Agro-écologie

Pierre Rabhi et Olivier Le Naire pour la sortie de "Pierre Rabhi semeur d'espoirs" éditions Actes Sud

Publié le 10 octobre 2013 - Mis à jour le 14 octobre 2013
Curieuse de tout, piquée d'écriture. Ex-responsable édito de FemininBio, blogueuse empathique aimant raconter la vie des autres @parisbylight.
Pierre Rabhi, Olivier Le Naire et Jean-Paul Capitani. ©AudreyEtner
Pierre Rabhi, Olivier Le Naire et Jean-Paul Capitani. ©AudreyEtner

Pierre Rabhi accorde un long entretien à Olivier Le Naire dans un livre paru le 9 octobre 2013 dans la collection "Domaines du Possible" d'Actes Sud. Entre mémoires et solutions, Pierre Rabhi porte un regard différent sur son parcours et son action, et élargit son propos aux enjeux actuels de notre société. Passionnant.

Ce matin Actes Sud recevait la presse pour présenter "Pierre Rabhi semeur d'espoirs" en présence du principal intéressé, d'Olivier Le Naire, son co-auteur et de Jean-Paul Capitani, des éditions Actes Sud. Je vous propose un petit bilan de la conférence de presse sous forme d'interview croisée. 

Olivier Le Naire : L'idée de ce livre est d'aller rencontrer un public plus large, que Pierre Rabhi n'avait pas forcément l'habitude de rencontrer. Je suis persuadée qu'une cause ou une idée ne peut pas être défendue s'il n'y a pas une personnalité emblématique derrière. Or, Pierre Rabhi fait partie de ces rares personnages qui savent incarner une idée. Dans une société ou les questions d'écologie sont noyées sous les chiffres et les polémiques, Pierre Rabhi parle de beauté, de sens, de philosophie, de grands auteurs et je trouve cela merveilleux. Ce livre était aussi pour moi une façon d'amener Pierre Rabhi à commenter son parcours plutôt qu'à le re-décrire.

La structure du livre "Pierre Rabhi, semeur d'espoirs" est simple :

  • Présentation de Pierre Rabhi
  • son parcours
  • l'agroecologie
  • actualité
  • perspectives d'avenir
  • biographie de Pierre Rabhi
  • références, bibliographie et réalisations inspirées par Pierre Rabhi

Pierre Rabhi : pour être honnête je ne savais pas ce que ces entretiens allaient donner. Je suis un parleur public et quand on parle on est obligé de ressasser des choses qui nous tiennent à cœur. Des enfants meurent de faim, la planète est dans la destruction et c'est ce qui m'a engagé le plus fortement dans les pratiques concrètes, et en particulier l'agroécologie. Les questions posées par Olivier Le Naire m'ont semblé très pertinentes et m'ont également poussé dans mes retranchements. Il est très difficile d'être juge et parti mais en relisant je me dis que ce n'est pas si mal que ça.

OLN : Beaucoup de gens viennent vers Pierre Rabhi avec des questions. Mais Pierre n'est pas seulement un donneur de réponses, il est aussi plein de questions. Je suis convaincu que plus on a de doutes plus on est à même d'apporter des réponses car c'est à ce moment là que l'on comprend les doutes des autres.

PR : Je récuse notre système inhumain. J'avais 21 ans lorsque je travaillais dans une entreprise, et j'y ai vu, à tort ou à raison, une aliénation. Toute ma vie contre un salaire... J'ai estimé que ma vie valait plus qu'un salaire, et qu'un être humain ne pouvait pas être "incarcéré" dans une place, en se contentant d'un petit mois de vacances pour se "détendre". La grande question que je me suis souvent posée est : quel est le sens de l'existence ?

J'incite beaucoup les gens à lire "La planète au pillage" de Fairfield Osborn qu'Actes Sud a publié. C'est ce qui m'a poussé à expérimenter des méthodes différentes d'agronomie qui redonnent vie. Je suis passée par une crise personnelle pour trouver ma place. J'ai créé toutes sortes de structures.

L'agroécologie est une réponse que l'on doit donner au processus général de l'agronomie qui est très grave. L'homme se pollue lui-même par une nourriture qui véhicule des dangers extrêmes. Comme je le répète souvent, de nos jours, avant de passer à table il ne faut pas se souhaiter "Bon appétit" mais "Bonne chance !".

Nous sommes en train de nous génocider, nous et les générations futures, en leur transmettant une terre morte. Et je m'attache à faire passer ce message, à y mettre toute mon énergie. Parfois, c'est difficile et j'ai envie de donner ma démission mais je ne sais pas à qui ! 

Quand on est dans l'action, parfois, on s'oublie soi. Et ce livre m'a permis de me ramener à moi-même.

OLN : autre nouveauté qui m'était chère, Pierre Rabhi y évoque les questions d'actualité, un exercice périlleux car il est habituellement sur des questions de fond, de long terme. Mais je trouvais important de le faire réagir sur des questions d'éthique, sur le mariage homosexuel par exemple. Pierre Rabhi a une vision globale de philosophe, de poète, d'homme de la nature.

