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Charles Kloboukoff et Didier Perréol : "Nous partageons l'ambition de créer la première compagnie française indépendante de la bio en multi-métiers"

Publié le 6 novembre 2013 - Mis à jour le 7 novembre 2013
Curieuse de tout, piquée d'écriture. Ex-responsable édito de FemininBio, blogueuse empathique aimant raconter la vie des autres @parisbylight.
Charles Kloboukoff, PDG du Groupe Léa Nature et Didier Perréol, PDG d'Euro-Nat, réunis pour la seconde fois à Natexpo par FemininBio. Photo ©Femininbio
Charles Kloboukoff, PDG du Groupe Léa Nature et Didier Perréol, PDG d'Euro-Nat, réunis pour la seconde fois à Natexpo par FemininBio. Photo ©Femininbio

Charles Kloboukoff, PDG du Groupe Léa Nature et Didier Perréol, PDG du Groupe Euro-Nat, se sont livrés à notre interview-vérité à l'occasion du salon Natexpo 2013. A coeur ouvert et sans barrière, ils évoquent leur engagement et leur avenir commun, mais aussi leurs doutes, leur part de féminin et leur rapport à l'égo. Rencontre avec deux alter-entrepreneurs exceptionnels qui bâtissent ensemble la bio de demain.

En 2011, FemininBio réunissait les deux entrepreneurs engagés à l'occasion du salon Natexpo. Deux ans après, ils ont repris quelques instants de leur journée survoltée pour parler ensemble de la stratégie commune qu'ils sont en train de construire pour créer la première compagnie française indépendante de la bio en multi-métiers.

Êtes vous avant tout des patrons ou des hommes engagés ?

Didier Perréol : Les deux à la fois, mais d'abord un homme engagé, un patron ensuite.

Charles Kloboukoff : L'engagement est mon moteur entrepreneurial, au delà de la performance économique, mon objectif est de donner du sens au développement de l'entreprise sur le plan sociétal et environnemental. Je suis un homme engagé devenu patron.

Qu'est ce qui vous fait avancer dans la vie ?

Charles Kloboukoff : Le partage, la bienveillance, la compassion, les énergies positives qui circulent entre les humains dans le respect de la biodiversité animale et végétale. C'est une vision utopique, peu entrepreneuriale au sens économique du terme, mais c'est celle qui m'habite.

Didier Perréol : La passion d'entreprendre et de développer de nouveaux produits, de rechercher de nouveaux ingrédients, de rencontrer de nombreux producteurs à travers le monde. Le plaisir enfin de manager mes équipes.

Quelle est votre mission sur la planète ?

Didier Perréol : D'essayer de transmettre les savoirs et les expériences acquises, les partager avec mes collaborateurs et avec d'autres entrepreneurs qui essayent de se lancer.

Charles Kloboukoff : Je ne sais pas encore, je suis sur le chemin et j'essaie d'ouvrir ma conscience. Les rencontres que l'on fait éclaire notre chemin et permettent d'appréhender de nouvelles possibilités. Dans mon livre je parle beaucoup d'altérité, Matthieu Ricard parle d'intériorité et cela a fait résonance chez moi. Je pense que l'on ne peut être ouvert à l'altérité que si l'on a assumé son intériorité. Je suis encore dans cette phase où je ne m'assume pas encore totalement. Je considère que mon itinéraire d'entrepreneur est un chemin qui va m'y conduire mais aussi qu'il n'est pas une finalité, juste un moyen d'y arriver.

Quel message souhaitez-vous faire passer aux autres chefs d'entreprise ?

Didier Perréol : qu'il est important d'avoir une stratégie claire et primordial de bien choisir ses partenaires fournisseurs et clients, et les réseaux avec lesquels on travaille. Il faut aussi avoir une vision de projection de son entreprise dans le futur.

Charles Kloboukoff : désacraliser le statut d'entrepreneur. Nous sommes des hommes comme les autres, ni anges ni démons, ni des égos exacerbés à la poursuite de la performance économique, ni des personnes sans faille. Je souhaite dire aux néo-entrepreneurs : "Prenez bien conscience de ce que vous avez envie de faire, entourez-vous, prenez l'initiative, faites des erreurs mais ne les répétez pas et surtout émancipez-vous de cette image idéaliste du statut de l'entrepreneur bien éloignée de la réalité".

