Interview

Nicole Ferroni, chroniqueuse sur France Inter: "Mon optimisme est lié au fait que j’ai la parole"

Publié le 2 juin 2017
Directrice des opérations de FemininBio, j'ai souvent faim de riz, de gorgonzola et de nuoc-mâm (non, le mélange n'est pas convaincant). Mais j'aime aussi croquer à tout ce qui touche au monde du bio, du développement durable et des médias, tant print que digital.
© FemininBio / Oscar Lebrun

Humoriste et chroniqueuse tout-terrain, ex-prof de SVT, fan de théâtre et de pitreries... À 34 ans, Nicole Ferroni cumule déjà tous les talents ainsi que 670 000 fans sur Facebook. Rencontre.

À la brasserie voisine de Radio France, elle nous rejoint, embarrassée par sa valise, se remettant doucement mais sûrement de sa chronique du mercredi matin  au micro de la Matinale sur France Inter.  Elle vient de décrire son désarroi vis-à-vis du conflit syrien, avec ses toutes premières larmes versées à l'antenne. Entre deux bouchées de tartine beurrée, conversation à haut débit avec une trentenaire débordante de convictions et d'énergie.

À l’antenne, vous n’attaquez jamais frontalement les invités…
Non, parce que j’estime mon opposition légitime. Seules l’injustice et la colère peuvent m’amener à verser dans le conflit ouvert. L’autre raison, c’est que je m’en suis voulu plein de fois d’être catégorique. Car, au final, ce qui donne raison à une information, c’est l’avenir. Ma position pourrait en effet être davantage tranchée, mais vu la place que j’ai dans l’espace de parole médiatique, je peux de moins en moins me laisser aller à être frontale, et donc inexacte.

Qu’éprouvez-vous au micro ?
J’ai la possibilité d’être entendue, ça provoque en moi un truc très physique, un réel soulagement à chaque fois. Ma parole m’enlève un poids, me procure de la force, comme à un boxeur sur le ring (et Nicole claque des mains en disant "Ouaaaais ! ").

Nicole Ferroni au micro de France Inter, face à Nicolas Hulot, en septembre 2016.

Si vous définissiez votre métier…
Un journaliste de France Inter m’a sorti une super phrase : "Allez, t’es encore allée faire ta maligne, toi !" Oui, super définition. C’est ce que je fais, en effet, je fais ma maligne ! À la fois ça veut dire faire la guignole, mais ça veut aussi dire être impertinente, c’est creuser, c’est fouiller aussi. Ma tâche, c’est pas tellement de faire bouger les choses mais de montrer un œil et de dire : "Attention, toi, je te vois faire !"

Quand on est chroniqueuse engagée, il faut encore plus soigner son mode de vie en matière d’éthique ?
Il y a quatre ans, on s’engueulait à la cantine de Radio France avec Guillaume Meurice, car il prenait des steak-frites. "Tu fais des chroniques d’écolo-gauchiste et tu manges ça ?" Il est, depuis, devenu végétarien. À force d’êtres sensibilisés, on essaie de raccorder nos actions à nos propos. Pareil pour Pierre-Emmanuel Barré, c’était sa consommation de Coca-Cola® qui lui posait un problème éthique : il n'en boit plus du tout. De mon côté, j'ai toujours autant de mal à me passer de mangue et de chocolat, alors que ces produits viennent de si loin... Je réfléchis aussi à mon temps "plaisir" : avant, j’avais une vie associative et culturelle beaucoup plus riche.  Je prenais des cours de théâtre, j’allais à des soirées slam, j’ai pris aussi des cours d’accordéon – bon, j’étais une quiche, ça n’a duré qu’un an. Mais aujourd’hui, je n’ai plus d’ancrage exclusivement dédié au plaisir. Ça me manque.

