Éducation

Éducation : mon enfant a-t-il le droit de ne rien faire ?

Publié le 6 septembre 2013
Consultant, psychothérapeute et co-fondateur d’AXIOMES.EU, Tihamer Wertz est formé à l’approche systémique, au coaching et à l’hypnose, il réalise des missions de consultant stratégique, de résolutions de conflits, d'accompagnement du changement en entreprise et de traitement des souffrances liées au travail.
Laissez du temps libre aux enfants sans contrepartie
Laissez du temps libre aux enfants sans contrepartie
© photl

Pourquoi toujours forcer les enfants à avoir un emploi du temps de ministre ? Le secret de l'apprentissage réside peut-être dans la gratuité des actes. Qu'en pensez-vous ?

Tihamer Wertz est l'un des contributeurs du TEDxVaugirardRoad, un événement sous licence TED résolument centré sur l'humain.



Voilà, nous y sommes, c’est la rentrée. Ce mois de septembre ne fera pas exception à ceux des années précédentes, il amènera lui aussi son lot de bonne résolutions et de promesses, élaborées pendant les congés. 

"C’est promis, cette année on mangera bio tout le temps comme en vacances", "À partir de maintenant je prends mes RTT tous les mois, je n’attends plus la fin de l’année" ou encore "Je garde cette hygiène de vie, je vais à la salle de sport deux fois par semaine et je reste zen en toutes circonstances au travail comme je l’ai appris au cours de mon stage de relaxation cet été". 



Arrêter de donner un emploi du temps de ministre à ses enfants pendant les vacances

J’avais d’abord l’intention de rédiger un billet que je voulais humoristique sur le côté très éphémère de ces "bonnes résolutions" qui, bien souvent, ne passent pas le cap des deux premiers mois de la rentrée, si bien que l’on doit se les promettre à nouveau après les fêtes de fin d’année. Et puis j’ai rencontré Antoine, 11 ans et j’ai changé d’avis. À quelques jours de la rentrée scolaire, ce petit garçon, fils d’un couple d’amis, m’a surpris par sa réflexion au cours d’un dîner lorsqu’il m’a déclaré en soupirant : 


- "Moi je me réjouis de retourner à l’école, je compte les jours avant la rentrée.  
- Ah bon, tes copains te manquent tant que cela ? lui ai-je demandé.

- Non, mais ces vacances m’ont fatigué à un point… j’en peux plus. Vivement l’école que je me repose un peu."    



Devant mon étonnement, il m’a raconté comment les semaines d’été s’étaient déroulées pour lui. Cela avait assez mal commencé. Il n’avait pas ramené un bulletin à la hauteur des attentes de ses parents qui l’avaient accueilli avec : "c’est décidé, à partir de maintenant tu potasseras tes matières un peu chaque jour pour être vraiment au-dessus de la moyenne l’année prochaine ! 

D’ailleurs, pour mettre toutes les chances de ton côté, à la rentrée, nous, t’avons inscrit à un cours d’anglais supplémentaire le mercredi. Tu pourras t’y rendre avant ta leçon de piano, c’est pratique car c’est juste à côté dans le même quartier."

Et là sonnait déjà le glas de ses vacances d’été avant leur commencement. 

Dès la fin des cours il avait enchaîné un stage de musique, un séjour linguistique avec des jeunes de son âge venus d’autres pays européens et un atelier de construction de robots pilotés par ordinateur à la Cité des sciences.

Lui qui rêvait seulement de rester un peu à la maison, de s’endormir plus tard en lisant des BD, de prendre son petit déjeuner en même temps que celui du chat, de traîner en pyjama avant de rejoindre ses amis pour une partie de jeux vidéos en ligne puis de flâner dans le quartier déserté. Mais ses parents en avaient décidé autrement. 

Eux, ils travailleraient jusqu’à leur départ en famille pour leur séjour au club Ulysse, en Grèce, et lui ne devait certainement pas rester sans rien faire ! 


- Il faut utiliser ton temps intelligemment, lui avait dit son père.

- Pfff… soupira-t-il.

Ce n’est pas qu’il n’aimait pas la musique, les robots ou baragouiner dans la langue de ses chanteurs préférés mais là, il avait seulement une très grand envie… de ne rien faire ! 

Il avait bien tenté d’avancer courageusement quelques arguments mais avec un bulletin pareil, il n'en eut pas vraiment la possibilité. Alors il a suivi tous les stages programmés et puis ses parents en Grèce.

Au retour, comme il restait encore quelques jours avant que la cloche ne sonne la rentrée des classes, il a du participer à un stage sports et aventures dans le Lubéron  pour "être bien en forme et redémarrer à bloc" avait dit sa maman ! 

