de cendres, de soufre, de safran, de citron, etc. Elles protègent leur visage d'une sorte de capeline évidée en son centre, puis répartissent leur chevelure sur cette coiffe et la laissent sécher au soleil.

Et pendant ce temps-là en France...

Ce n’est un secret pour personne : l’Italie eut une influence majeure sur la Renaissance française, y compris, semble-t-il, dans le domaine des soins de beauté. Claude Gouffier, grand écuyer du roi François Ier, écrit un manuscrit où sont consignés et datés les secrets de santé et de beauté de personnalités de la cour comme Louise de Savoie (mère de François Ier), Marguerite de Valois (sa sœur) ou Catherine de Médicis (sa bru). Marguerite aurait été une adepte des recettes de beauté venues d'Italie. Quant à Catherine, elle aurait lancé à la cour la mode des parfums importés par Venise d’Orient ou du Nouveau Monde. 

Sa rivale, Diane de Poitiers, favorite d’Henri II restée célèbre pour avoir conservé sa beauté jusqu'à plus de 60 ans, aurait puisé ses secrets d’horizons divers. On sait par exemple qu’elle faisait grand usage des bains de lait d'ânesse inspirés de Poppée, mais aussi des ablutions et toilettes et des bains à l'eau de pluie froide inspirés d’avantage de l’Europe du Nord. Elle disposait également de cosmétiques dont elle tenait, dit-on, les recettes des plus grands noms de l’époque. Paracelse, le célèbre alchimiste flamand, aurait créé pour elle une "eau de beauté". 

Céruse, sublimé, soufre, pigeon haché... des recettes aux ingrédients douteux

À la Renaissance, la parure devient plus raffinée qu’au Moyen-Age et le maquillage fait son grand retour, et avec lui hélas la céruse des romaines. Les bains collectifs médiévaux disparaissent au profit de bains individuels réservés aux plus riches. Et l’hygiène n’en sort pas gagnante ! 

Mais bon nombre de rituels de beauté changent peu : on s’épile toujours le contour du front, on cherche toujours à blondir ses cheveux et à blanchir sa peau. La composition des recettes s’améliore peu à peu. Au fil du temps, le nombre d’ingrédients des formules tend à diminuer et les matières animales les plus "infernales" à disparaître au profit des plantes médicinales. Toutefois, certaines recettes réservent des surprises. Ainsi, une fameuse formule nommée "eau de pigeon" contient aux côtés d'ingrédients végétaux (melon, concombre, fleur de lys...), de la chair de pigeons blancs, hachée puis… distillée ! Cette recette, qui semble originaire du Danemark, allait rester en vogue jusqu'à la fin du XVIIème siècle. Par ailleurs, à la Renaissance, les substances chimiques sont à nouveau tendance : céruse, sublimé, vif argent, soufre… Nostradamus lui-même donne dans son "Traité des confitures", des recettes de beauté qui tiennent plus de l’alchimie, voire de la chimie lourde, que de la cosmétique. Bref, il reste encore du chemin à faire vers la cosmétique bio.

Recette de masque visage "à la manière" de Catherine Sforza

Mélanger une cuillerée à soupe de farine de froment avec un blanc d’œuf battu en neige et une cuillère à café de miel d’acacia. Appliquer sur le visage, garder 15-20 minutes et rincer à l'eau tiède. Commentaire : ce soin est employé, selon Catherine, "Pour se faire le visage blanc et beau et coloré".

La recette infernale de Michel de Notre-Dame (alias Nostradamus)

Prenez 10 onces de sublimé, réduisez-le en farine dans un mortier en marbre, ajoutez la salive d’une personne qui a mangé de l’ail pendant 3 jours. Pilez avec du vinaigre et quelques drachmes d’argent moulu. Touillez bien pendant 7 jours jusqu'à ce que l’onguent devienne blanc. Commentaire : avec ce soin une femme de 55 ans en paraitra 12. Du moins c’est ce que Nostradamus… prédit !

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