Beauty story

Poppée, ou la toilette d’une dame romaine

Publié le 23 novembre 2012 - Mis à jour le 31 mars 2013
Sylvie Hampikian-Le Nin est docteur vétérinaire. Après avoir travaillé dans la recherche, elle a exercé une activité d’expert pharmaco-toxicologue et s’est spécialisée dans les actifs naturels. Elle est auteure de plusieurs ouvrages sur leurs usages pour la beauté, la santé, le bien-être.

Après Cléopâtre, voici le deuxième épisode de notre feuilleton sur les écrits "cultes" et les icônes qui ont jalonné l’histoire des soins de beauté.

La beauté des romaines a marqué l’histoire pendant plusieurs siècles et elle est longtemps demeurée un sujet de fascination. A titre d’illustration, en 1813, un auteur allemand, C.A. Böttiger, consacra intégralement un roman très documenté, intitulé « Sabine » à : la matinée d’une dame romaine à sa toilette à la fin du premier siècle de notre ère.
Mais l’ouvrage qui nous intéresse ici est bien plus ancien, il s’agit de celui d’Ovide, écrit justement dans le courant du Ier siècle, dans les années précédant la naissance d’une beauté légendaire : Poppée, épouse du non moins fameux Néron.

Cent vers qui comptent

Ovide (43 av. J.C.-18 ap. J.C.) était un poète latin qui a laissé de nombreux écrits marquants, dont le plus fameux est « Les métamorphoses ». S’intéressant à l’art de la séduction, il donna dans son ouvrage « L’art d’aimer » quelques conseils de beauté. Notamment, à une époque où les maquillages excessifs et les parfums capiteux étaient « trendy », il y conseillait la modération dans ces 2 pratiques. Jusqu’auboutiste, il écrivit aussi un traité intitulé « Les cosmétiques » (Medicamina faciei), sous la forme d’un poème consacré aux « fards ou soins du visage » dont seuls les 100 premiers vers nous sont parvenus. Il y donnait la formule de quelques 4 ou 5 pommades contre les taches du visage et les « bourgeons », précisant la composition, le mode de préparation et la dose de chaque ingrédient. Sans doute la suite du poème aurait été délectable, mais elle est perdue à tous jamais. « Reliquat desunt ! » comme on disait alors…
Notons que le traité d’Ovide n’est pas le seul écrit qui nous reste de cette période de l’histoire. Criton le jeune, médecin de la cour de l’empereur Trajan et de son épouse Pompeia Plotina (IIe siècle ap. J.C.) écrivit un ouvrage sur les cosmétiques, donnant notamment des formules de dentifrices, de parfums, de déodorants. Le texte est perdu à jamais, mais il fut très largement repris quelques années plus tard par Claude Galien, considéré comme le père de la pharmacie.

Les bons conseils d’oncle Ovide

« Tandis que Vénus m'inspire, jeunes beautés, prêtez l'oreille à mes leçons. […] Il ne faut pas […] que votre amant vous surprenne entourée des petites boîtes qui servent à vos apprêts. Que l'art vous embellisse sans se montrer. Qui de nous pourrait, sans dégoût, voir le fard qui enduit votre visage tomber entraîné par son poids, et couler sur votre sein ? Que dirai-je de l'odeur nauséabonde de l'oesype*, quoiqu'on tire d'Athènes ce suc huileux extrait de l'immonde toison des brebis ? Je vous blâmerais aussi d'employer la moelle de cerf ou de nettoyer vos dents en présence de témoins. Tout cela, je le sais, fera briller vos charmes; mais la vue n'en est pas moins désagréable ». (Extraits de « L’art d’aimer », livre III).
« La parure suscite l’amour beaucoup mieux que les herbes magiques, coupées avec art par la main d'une redoutable sorcière. Ne vous fiez donc ni à la vertu des plantes ni à la combinaison de leurs sucs, et abstenez-vous de recourir à l'hippomane** d'une cavale en chaleur. Que votre premier soin, jeunes beautés, soit donc de veiller sur vos mœurs : votre visage plaira toujours à la faveur d’un bon caractère ». C’est compris, les filles : haro sur l’hippomane.