Etes vous des alters-entrepreneurs ?

Didier Perréol : Oui dans le sens d'un entrepreneur alternatif qui est précurseur sur sa méthode de management et permet une large liberté d'expression dans l'entreprise. Alter-entrepreneur c'est aussi avoir des outils et des moyens de fonctionnement particuliers tels que des bâtiments feng shui, des cantines bio, de développer une fondation, de partager, d'éduquer...

Charles Kloboukoff : Non car alter veut dire différent des autres et j'ai plutôt l'ambition d'élever spirituellement un certain nombre de pratiques à un niveau habituellement peu appréhendé par les décideurs économiques. Entrepreneur en mutation vers un nouveau monde, oui.

Le sujet qui vous tient le plus a cœur ?

Charles Kloboukoff : L'épanouissement de mes enfants et leur découverte du monde. Je suis très heureux de les voir grandir. Observer le regard des enfants lorsqu'ils s'émancipent est mon plus grand bonheur.

Didier Perréol : Au niveau de mon entreprise, c'est de réfléchir à des stratégies innovantes, de nouveaux produits. Ce sont également les alliances avec les producteurs, les distributeurs puisque nous sommes sur le salon Natexpo qui est le lieu d'échange et de rencontres avec nos partenaires historiques. J'ai démarré ici en 1989 des partenariats de longue durée avec les magasins bio spécialisés. Ils m'ont permis de développer mon entreprise et d'être là aujourd'hui pour toucher un public beaucoup plus large avec des produits travaillés, grâce à des gens qui nous accompagnent dans la communication et la visibilité de nos marques.

D'autres sociétés ou patrons qui vous inspirent ?

Didier Perréol : Aujourd'hui, Charles Kloboukoff, le patron de Léa Nature. Auparavant, je citerai bien sûr Régis Pelen du groupe Distriborg et de nombreux autres entrepreneurs qui ont jalonné ma route.

Charles Kloboukoff : il y en a beaucoup ! Il y a ceux qui ont réussi et qui balisent un parcours en permettant de se dire que c'est possible, il y a ceux qui mettent du sens dans leur action et ceux avec qui on partage des expériences de vie au quotidien ou de manière séquentielle et qui sont comme les membres d'une confrérie. Il y a un effet miroir très intéressant. J'ai notamment beaucoup appris sur moi à travers Didier (Perréol ndlr). On voit mieux les défauts chez les autres que chez soi et cela met en quête d'amélioration continue pour apprendre à détacher ce qui est bien fait de ce qui doit progresser. Ces autres patrons inspirants sont des balises historiques, de sens ou de pratiques.

Votre figure humaniste préférée ?

Didier Perréol : Pierre Rabhi.

Charles Kloboukoff : En dehors de toutes connotation religieuse, cela reste le Christ. J'ai découvert avec lui dans ma petite enfance, la capacité d'avoir de la bienveillance pour les autres et de donner le meilleur de ses énergies pour réparer les dysfonctionnements de l'être humain et plus généralement de la société. L'humanité qu'il portait en lui a fait que d'un homme il devint un symbole et d'un symbole un mythe. Si je le ramène à la dimension humaine, il devait dégager une énergie très positive au service des autres, ce qui est pour moi le reflet de la sagesse et de l'harmonie.

Un message à de jeunes entrepreneurs ?

Didier Perréol : Il faut de l'audace, du courage, de la vision et de la persévérance. S'ils sont dans des produits respectueux de l'homme et de l'environnement ils verront que le marché est là. Ne pas se tromper de partenaires aussi. Une entreprise c'est une multitude d'ingrédients qui font la réussite et il ne faut en négliger aucun.