Crédit photo : FemininBio / Oscar Lebrun
Chemise : Valentine Gauthier - Coiffure : Maria pour Biobela - Maquillage : Noémie Buron pour SO'BiO étic

Vous demeurez optimiste face à tous les problèmes que vous pointez ?
Par rapport à beaucoup de gens, je ne suis pas dans la résignation mais dans la possibilité d’action. J’ai vraiment une chance inouïe de pouvoir faire cette chronique et d’être autant relayée. Mon optimisme est lié au fait que j’ai la parole. Ce qui est vraiment dur, c’est l’impuissance. C’est de voir que les injustices progressent et que les virages que la société prend ne sont pas les bons. J’ai du mal à consoler les gens résignés.

Votre force réside dans la capacité à rendre intelligibles des sujets très pointus. Quelle est votre méthode de recherche ?
Je googlise à mort. Je suis une grosse consommatrice d’Internet. J’ai pas vraiment de sites favoris. Je recherche essentiellement par thèmes, essayant toujours de trouver les sources les plus officielles, les plus brutes. Je mets toujours mes sources en commentaires sur les contenus Facebook. En plus, ça crédibilise mon propos. J’ai une conscience politique, des convictions personnelles mais pas de connaissances. Au final, c’est en travaillant sur des thématiques différentes que je suis surprise voire atterrée une fois sur deux.

Les réseaux sociaux ont contribué largement à votre popularité… Vous y passez beaucoup de temps ?
Je m’en abreuve. Les gens qui tiennent Internet sont très forts, connaissent très bien mon cerveau. J’y passe trop de temps.
Ce qui me fascine, c’est la manière dont j’oublie à une vitesse éclair la raison initiale pour laquelle j’ai allumé mon ordinateur. Avant de me connecter, je dois noter mes tâches par écrit ! Ce qui m’ennuie, c’est que je le sais, et que je me retrouve piégée, invariablement.

Face à des commentaires négatifs via Facebook ou autre, vous vous sentez comment ?
La seule expérience trash où c’était vraiment coton, c’était pour une chronique même pas polémique, fin novembre 2016. Des sites d’extrême-droite ayant relayé cette chronique, je me suis retrouvée avec des commentaires sacrément injurieux. Ça m'a fait de la peine. Surtout quand il y a deux "t" à "grosse p*te". Là je me dis : "Tu veux défendre la France mais t'as vu ton orthographe ?" Cela dit, je ne leur réponds pas, ce serait leur donner trop d’importance.

Le chronique en question, sur les atomes.

Alors, quand êtes-vous vraiment touchée par la critique ?
C’est quand on me montre que j’ai eu tort, que j’ai commis une erreur. Généralement, je ne dors pas bien pendant un petit moment. C’est pour ça que je n'ai pas toujours des avis si tranchés et que je soigne mes sources d’information.

Votre cheval de bataille en ce moment, c’est…
Le manque de transparence de la vie politique. Je ne supporte pas que nos élus ne soient pas dans l’obligation de présenter leur vote et de l’expliquer. Ainsi, en me documentant sur le Ceta (traité controversé de libre-échange entre l'Union européenne et le Canada), j’ai découvert que les votes des députés de la Commission européenne ne sont pas dévoilés. On sait juste si telle ou telle mesure est rejetée ou non.

La chronique de Nicole Ferroni sur le Ceta, enregistrée chez elle à Aubagne, en octobre 2016.

Je sais que je suis entendue : j'ai reçu des réponses de politiques, comme Danielle Auroi, députée (EELV) et présidente de la Commission des Affaires européennes, quand j’ai fait ma chronique sur ce sujet. Elle m’a expliqué que le fonctionnement de la Commission était en effet opaque, comme dans toutes les commissions. Elle sait que ça pose problème, mais elle était déçue et surprise d’être ciblée par ma chronique… Je compte lui dire que je regrette qu’elle puisse croire que ma colère lui était destinée. Mais ça reste problématique pour les citoyens.

Votre côté épicurien et votre côté hyperactif sont-ils compatibles ?
C’est vrai que je suis à la frange, partagée entre deux élans.
L’élan personnel me dit : "Freine, Nicole". Car les questions que j’ai sur la société me cannibalisent l’esprit. Je vais d’abord penser à la société plutôt qu’à mes propres amis.
A l'inverse, l’élan professionnel, ou citoyen, me dit, lui : "Avance, bats-toi ! Car, comme les autres chroniqueurs, tu es le seul contrepoids qui peut exister contre la classe politique quand elle ne fait pas son travail."  N’importe quel citoyen ne peut pas le faire.