Et devant sa mine défaite et son regard fatigué, j’ai pensé à ces enfants que l’on m’adresse en consultation et qui, eux aussi passent des "vacances de ministres" : sobriété et travail, hors de question de donner l’impression qu’ils se reposent !

Apprendre à donner du temps libre à ses enfants pour les laisser découvrir ce qu'ils souhaitent faire 

En tant que psychopédagogue et psychothérapeute, je suis interpellé depuis longtemps devant l’investissement, voir le surinvestissement que des adultes (des parents, des éducateurs) font du temps des enfants. On dirait qu’il ne peut plus y avoir de "temps libres" ou alors seulement de très courtes durées et balisés d’activités planifiées. 

À l’instar d’Antoine, certains enfants ont non seulement droit à des "vacances de ministre" mais ils héritent également de leur agenda pour le reste de l’année.

Tout se passe comme si chaque moment devait être investi, rentabilisé, productif. En plus de l’école et des devoirs scolaires, ces enfants font du sport, des activités artistiques, des sorties culturelles encadrées, fréquentent un mouvement de jeunesse, suivent des cours supplémentaires de soutien scolaire. 
 Au début tout va bien. Tels des éponges, avides d’expériences et de découvertes, les enfants prennent, apprennent et parfois même, en redemandent.

Et puis, subrepticement, ils plafonnent puis régressent un peu. Ils dînent plus tard, dorment moins, accumulent de la fatigue, deviennent sujets au stress et à l’énervement et parfois, ils saturent, font des erreurs et "pètent les plombs" au grand désarroi des adultes.



- "On ne comprend pas, on fait tout pour eux, on court partout. Vous savez, ça demande toute une logistique et une organisation pour leur permettre de suivre toutes ces activités, sans même parler du coût. Mais bon, ce sont nos enfants et nous faisons le maximum pour mettre toutes les chances de leur côté pour leur avenir", me disent-ils. 



Parfois cela se limite à un gros coup de fatigue. D’autre fois c’est beaucoup plus sévère, cela s’assimile carrément à un burn out, un état dépressif, de la perte de sens ou de motivation, des symptômes d’anxiété voire d’hyperactivité. Là je leur dis qu'il faudrait peut-être lever le pied et arrêter un peu non ? Et puis, quand est-ce qu’il joue votre enfant, quand est-ce qu’il ne fait rien ?

Dans leur yeux je lis la réponse : "Rien, mais vous n’y pensez pas !"  

C’est un sujet délicat. J’ai moi-même des enfants à qui je suis très heureux d’offrir la possibilité d’accéder à des loisirs, des sources d’enrichissement et d’émerveillement que je n’ai parfois pas connu. Comme des milliers de parents, je travaille et jongle avec mes obligations professionnelles, les horaires de l’école, la disponibilité des grands-parents et des nounous et mes moyens financiers.

Terrain d'aventures du Péri, lieu d'activité extra-scolaire pour les 5 à 26 ans 

Terrain d'aventures du Péri
Terrain d'aventures du Péri
Mais, quinze ans de travail m’apprennent aussi qu’il est également fondamental pour la construction psychique de l’enfant… de ne rien faire ! 

Pendant plusieurs années, j’ai eu la chance de diriger, en Belgique, un projet d’accueil extra scolaire à destination des enfants et des jeunes âgés de 5 à 26 ans : un terrain d’aventure

L’initiative n’est pas unique en Europe, elle existe déjà depuis plusieurs dizaines d’années. L’idée même de terrain d’aventure est amenée avant-guerre par Sorensen, un danois, qui exprime qu’il faut en ville des espaces propres aux jeunes et aux enfants pour les éduquer. Avec le temps et l’évolution des pédagogies contemporaines, cette notion évolue pour resurgir fin des années 60, teintée des aspirations de libertés et d’émancipation. Le Terrain d’Aventure du Péri, à Liège a été créé en 1977. C’est un endroit tout à la fois ouvert à tous les jeunes et sur l’extérieur mais en même temps un lieu préservé, privilégié pour ceux qui le fréquentent.

Un local abrité, un terrain vert, assez sauvage et arboré de 6000 m2. C’est un lieu de vie et de développement de soi, un espace d’apprentissage et d’expérimentation du "vivre ensemble" sur lequel le jeune peut agir. 

Les règles de vie y sont définies simplement par la notion de respect : respect de soi, des autres et de l’endroit. C’est un espace vivant où rien, ou si peu, n’est figé, tout reste à investir en permanence. Le principe de base, la clé de voute du projet repose sur quelques fondamentaux très simples : un accès libre et gratuit et la liberté de ne rien faire ! 



  •  Gratuité de l’action : le résultat n’est pas un objectif en soi mais on y privilégie le temps vécu. 

  •  Gratuité financière : afin d’éviter toute exclusion socio-économique.