Charles Kloboukoff : Créer ensemble les conditions de l'initiative. J'ai toujours rêvé d'être au départ co-entrepreneur. J'ai échoué dans mes premières alliances parce que nous n'avions pas les mêmes motivations pour entreprendre. Certains voulaient s'enrichir rapidement, d'autres avoir du pouvoir, ou être très rapidement autonomes... Moi j'étais plutôt dans l'aspiration d'une quête de sens plus profonde et je recherchais d'autres prises de positions. Il faut accepter de s'assembler même si l'on sait que l'on n'est pas fait pour durer. C'est bien d'avoir autour de soi des gens qui ont des qualités sur ses propres points de faiblesse. Il faut les identifier pour être plus fort ensemble. Ensuite chacun doit se positionner de la manière la plus durable possible pour que l'association puisse durer le plus longtemps possible. Enfin chacun doit livrer ses intentions à long terme. On pense souvent qu'entreprendre est une affaire personnelle mais moi je pense le contraire. Il faut donc selon moi, accepter l'idée de l'intelligence collective au départ pour parvenir à l'émancipation individuelle.

Le rôle des femmes ? 

Didier Perréol : Je le répète, pour moi le changement de la planète viendra par les femmes car elles ont cette sensibilité de la maternité, de donner la vie. La femme est moins agressive et plus sensible que l'homme aux problèmes d'environnement, de santé, d'alimentation. Les femmes ont beaucoup compté dans ma vie puisque ma première femme m'a orienté dans ce marché. D'autres ont modéré mon tempérament de fonceur et permis d'être plus à l'écoute et dans l'observation de mes collaborateurs. L'avenir de l'homme passe indéniablement par la femme.

Charles Kloboukoff : essentiel ! Beaucoup de femmes n'aiment pas "paraitre", ni être sur le devant de la scène mais elles donnent une vision moins guerrière de l'action, des références de conciliation ou d'aspiration à long terme. Pour moi elles sont les gardiennes du temple de ce qui est précieux, des raisons pour lesquelles on entreprend car elles n'ont pas ce rapport au pouvoir. Les femmes ont peut être aussi moins la notion de prise de risque qui nécessite que les hommes s'affirment pour prendre l'initiative. Il faudrait revaloriser le rôle des femmes, mais pas forcément avec des pactes égalitaires ou en mettant systématiquement des femmes au pouvoir alors qu'elles ne le revendiquent pas forcément. Il faut leur accorder des places d'éminences pour qu'elles puissent faire évoluer la société dans le bon sens.

Un mot l'un sur l'autre ?

Didier Perréol : Charles est l'un de mes modèles dans l'inspiration de l'entrepreneur et nous apprenons à nous découvrir chaque jour. Le contact de client à fournisseur que nous avions dévoilait une seule facette du personnage. En tant qu'entrepreneurs, nous devons être dans l'essentiel, le vif de notre activité, mais en tant qu'hommes aussi nous avons beaucoup à apprendre l'un de l'autre. Nous devons faire des consensus, comme dans un couple. Il arrive que l'on s'affronte car nous ne sommes bien sûr pas d'accord sur tout, et c'est dans ces conditions que cela peut fonctionner sans que l'un n'écrase l'autre, ni qu'aucun ne soit frustré. Pour moi qui est le plus âgé, je suis ravie d'apprendre des choses, de grandir encore sur cette dernière phase de ma carrière. Je suis très curieux de découvrir ce que l'on va créer à deux et partager avec nos équipes. Oui, on peut avoir un projet de vie entre deux entrepreneurs qui ont construit des choses chacun de leur côté. Au moment où l'on arrive à bien savoir gérer nos caractères et nos personnalités, nous avons plus de points positifs à gagner en nous élevant et en construisant ensemble.

Charles Kloboukoff : Puisque Didier est l'ainé c'est un peu mon grand frère (Rires). J'ai beaucoup de respect pour ses réalisations et son parcours et je n'ai d'ailleurs toujours pas compris comment il a fait ! Nos entreprises présentent beaucoup d'analogies et ont essayé de se développer de manière « holistique » avec des déclinaisons similaires de produits. Je crois que Didier est très intuitif. Il a un côté féminin pas très révélé encore et j'aimerai d'ailleurs qu'il s'émancipe sur ce plan car ce sont des richesses à développer. Il a un côté pragmatique, concret plus puissant que moi qui suis plus dans l'analyse, le calcul, la projection.

Nos chemins sont donc parallèles avec des qualités opposées, d'où notre difficulté à se comprendre et ce temps de découverte mutuel nécessaire alors que cela fait quatre ans que nous collaborons.