Vous êtes sensible au bio. Comment est venu le déclic ?
En voyant Home, de Yann-Arthus Bertrand, à sa sortie en salles, en 2009. C’est un film que j’ai adoré et qui m’a aidée à mieux comprendre les enjeux de la consommation.
Il replace bien l’importance de nos petits gestes quotidiens, ceux-là même qui cautionnent des choses qu’on n’approuverait pas en temps normal (conditions de production, conséquences sur l’environnement, etc.). Je l’avais vu avec mes élèves de seconde, à l’époque où j’étais prof de SVT.
C’est après ça que j’ai décidé de faire mes "goûters consommation". J’achetais toutes sortes de biscuits, bio, non bio, équitables… On goûtait à l’aveugle, ainsi les élèves réalisaient qu’ils n’arrivaient pas à différencier les "vrais" Granolas® des "faux". Puis, à partir de la liste des ingrédients, je leur demandais de réfléchir à la conséquence de l’achat de telle référence sur eux, leur personne, l’environnement, les autres humains. Pourquoi le bio est bon pour soi, pour la planète et pour les autres humains ? Est-ce que "bio" veut dire "écologique" ou "équitable" ? Peut-on considérer que c’est écolo quand le chocolat est apporté en avion ? Est-ce que ça garantit l’absence de conséquences sur la déforestation ?
Le vrai droit de vote de tous les jours, c’est l’achat, l’acte de consommation.

Dans votre entourage, on est bio ?
Pas vraiment. Mes parents sont insupportables en matière de consommation : ils achètent n’importe quoi. Pour tout dire, ma mère prend encore les courgettes espagnoles insipides en filet plastique à la supérette. Rhaaa, Maman !
Quand elle va au marché – le marché d’Aubagne est super, on y trouve des super fruits et légumes ; j’y vais souvent, c’est la plus belle chose qu’il y ait à Aubagne – eh bien c’est uniquement pour s’acheter des fleurs. Ou alors elle en revient et me dit : "J’ai acheté cet habit à 5 euros. Regarde, c’est plutôt bien fait. Mais ça n’est pas normal, celui qui l’a produit, il n’a rien touché. Cinq euros, franchement, Nicole, c’est pas normal !" Et moi : "Mais Maman, pourquoi tu l’as acheté ?" Elle : "À ce prix-là, c’est dommage de s’en priver !"
Mes parents, c’est presque des cobayes en matière de propagande d’achat responsable. J’essaie de voir avec eux quels arguments marchent ou non. Je compare ainsi les clémentines d’Espagne avec celles de Corse pour convaincre mon père.
Sinon, j’ai des potes qui mangent bio depuis des générations. Quelques familles pionnières autour de moi mangeaient déjà depuis longtemps du tofu, des graines germées. Mon pote Bébert, au collège, au lieu d’avoir des Mars® ou des Twix®, il avait des pruneaux fourrés de pâte d’amande. Et je me souviens que sa mère mettait de la levure de bière sur les salades.

Quel sujet vous préoccupe le plus en matière d’alimentation ?
J’aimerais bien que l'origine des ingrédients soit indiquée ! C’est pas compliqué ; comme beaucoup, j’ai d’ores et déjà arrêté d’acheter tout produit contenant de l'huile de palme.
On n’a pas assez d’informations pour savoir comment financer, par notre acte d’achat, les bonnes structures plutôt que les mauvaises.
Le bio, j’en consomme pour moi et pour la planète. J’ai plutôt envie de me protéger des pesticides et des perturbateurs endocriniens. Hélas, pour le moment, avec mes gros cheveux, j’ai pas trouvé l’après-shampooing bio parfait ! 