Où l’on retrouve le fameux lait d’ânesse

Dans les fragments survivants de son traité, Ovide ne nous parle pas de lait d’ânesse. Toutefois, d’autres écrits contemporains nous prouvent que le bain au lait d’ânesse, associé sans doute à tort à Cléopâtre, fut beaucoup plus sûrement pratiqué par les riches romaines. Pline l’Ancien (23-59), parfait contemporain de Poppée (30-65), considérait d’ailleurs le lait d’ânesse comme un produit cosmétique à part entière. N’écrivait-il pas à son propos : « Cutem in facie erugari et tenescere et cantorem custodire lacte asinino putant ». Que rajouter à cela ! Sinon que le lait d’ânesse était considéré, à cette époque, comme un protecteur cutané et un facteur de jouvence. Toujours selon Pline, certaines femmes allaient jusqu'à s’en oindre 70 fois par jour, car ce nombre magique était sensé en décupler les propriétés « anti-âge ». Sans aller jusqu'à de tels excès, l’histoire raconte que Poppée se faisait suivre lors de ses voyages, d’un troupeau de plusieurs centaines d’ânesses, pour pouvoir quotidiennement se baigner dans leur lait ou tout au moins en faire des ablutions.

Poppée, créatrice de tendances

On sait que l'épouse de Néron était fort belle et d'une grande coquetterie. On dit même qu'elle aurait inventé à Rome l'usage des masques de beauté. Ainsi, elle appliquait sur son visage, pour conserver la fraîcheur de son teint, des tranches de pain imbibées de ce même lait d'ânesse, selon une recette qui n’est pas sans rappeler certaines formules d’Ovide à base de farines de céréales. Néanmoins, à la renaissance, c’est sous le nom de "masque de Poppée" que la recette connut un regain d'intérêt. Par ailleurs, Poppée aurait également créé un onguent, toujours à base de lait d'ânesse, et appelé poppeanum ou "pommade de Poppée". Mais, outre le lait, la pain, les pommes, elle aurait aussi, selon Pline, employé dans ses recettes des ingrédients beaucoup moins "glamour", comme les excréments de crocodile ! Décidément, beaucoup d’ingrédients de cette époque épique sont à oublier...

La recette infernale d’Ovide (contre les taches du visage)

Faites […] griller ensemble de pâles lupins et des fèves venteuses, six livres de chaque, et broyez-les ensuite sous la meule ; ne manquez pas d'y ajouter de la céruse, de la fleur de nitre rouge, et du glaïeul d'Illyrie, puis, donnez le tout à pétrir à des esclaves vigoureux, et que la matière ainsi pétrie ne pèse pas plus d'une once. En joignant à cette composition du ciment extrait du nid des alcyons*** plaintifs, et que l'on appelle pour cela alcyonée, vous ferez disparaître toutes les taches de votre visage.

La recette « à la manière » d’Ovide : masque beauté du teint à la farine d’orge, œuf, miel et lis

Ingrédients : 2 cuillères à soupe de farine d’orge (ou de froment), 1 cuillère à café de miel liquide (acacia), 1/2 cuillère à café d’huile de lis (ou à défaut, autre huile cosmétique), 1 cuiller à soupe d’œuf battu en omelette
Réalisation : versez la farine dans une coupelle. Ajoutez l’œuf battu en mélangeant bien et en tâchant d’éviter les grumeaux. Incorporez les autres ingrédients jusqu’à l’obtention d’une pâte lisse. Si le mélange est trop liquide, ajoutez un peu de farine. Appliquez ensuite cette pâte sur votre visage en évitant le contour des yeux, pendant environ 15 minutes. Vous pouvez poser dessus une feuille de papier absorbant dans laquelle vous aurez découpé des trous pour les yeux, le nez, la bouche. Rincez le masque à l’eau tiède.
Commentaires : laissons parler oncle Ovide, qui a inspiré cette recette. « Toute femme qui appliquera ce cosmétique sur sa figure, la rendra plus polie, plus brillante que son propre miroir. »
 

[1] Oesype : suint (sébum) de la laine de mouton, dont on tira plus tard la lanoline.
** : Hippomane : à l’époque, sécrétion vulvaire des juments en chaleur
** Alcyons : hirondelles de mer
Traduction intégrale du poème « Les cosmétiques ».

"Ma To-Do-list Huiles essentielles" éd. Marabout, de Sylvie Hampikian

 

 

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