Mithila

Les femmes peintres du Mithila

Publié le 30 juillet 2013 - Mis à jour le 5 novembre 2013
Illustratrice, poète et romancière, Martine Le Coz s'attache dans son œuvre au dialogue interreligieux et aux réflexions spirituelles et humanistes.
Peinture murale sur le monument consacré à la mémoire de VIdya Pati, poète du Mithila / © Clément Darrasse
Peinture murale sur le monument consacré à la mémoire de VIdya Pati, poète du Mithila / © Clément Darrasse

Chaque mois, notre partenaire la revue "Orbs, l'autre Planète", nous entraine dans les dimensions visibles et invisibles de l'art, de la science et de la conscience, au chevet de l'oeuvre humaine.

Elephant cosmique, le dieu Krishna est figuré au centre © Dulari Devi
Elephant cosmique, le dieu Krishna est figuré au centre © Dulari Devi
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Nichée au pied de l’Himalaya, la plaine du Gange recèle un véritable trésor, l’ancien royaume du Mithila, rendu célèbre par le Ramayana, dans l’Etat du Bihar pourtant considérée comme l’une des plus pauvres de l’Inde. Car c’est là que, autour d’un arbrisseau sacré, fleuri et encensé, les femmes peignent et enseignent à leurs filles l’art du dessin comme prière. Un fil sacré qui s’est déroulé depuis la nuit des temps, dit la légende, et qui perdure encore aujourd’hui.

Illustratrice, poète et romancière, Martine Le Coz nous livre le récit de son voyage au pays de cet art millénaire, de ses rencontres puissantes aux confins de la campagne indienne.

Ici, les couleurs sont partout des indices. Les femmes du Mithila trouvent leurs pigments dans la nature. Arbrisseaux et légumineuses, tout est bon, le santal comme la bouse des vaches dont elles font des galettes utilisées comme combustible. Les galettes sèchent sur les toits de paille en rondelles larges comme des assiettes, mais leur jus sombre donne au papier un fond bistre auquel l’indigo s’allie en merveilleuse résonance.

Est-il faux de dire que les couleurs retentissent, soudées par le trait noir qui les irrigue en fins vaisseaux, du centre de la feuille jusqu’à ses bords ? Le dessin s’élargit dans une progression irrésistible en vaguelettes brisées, comme sous l’effet d’une pulsation mystérieuse. De l’intérieur vers l’extérieur, pinceau actuel ou bambou de naguère apportent l’instillation céleste sans en avoir l’air.

L'état yogique 

L’art populaire du Mithila frappe par la raideur de sa campe. Ses personnages affrontent l’espace d’une face franche ou le profil tranchant, les pieds à l’équerre, à plat, les formes rectifiées sous leurs robes à rayures.

Des oiseaux comiques pointent le bec, des serpents alignent leur série d’anneaux, les arbres déroulent des branches hérissées de feuilles dessinées comme des yeux, le contour impeccable. Est-ce si simple ?

Les peintures peuvent atteindre une complexité foisonnante, mais il y a une simplicité de l’approche, c’est certain. L’attaque directe du trait et l’occupation du support sans hésitation disent assez que le sujet est mûr.

Mûr, le motif symbolique élaboré depuis des siècles, et mûrie par le recueillement celle qui dessine et qui peint. "Elles peignent en état yogique", écrivait Yves Véquaud, évoquant d’abord par là un retrait silencieux pour une préparation intérieure.

Le dessin requiert une implication humaine et matérielle qui l’écarte d’une grâce immédiate. Il dépend d’un support et d’un ou plusieurs instruments, subordonné à une main bien disposée dont l’habileté même est suspecte dans la mesure où elle est au service d’une illusion.

De surcroît, dessiner sur un mur de pisé signifie s’appuyer sur de la terre, mais il se trouve qu’à la terre s’attache une potentialité de mensonge : les rites védiques permettent "que l’on enfouisse dans la terre les mensonges qui sont sortis de la bouche" (Féminité de la parole, Charles Malamoud, Albin Michel, 2005).

Bien sûr, les eaux sont essentiellement vérité, et il faut de l’eau pour peindre ou dessiner à l’encre. Mais dessiner rapproche les femmes peintres de l’écriture, qui n’occupe aucune place dans le récit des Origines.

Foyer récalcitrant aux abords rugueux, le Mithila se revendique comme l’un des berceaux du tantrisme.  

Qu’est-ce donc que le phénomène tantrique ?

Pour André Padoux (spécialiste du tantrisme, auteur de L’Énergie de la parole, aux éditions du Soleil Noir et de Comprendre le tantrisme chez Albin Michel), son importance est telle qu’il a profondément et durablement marqué la religion, l’histoire, la vie même des sociétés de l’Asie du Sud et du Sud-Est.

Les spéculations sur le rôle cosmique et la présence corporelle de la parole, les correspondances micro-macrocosmiques, la "physiologie mystique" ou le symbolisme sexuel ne se trouvent qu’en germe dans le Veda, explique-t-il.

"Le Veda et les tantras sont deux univers différents, ajoute-t-il, mais, développés sur le même sol, ils ont naturellement des points communs. Le tantrisme n’a pas aboli le fonds socioreligieux à base védique. Il n’entend que le transcender."

L’empreinte tantrique 

Dans la pensée tantrique, en tous domaines, sont recherchées, voire provoquées, les ruptures d’avec les dispositifs habituels, les conditionnements, l’engrenage serré du temps et la causalité. Un saisissement étonné, et voici l’ouverture qui permet la révélation de la suprême fusion dans la grande Réalité. Le Tout, "un bloc de conscience et de félicité". Il faut qu’un certain décrochement s’opère pour changer de dimension ou de niveau de conscience.

L’acte de peindre en pratiquant certains rites nourrit l’âme. C’est l’affirmation tantrique : l’émerveillement, modalité de la félicité d’une pleine créativité, ne peut être connu qu’une fois la pensée empirique abandonnée et rejointe la Conscience suprême, "qui est acte par nature". Il y a pour cela des procédés rigoureusement codifiés, des gestes mystiques qui lui permettront de se défaire de son être individuel.

Se sachant créative à la seule condition qu’elle participe de l’activité de la Conscience suprême, celle qui dessine utilise dans cette intention la gestuelle des mains appelée mudra, "le sceau", en l’associant à la prononciation de formules sacrées (mantra) qui renforce sa concentration mentale.

Il s’agit, précise André Padoux, de "faire apparaître" la divinité afin de s’identifier à elle, dont la puissance se fixe sur l’artiste. Alors fermée aux influences extérieures et disposée à vivre la libération intérieure, celle-là s’apparente au yogi capable de créer un univers dont l’origine est scellée dans le cœur de l’homme.

La moins instruite des femmes peintres sait l’importance de bien placer ses doigts sur son pinceau. Parce que sa mère et sa grand-mère s’en sont toujours emparé devant elle avec correction.

En saisissant ce qui lui sert de pinceau, la femme maïthil accomplit naturellement l’un des gestes les plus familiers attribués au dieu Shiva, le hamsasya, geste de la connaissance ou geste du cœur.

La main droite légèrement tournée vers le corps, placée au niveau du cœur, l’index et le pouce joints, les autres doigts séparés et tendus. En faisant de même, tout simplement, elle sent que le mudra régénère ses gestes quotidiens.

 

Extrait de la revue Orbs, l'autre Planète. #0, Le Commencement. Arts, sciences, humanités et consciences et retrouvez les femmes peintres du Mithila sur Facebook

Crédits photos :  Clément Darrasse / orbs.fr

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