Jean-Paul Capitani (Actes Sud) : Cette collection "Domaines du possible" a vu le jour grâce à Pierre Rabhi, car il n'est pas dans la virtualité. On est dans l'authenticité, dans le vécu. "Domaines du possible" parce qu'il est vraiment possible de refuser la société dans laquelle nous sommes, et d'être en accord avec soi-même.

PR : Nous sommes dans une société qui nous oblige à fonctionner comme cela, on ne peut pas être innocent dans ce paradigme là. Et malheureusement nous les aidons tous aussi car nous sommes dans une réponse très limitée aux problématiques du monde : les enfants meurent de faim, et c'est honteux car on a une réponse. Le luxe n'est jamais en crise, le superflu n'a aucune limite. Cette situation est moralement inacceptable. L'humanité devrait se soucier de l'humanité avant tout. On trouve de l'argent pour faire des armes effroyables, mais avec 10 % de l'argent consacré à la mort, on pourrait changer les choses.

Si des extra-terrestres évolués nous regardaient, conclueraient-ils que nous sommes intelligents ? Non ! Ils constateraient que nous avons des astuces, mais que nous participons aussi à notre propre extinction. L'agroécologie n'est pas une alternative pour manger bio, c'est une philosophie. On peut très bien manger bio, trier ses déchets et exploiter son voisin !

L'alternative est fondée sur le changement de l'être humain lui-même. Quand je vois l'avenir des enfants j'ai envie de pleurer. Quelle terre allons nous leur laisser ?

On peut aussi parler de la subordination universelle de la femme. Sur notre planète, il est normal que la femme soit subordonnée alors que ce sont les énergies féminines et masculines ensemble qui font l'équilibre.

En ce qui concerne l'éducation : pourquoi éduquer nos enfants à la compétitivité plutôt qu'à la coopération ? Un enfant doit être préparé à devenir un humain ouvert à l'autre et surtout pas replié dans son angoisse à se protéger de cette société. Comment créer un monde apaisé sur ces principes là ?

J'ai eu la chance de fréquenter beaucoup de philosophes. Chacun a son point de vue. La pensée humaine est diverse. Le seul qui m'a satisfait c'est Socrate qui dit "Je sais que je ne sais pas". Ceci est la vérité absolue. En réfléchissant sur la condition humaine, j'ai senti qu'il y avait un détournement, et je me suis dit qu'on avait fondé une société de prisonniers.

1981, c'est l'année de mon engagement au Burkina Faso, mise en route de l'agroécologie comme alternative. Aujourd'hui, quand je demande à mes anciens élèves (qui sont aujourd'hui leaders de ces engagements là bas), combien de personnes pratiquent l'agroécologie, ils me répondent 100 000, et pensent être en dessous de la réalité. Le paysan devient le thérapeute de la terre, il fait une œuvre de réhabilitation de la vie.

Quelle est cette place que vous dites aujourd'hui avoir trouvé ?

Pierre Rabhi : Je dirai que si je devais résumer ce qui m'engage le plus, c'est travailler à un changement de paradigme, c'est à dire sur les solutions qui participent à se débarrasser de ce précepte de l'avidité infinie. La croissance économique est réellement un fléau. Elle s'accompagne de l'avidité humaine. Par exemple, il y urgence alimentaire, c'est intolérable. On vient de créer un fond de dotation pour faire en sorte que les enfants ne naissent pas pour agoniser.

Olivier Le Naire : Quand on parle de décroissance, les gens pensent qu'il s'agit de "revenir deux siècles plus tôt". Or Pierre Rabhi ne récuse pas les progrès qui ont été fait, il approfondi ces questions et explique ce qu'est la décroissance pour lui. Pour moi, l'homme du 21ème siècle c'est un homme comme Pierre Rabhi, qui réfléchit sur le long terme et défriche les pistes.

Le Président de la République a récemment évoqué "la sobriété". Les politiques recherchent-ils votre avis puisque vous avez une posture très politique ?

PR : Lorsque j'ai parlé de sobriété heureuse, je me suis dit que cela allait paraître un peu abstrait. Alors je réfléchis à parler plutôt de la "Puissance de la modération pour une croissance équitable".

Le problème c'est que jamais une société n'avait auparavant produit des outils dont elle est dépendante. C'est très dangereux, car si on n'a plus d'électricite ni de pétrole que faisons-nous alors ? L'homme est dans l'illusion d'un progrès libérateur, mais qui est en train de l'asservir.

En ce qui concerne les politiques, j'ai un principe déontologique absolu c'est que je ne juge pas les personnes, car chacun a son parcours. Par contre je suis intransigeant sur ce que nous produisons et qui peut porter préjudice. Tous les politiques devraient lire Marc Aurèle qui se pose la question : " j'ai un pouvoir j'en fait quoi ?" et pas de la promotion personnelle.