Comme tous les entrepreneurs qui ont à peu près réussi, on s'approprie l'entreprise et on a plus de mal à la partager. Nous sommes donc sur ce chemin pour créer un maximum de synergies, et trouver comment les deux groupes vont pouvoir créer ensemble une plateforme de développement pour le futur.

Nous partageons l'ambition de créer la première compagnie française indépendante de la bio en multi-métiers avec une intégration des filières et des outils de transformation.

Ce qu'on a peut-être le plus à apprendre, c'est à coopérer aussi avec les autres pour que cette entreprise apporte un modèle nouveau sans être une coopérative. C'est vraiment un beau projet dans lequel on peut mettre beaucoup de sens et beaucoup de développement économique. On peut montrer que l'on peut faire autrement, que l'on n'est pas obligé d'aller en bourse, d'être tenu par des actionnaires financiers à un niveau élevé, et que l'on peut autofinancer la croissance en créant des relations durables avec nos partenaires, en ayant une éthique environnementale et une implication forte en amont.

Nous sommes dans la bio, et la bio n'est pas une génération spontanée, elle se cultive année après année. Pour résumer, un parcours similaire avec des référentiels de valeurs qui se rapprochent mais des qualités très différentes, donc encore beaucoup de concordances à développer. On ne connait qu'une partie des personnalités que nous sommes, surtout en tant qu'hommes.

Didier Perréol : Nous avons à construire demain une belle aventure. Maintenant il va falloir travailler avec tout cela, le construire et le mettre en musique avec une belle partition pour écrire une belle symphonie.

Charles Kloboukoff : Voilà, c'est FemininBio qui révèle notre féminité et notre relation d'alter ego, et je trouve cela très à propos !

Comment gérez-vous votre rapport à l'égo ?

Didier Perréol : bonne question, c'est d'ailleurs une femme qui nous l'a fait remarquer dès le départ : "Si vous arrivez à soigner vos égos tous les deux, vous aurez gagné". Il est clair que nous avons fonctionné tout seul chacun dans notre entreprise. Aujourd'hui, clairement, nous n'allons pas être en confrontation de décisions. C'est Charles qui a la responsabilité et je vais accompagner sa démarche et son développement.

Charles Kloboukoff : une fois que le rapport au pouvoir est dépassé, on est en transition et ce n'est plus un sujet. Il faut reconnaître la place qu'occupe son mental, son égo dans la réflexion pour pouvoir en faire abstraction. Une fois débarrassé de cela, il s'agit de livrer le meilleur de nous même dans notre fort intérieur et lui donner un maximum de sens.

Êtes-vous heureux aujourd'hui ?

Charles Kloboukoff : Nous sommes en chemin, mais sur la bonne voie...

Didier Perréol : sur le plan professionnel, j'ai le bonheur de travailler dans une ambiance heureuse, des produit bio, bons pour l'environnement et la santé humaine. Combien d'entrepreneurs peuvent se targuer aujourd'hui de proposer un tel produit pour le plaisir des autres ? C'est un pur bonheur de le partager avec des collaborateurs jeunes et dynamiques. La situation économique nous porte par un courant ascendant qui nous élève en permanence. Avoir la perspective aussi de construire un nouveau projet avec Charles apporte énormément de plaisir.

Charles Kloboukoff : mais la plus grande difficulté pour notre mental, c'est de se dire que le bonheur n'est pas au bout du chemin, mais sur le chemin. Développer la conscience que l'on a autour de cela, car lorsqu'on dirige une organisation, le temps du partage, de l'harmonie est souvent éphémère et vite anéanti par le petit détail qui fâche. On ne peut pas rester dans une phase de plénitude et contemplation quand on entreprend !

Didier Perréol : Par exemple, c'est la première fois que je ne monte et démonte pas le stand avec mes équipes cette année (au salon Natexpo ndlr). J'essaye de prendre de plus en plus de recul et je lâche prise aussi grâce à Charles. D'ailleurs mes équipes m'ont confié que cela marchait aussi bien quand je n'étais pas là. C'est la meilleure des récompenses pour moi. 

Questions d'Anne Ghesquière et Audrey Etner

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