Le prix à payer n’est pas d’ordre financier mais l’échange se situe plutôt dans l’investissement de l’enfant dans la vie du Terrain. 

Bien entendu ce projet répond à toutes les normes de sécurité et d’encadrement en vigueur (personnel qualifié, norme de sécurité…) mais ce qui était le plus intéressant pour les enfants qui le fréquentaient c’était qu’ils pouvaient ne rien y faire, si c’était ce qui leur faisait le plus plaisir ! Les animateurs de ce lieu se tiennent "à disposition" des envies et des projets des enfants.

La plupart du temps ils sont occupés eux-mêmes par une tâche ou une activité créative. Plutôt que de vouloir quelque chose pour les enfants, ils font des choses qui leur plaisent (de la sculpture, du jardinage, de la lecture, de la cuisine, du dessin, la construction d’une cabane, la réalisation d’une vidéo…) et dans lesquelles les enfants qui le souhaitent peuvent à tout moment entrer ou non.
  


Les personnes les plus déstabilisées par ce projet sont les adultes, les parents et les éducateurs des enfants. D’abord parce que c’est gratuit alors que dans la grande majorité des cas, l’accès aux loisirs et aux espaces d’accueil extra scolaires est payant.

Pour certains, il faut également tordre le cou à ce lieu commun qui affirme : "si c’est gratuit, c’est que cela ne vaut rien". Au Terrain d’Aventure, la plupart des activités sont basées sur le réemploi et le détournement de ce qui est usagé, obsolète ou dont on ne veut plus. Les greniers, les caves, les armoires et les déchetteries recèlent de trésors de matériaux qui ne demandent qu’à être réemployés. 

Ensuite parce que ce n’est pas la production qui compte, mais le temps vécu.

Lors des premières visites, tous les parents reviennent chercher leur enfant en demandant : "Alors ça s’est bien passé, qu’as-tu fait aujourd’hui, montre-moi ?"  Et l’enfant de répondre : "Oui je me suis bien amusé et je voudrais encore revenir demain mais je n’ai rien à te montrer !

Au bout de quelques temps, les adultes apprennent à demander à leur enfant : "As-tu passé une bonne journée, qu’as-tu vécu ?" Lorsque des enfants sont confrontés à eux-mêmes, aux autres et que l’activité ne leur est pas d’emblée proposée (imposée) ils peuvent alors interroger leurs désirs et trouver eux-mêmes des moyens de les mettre en projet, de les réaliser.



Dans ce cadre, passée une étape d’ennui chez certains, les enfants peuvent à nouveau rêver, imaginer et créer loin des impératifs de production ou des activités standards du moment du type : "prêt à jouer". À sa manière, ce projet poursuit la mission de former les jeunes à la citoyenneté, à la responsabilité, à la critique, à l’action et à la solidarité.

N’est-ce pas là ce à quoi nous aspirons tous pour nos enfants ? Il est sain de laisser des espaces gratuits, de liberté "à investir" à leur manière par les enfants plutôt que de vouloir continuellement programmer leurs activités et leurs apprentissages. Le développement de l’enfant ne se fait pas par paliers, graduellement, comme on monterait un escalier.

Il est constitué d’allers-retours, de détours et de phases de maturation, de pauses plus ou moins prolongées comme des terres laissées en jachères pour un ensemencement futur.  

Nos besoins d’adultes (de planification, d’organisation, de sécurité, de se sentir utile) ne doivent pas prendre l’ascendant sur cette étape essentielle du développement et de la construction psychique de l’enfant.

C’est dans ces moments précieux qu’il peut le mieux être en contact avec ses envies, ses rêves et se réapproprier ce qu’il capte autour de lui ou qu’on lui apprend.

Il est primordial qu’il puisse s’ennuyer par moments, ne plus être stimulé en permanence et expérimenter sa capacité à transformer tout en prenant la mesure de ses ressources et capacités créatrices.

C’est par-là que s’élabore aussi la confiance en soi dont il aura besoin tout au long de sa vie. Si c’est gratuit pour l’enfant, c’est très précieux parce que cela vaudra tous les rêves et espoirs qu’il y aura placé. 

Retrouvez l'auteur dans sa vidéo du TEDxVaugirardRoad : "méfiez-vous des étiquettes". 

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Par LN23 le 6 septembre 2013 à 11h24
Ah les chouettes terrains d'aventure !

Pour avoir eu la chance d'habiter quelques années à côté du terrain d'aventure des Petits Pierrots dans le 20e à Paris, je confirme la magie de cet type de lieu, où les enfants prennent plaisir à s'occuper dehors, à jouer ensemble, à pouvoir aller chercher l'accompagnement d'un adulte s'ils en ressentent le besoin. Bien dommage que le projet n'ait pu durer : http://lespetitspierrots.blogspot.fr/

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