Je trace mon sillon, je vérifie que c'est juste selon ce qu'en pense les gens. J'ai été reçu au MEDEF, à l'école des Mines où j'étais stupéfait de parler de "Sobriété heureuse".

La grande question du moment est "j'ai réussi mon entreprise mais ai-je réussi ma vie ?"
Ensemble on peut s'allier, "appeler à l'insurrection des consciences" comme je l'ai fait en 2002, et poser la question : quelle planète laisserons-nous à nos enfants et quels enfants laisserons-nous à notre planète ?

OLN : Pierre Rabhi a inspiré beaucoup de gens, dont Nicolas Hulot, qui prépare le sommet 2015, qui sera la plus grande manifestation internationale jamais accueillie en France, avec des ambitions très élevées. Nicolas Hulot, qu'on l'apprécie ou pas, ne jure que par Pierre Rabhi et il fait également partie de ces personnages qui sont capables de parler auprès du grand public et de sensibiliser à ces questions, même s'il reconnaît s'être interessé assez tard à l'agroécologie.

Aussi, lorsque les idées de Pierre Rabhi "rapporteront" quelque chose en politique, les gens qu'il a rencontré ne manqueront pas d'y puiser des ressources. Mais Pierre Rabhi est sûrement la personne qui aimerait le plus être pillé dans ses idées pour qu'elles puissent se diffuser !

PR : oui en effet, je partage avec les autres ce que je reçois moi même. A aucun moment je ne me suis prétendu source des autres, à aucun moment je ne souhaite être "gourou-isé".

En ce moment, un sujet qui nous tient particulièrement à cœur est celui des semences, dont 60 % a disparu. Les Femmes semencières est un mouvement que nous souhaitons diffuser à l'international pour porter ce message très important.

L'agroécologie souffre du fait qu'elle va à l'encontre d'intérêts immenses. Les matières toxiques ont été produites pendant la guerre, puis à la fin on ne savait plus qu'en faire pour maintenir les usines. On les a donc orienté vers l'agriculture. Mais ce n'est un secret pour personne qu'une fois dans la terre, ces substances tuent la terre.

La perennisation de la fabrication des substances toxiques a besoin de deux prescripteurs : un agronome pour prescrire les engrais chimiques et un médecin pour prescrire les médicaments des laboratoires pharmaceutiques. On y a construit des intérêts immenses. Comment voulez-vous alors que l'on propose l'idée de l'agroécologie ?

Pierre Rabhi semeur d'espoirs. Actes Sud "Domaine du possible". 

Paysan, écrivain et penseur français d'origine algérienne, Pierre Rabhi défend un mode de société plus respectueux de l'homme et de la nature. Il soutient le développement de l'agro-écologie à travers le monde pour contribuer à l'autonomie, la sécurité et la salubrité alimentaires des populations. 

Longtemps critique littéraire puis grand reporter, Olivier Le Naire est aujourd'hui rédacteur en chef adjoint du service société et sciences de l'Express, où il traite également des questions d'environnement, d'histoire et de patrimoine. 

>> Si vous aussi vous voulez faire votre part, allez sur le site de Colibris !

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Réactions à l'article
Par passtricciola le 13 octobre 2013 à 13h09
semeur d'espoir

monsieur pierre rabhi est une personne de large esprit,qui lutte pour le bien et il combat le vrai mal ,un mal qui fait détruire l'humanité a peut feu.notre agriculture va mal vers une terre polluée qui elle meme donnera que des maladies pour notre humanité .Ces grands industielles ne ramènent que du mal pour l'humanité,une planète polluée;une alimentation polluée,une vie polluée ,les maladies se sont mulipliées par 3,nos enfants payent de leur santé a cause de ses industrielles qui cherchent que leur profit,je suis président d'une association qui lutte pour la protection de l'environnement mais souvent je rencontre beaucoup de problème,comment expliquer a des peresonnes que nous consommons que des légumes pleins de pesticides et de produits dangereux, surtout chez nous ou l'agriculteur est une personne illitrée qui dose les produits chimiques pour avoir un rendement couteux .dernierement d'après les dires que ce fameux felleh(agriculteur met un produit chimique pour faire pousser vite les tomates et celui qui commande les tomates si les prix sont forts il met un produit chimique spéciale pour que les tomates deviennent rouge,sinon il les laisse vertes,d'autres cas pour les pastèques ,ils les font grossir avec du mazout mélangé avec l'eau de l'irrigation.Je suis seul j'ai pas trouvé d'oreille qui écoute,je lutte seul pour combattre ce fléau destructeur de notre terre et de notre santé. Merci beaucoup Pierre rabhi.

Par fnemra le 27 décembre 2014 à 22h44
merci

Merci Monsieur Rabhi, pour votre clairvoyance, je voudrais tant qu'encore plus de gens du monde entier, vous écoutent, vous lisent tous les jours, pour qu'ils prennent gout à connaitre la gravité du drame humain que nous sommes entrain de vivre... ce que nous faisons subir à notre terre

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