Cancer

Cancer du sein : lettre à mon corps

Publié le 13 mars 2015
Formée aux massages et au Feng Shui, responsable d’un espace bio de bien-être. Dans ma vie 2.0, j’ai fait de belles rencontres et partagé sur la toile mes passions, mes coups de gueule et mes coups de main. Biotiful green, sustainable kindness & cyber active !
© Pixabay

Sonia pensait avoir tourné la page de son cancer du sein. Mais il n'en est rien, et cette lettre ouverte à son corps symbolise le cheminement de sa réflexion.

Mon cher Corps...
Il y a plus de 4 décennies que nous sommes ensemble. Je pourrais dire que nous sommes amis, souvent adversaires mais en tout cas unis pour la vie. Tu m’as vu naitre, grandir, apprendre et explorer le monde.
Je me rappelle notre jeunesse et mon insouciance. Je jouissais de ton énergie sans cesse renouvelée qui m’a permis de réaliser tant de choses sans me douter des efforts que tu faisais. J’étais plus inconsciente qu’ingrate, crois moi.
Toi mon corps, fin, frêle et pourtant robuste tu me donnais le meilleur de toi-même malgré les maladies infantiles, la fièvre, les douleurs dentaires et ma croissance galopante. Tu m’as offert la possibilité de courir, manger, rire, jouer, nager, chanter et danser… finalement tout ce qu’une enfant désire. J’en ai usé, sans jamais abuser… je n’étais pas casse-cou quoique parfois intrépide.
Devenir femme 
Et puis je me suis sentie trahie le jour où tu as décidé de me transformer en femme sans prévenir. Non pas que je ne voulais pas l’être, mais tu ne m’avais pas demandé mon avis sur le résultat final ou si j’étais prête à le devenir.
Et j’ai commencé à te regarder autrement, je te voulais parfait, je te scrutais dans le miroir, j’ai commencé à traquer le bout de gras, à surveiller la profondeur du bonnet et surveiller ton visage comme jamais auparavant. 
Finalement après l’engouement des débuts et mon amour inconditionnel, je me suis mise à te chercher la petite bête. Jamais satisfaite, je te reprochais de ne pas être assez grand, ou pas assez svelte ou encore pas assez rond. J’admirais plus les filles dans les magazines que ton image dans le miroir. Je voulais te façonner à ma manière, faire de toi un partenaire docile et obéissant. Mais c’était sans compter sur ta détermination génétique et ton inflexible nature.
C’est là que j’ai commencé à te maltraiter, enfin pas trop quand même. Il y a un peu de la perversion narcissique dans ma relation à toi. Je t’aime et je te déteste, je te manipule aussi. Mais tu as toujours eu raison de moi. On s’est disputé, on n’était pas toujours d’accord. Mais nous avons aussi eu de jolis moments pacifiés.
On en a vu des choses tous les deux ; les premiers émois, les premiers baisers, tu m’as donné beaucoup de plaisir. Plus j’apprenais à te connaître et plus je jouissais de toi. J’ai réalisé combien tu pouvais être vivant ! Mes amis, mes amants te trouvaient féminin, sensuel, doux et maternel…
Aaah parlons-en de la maternité. Tu es si extraordinaire que tu m’as offert l’être le plus cher, tu as crée le miracle, tu m’as donné un garçon au bout de 9 mois de grossesse. Je t’ai vu te transformer, te métamorphoser en une douce machine à fabriquer la vie. Je me suis arrondie, j’étais si heureuse de partager cela avec toi et je t’en remercie infiniment.
Se faire du bien
Le temps est passé, j'étais partagée : parfois heureuse de t’avoir et parfois désireuse de transformer l’enveloppe que tu es en une autre qui ressemble plus aux canons de la beauté, ou du moins l’idée que je m’en faisais. J’ai pris soin de toi aussi, car comme dit ce proverbe indien « prends soin de ton corps pour que ton âme ait envie d’y rester » 
J’ai commencé très tôt à m’intéresser à ton fonctionnement, à ce qui te faisait du bien. J’ai appris à éviter ce qui pouvait te faire du mal et cela me demandait un peu de discipline, beaucoup de recherches. J’aimais expérimenter de nouvelles méthodes, et choisir des aliments à la mode un peu comme ta garde robe.
Au fond, j’étais l’amie qui te voulait du bien. Je voulais que nous vivions le plus longtemps ensemble et en harmonie.
Et je t’avoue que je n’ai pas trop compris pourquoi tu as tenté de me quitter quand tu m’as déclaré ton cancer. Franchement après tout ce que j’avais fait pour toi ; ces heures de sport, toute cette bonne nourriture. Toutes ces séances de méditation pour nous retrouver que tous les deux, ces retraites à faire du yoga ou du Qi Gong pour nous aider à mieux nous comprendre.  J’étais à un tournant de ma vie plutôt agitée certes, mais est-ce une raison pour me menacer d’abandon ? J’ai compris par la suite, que comme une tentative de suicide, tu voulais m’alerter… me dire que quelque chose ne tournait pas rond. Notre vie de couple battait de l’aile et je ne m’en étais pas rendu compte.
Après le cancer