Vous n’habitez toujours pas à Paris et vous avez dit qu’habiter Aubagne était une chance…
Pour tout dire, mon habitation principale, c’est le train. Vivement qu’ils inventent quelque chose, à la SNCF, qui permette d’y vivre ! Ça me permet aussi de m’éloigner du tumulte médiatique qui se joue entre la place politique et celle des médias, centralisées à Paris. Par exemple, quand je faisais ma chronique sur François Bayrou – dans laquelle je lui disais : "Vous consacrez un an de votre mandat à la communication" – c’est parce que quelque chose m’a frappée, en lisant La Provence (ma mère est abonnée) : quand vous voyez que l’actu qui fait parler dans le coin, c’est que l’Aïoli de Beaudinard n’aura pas lieu cette année, et que personne ne s’intéresse aux primaires, vous prenez une température bien différente qu’à Paris.

À quoi ressemble votre maison ?
Maintenant je dis sans complexe que j’habite chez mes parents. Ma mère a 72 ans, mon père 80. Les gens devraient ainsi comprendre pourquoi je parle autant d’eux dans mes chroniques. Je suis revenue chez eux au départ pour des raisons financières, car je suis passée en 2009 à mi-temps dans l’enseignement. Et, à présent, j’adore passer du temps avec eux. Après cinquante ans de mariage, ils n’arrêtent pas de se disputer quand ils sont seuls. Quand j’arrive, je siffle les temps morts.

À part travailler, qu’est-ce que vous aimez faire quand le temps vous le permet ?
Mon passe-temps favori : m’incruster chez mes amis. Et j’aime bien leur dire que je viens chez eux quand je suis déjà sur le pas de leur porte. Ou alors, faire des mots-fléchés avec ma mère à la plage : je fais ceux de La Provence, elle s’essaie à ceux du Monde.
Ça me fait penser à Charline Vanhoenacker (journaliste à France Inter, elle anime Si tu écoutes, j’annule tout) ; c’est une nana en travail perpétuel. Une fois, je lui ai demandé quand est-ce qu'elle prenait du temps pour elle. Et elle m'a dit : "Le samedi, et du coup je lis." J’ai bondi  : "Mais t’en as pas marre de lire ? Tu veux pas voir des humains ?"

L’humour est omniprésent dans votre vie ?
Il y a deux castes de comiques : ceux qui sont tristes dans la vraie vie, et ceux qui font toujours le pitre. Moi, je fais partie des clowns en activité
24 h/24. À chaque fois que je revois des copines de ma sœur, on me dit : "Oooh, mais tu es la petite en tutu !" J’ai toujours fait le pitre, j’adorais me déguiser.

Qui sont ceux qui vous inspirent le plus ?
Celui qui m’a donné envie d’être comique, c’est Louis de Funès. J’ai mis du temps à le réaliser… J’avais tous ses films en cassettes VHS et je les regardais beaucoup. Jacqueline Maillan aussi. Je l’ai découverte tardivement sur France 3, à travers un extrait de La conférencière, sketch dans lequel elle joue une bourgeoise enlevée par un yéti. J’adore quand on arrive à rendre crédible des histoires improbables.

Vous avez des références très vintage…
Et je m’appelle NICOLE ! Eh oui ! Bon, si, une découverte très récente que j’ai beaucoup aimée : Yacine Belhousse. Il a un talent pour traiter de choses absurdes tout en gardant du fond et de la candeur. Il tourne depuis longtemps. Je suis allée voir son spectacle, il y avait ce soir-là un tiers de la salle formée par une véritable confédération d’humoristes. Une copine, humoriste aussi, Océanerosemarie, m'a dit : "S’il y a un attentat là, l’humour en France meurt !"

 Votre gestuelle, votre débit de parole très accéléré, vous sont-ils naturels ?
J’ai toujours eu ma gestuelle. Mon débit de parole très rapide, c’est venu avec la radio. J’ai toujours du mal à respecter mon timing de 3 minutes : j’écris des chroniques trop longues. Comme je n’arrive pas à faire le deuil des portions de texte, je carbure. Je fais tenir 4 minutes 30 en 3 minutes 30. Je me fais souvent engueuler.

Nicoleferroni.com

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