Il nous a fallu deux ans pour nous en sortir, j’ai dû consentir à tes exigeantes mutilations, j’ai fait le deuil de perdre ce que tu avais de plus féminin. Je me suis battue à tes côtés, je t’ai encore plus aimé pour que tu ne me laisses pas tomber. On s’en est pas mal sorti tu ne trouves pas ? 
Et puis au moment où j’ai su que nous avions gagné la bataille, une fois l’euphorie de la fin des traitements passée, après avoir reconstruit au mieux ce qui avait été détruit, j’ai ressenti aversion et déception. Honnêtement je pensais que j’allais pouvoir te retrouver à l’identique même si ce n’était plus tout à fait du matériau originel et authentique. Mais comme un vase réparé, il reste à jamais fêlé en y regardant de près. 
En fait, permets-moi de te dire que je ne te reconnais plus, et j’en souffre.
Tu n y peux rien, je sais, tu as fais de ton mieux et moi aussi. Il ne s’agit pas de nous séparer, je t’aime et je ne peux vivre sans toi. Mais je dois t’avouer que je me sens vivre dans un corps étranger. Tu t’es tellement modifié ces derniers mois, et si vite que je n’arrive pas à t’apprivoiser. C’est sûr tu as pris le dessus, car ma volonté et mes envies sont encore plus vaines que jamais.
Et aujourd'hui
Tu es devenu plus mou, plus lourd aussi. Ton rythme est ralenti,  tu assimiles moins bien et tu me suis moins vite. Quand je bouge tu es douloureux, quand je veux, tu ne peux pas et quand je touche, je te sens moins. Et puis ce sein qui a remplacé celui que l’on t’a ôté, n’est qu’une masse, une coque recouverte de peau. Il y a si peu de vie à cet endroit que je m’en suis détournée. Tu sais ça me fait penser à ces personnes défigurées qui après une chirurgie doivent vivre avec un nouveau visage. Dans ma tête tu es encore ce corps svelte et ferme, qui aime exprimer sa sensualité et sa volupté. Mais quand je te regarde, et de moins en moins, je suis surprise et attristée de voir à quel point tu as perdu de ta fermeté et de ton caractère.
Tous ces médicaments que tu dois prendre pour ne pas rechuter, te retirent toute ton essence, ta sève, ta vitalité féminine. Qu’il est difficile de me sentir femme après tout cela ! On ne pourra pas faire machine arrière, il faut accepter me dit-on, il faut s’habituer et faire avec… et je n y arrive pas. Pour être franche avec toi, je t’en veux souvent parce que tu n’imagines pas à quel point je souffre d’être enfermée dans ce corps. 
Je me rebelle, je crie, je pleure. Mon cœur est serré, mon orgueil est blessé, ma volonté impuissante et ma vie… gâchée. 
Je te voulais fort, résistant, malléable, svelte, souple et tu m’offres un corps de vieille dame, endolorie, où des gestes simples comme mettre mes chaussures et faire mes lacets deviennent pénibles. Toute cette chimie avalée a déglingué la machine hormonale. Les chirurgies ont modifié l’apparence. Comment me sentir désirée et désirable si je te désire moins ?
Entre détresse et espoir
Tu trouves sans doute que j’exagère un peu et je noircis le tableau. Je sais au fond de moi que je plais, j’allais dire encore… mais pour combien de temps ? Je sais que la solution est en moi, et que tu fais de ton mieux pour nous nous réconciliions. Je te préviens tout de suite que je n’ai pas l’intention de me résigner même si le plus souvent je suis découragée d’avance.
Il y a de la détresse quand j’en parle à mes médecins. Je ne me sens pas entendue quand je dis que tu es fatigué, que tes muscles fondent et que la nature dans sa grande générosité les remplace par de la graisse flasque. Que mes articulations malmenées par les chimio puis par les traitements antihormonaux se durcissent et rendent mes mouvements moins amples et plus gauches. Moi qui aimais t’imaginer en danseuse, sportive et gracieuse. Je n’ai pas encore l’âge, non, non, non de te vivre ainsi. Mais je sais que c’est peine perdue et puis l’important est qu’on est encore vivants, n’est ce pas ? J’essaie de me persuader, de relativiser mais quand je te regarde, j’éprouve presque de la honte à l’idée de te trainer dans quelques mois à la plage. Pourtant il va bien falloir me faire à cette idée, je ne vais tout de même pas te priver des doux rayons de soleil qui viendraient lécher puis brunir ta peau. Je ne vais pas te priver de la brise marine et du sable chaud. Je veux que tu goûtes encore et encore aux petits délices de la nature, éveiller tes sens devenus paresseux. 
Un jour je sais mon regard changera sur toi car j’y travaille tous les jours. Un jour je sais nous ferons la paix et je n’aurais plus à m’en inquiéter… Et ce jour là je sais que c’est toi qui prendras soin de moi parce qu’enfin j’aurais entièrement confiance en toi.
 
 

>> Pour une lecture optimisée, retrouvez cet article dans votre magazine iPad de mars 2015

 

Articles du dossier Sein de corps et d'esprit
Envie de réagir ? Je prends la parole
Déjà membre? Je me connecte ou Créer mon compte