Agriculture

Semences paysannes chez Carrefour: quel intérêt pour le groupe ?

Publié le 3 octobre 2017
Consultant et conférencier pour le changement de comportements alimentaires. Auteur de "Visio Food", Éd. Souccar, 2012. Auteur de "Non aux oranges carrées", Éd. Trédaniel, 2009. Expert en alimentation pour Femininbio. Chroniqueur alimentaire pour les Éco. de la Terre. Auteur sur naturavox.fr.

Le 21 septembre 2017, les journaux titraient “Carrefour vend des légumes interdits”. En effet, le leader de la grande distribution en Europe annonce désormais défendre les semences paysannes non homologuées par la loi, en les vendant dans une quarantaine de ses magasins de Bretagne et d’Île-de-France.

Que se passe-t-il ?
Mais au-delà de l’opération de com, réussie par le groupe, il faut se méfier de l’effet d’annonce. La “vente” n’est pas réellement un problème puisque la commercialisation de produits issus de semences paysannes n’est pas interdite, seule la vente de semences l’est. Derrière cette information militante, un enjeu se dessine pour le groupe. Soucieux de répondre à un marché réclamant des produits sains et bio, Carrefour veut le plus simplement du monde faire changer la loi pour laisser un champ plus large à son action commerciale.
Pour comprendre la limitation, il faut savoir que depuis le décret n° 81-605 du 18 mai 1981, certaines graines sont depuis interdites de commercialisation, car non inscrites au catalogue officiel des semences autorisées par le Groupement National Interprofessionnel des Semences et plants (GNIS).

La première sanction avec ce genre de listes de semences “officielles” reste bien évidemment le manque de biodiversité restant à disposition.
La deuxième sanction reste l’impossibilité pour les petits producteurs d’inscrire une semence dans ce catalogue, faute d’argent à investir dans un coûteux référencement. Cette incohérence donne un avantage certain aux grands groupes qui ont accès, aux dires des craintes paysannes, à la privatisation du vivant, grâce à des recherches et des dépôts de brevets.

L’association Kokopelli, spécialiste dans la distribution des semences issues de l’agriculture bio et biodynamique, dans un but de préservation de la biodiversité semencière à un avis sur cet effet d’annonce. Son directeur, Ananda Guillet, a bien voulu répondre à quelques questions..

Que penser de la décision de carrefour de vendre des légumes “interdits” ?
Déjà, les légumes ne sont absolument pas interdits. C’est simplement les semences de ces légumes qui sont interdits à la commercialisation. La législation s’applique aux semences et aux plans. Carrefour l’explique dans sa campagne, mais joue quand même énormément sur l’aspect marketing des “légumes interdits” qui ne le sont absolument pas. Il n’y a pas d’irrégularité et c’est assez scandaleux de voir ce genre de campagne quand des associations sur le terrain prennent quant à eux beaucoup plus de risques, sans avoir la moindre possibilité financière de communiquer comme peut le faire un grand groupe. Ce que l’on va principalement reprocher à cette campagne, c’est de voir Carrefour se placer en fer de lance d’un combat que la grande distribution n’a absolument pas mené. Des associations comme Kokopelli se battent depuis 20 ans pour le combat des semences libres. On a été deux ou trois fois devant les tribunaux, avec des dizaines d’années de procédures pour que ce sujet soit aussi populaire à l’heure actuelle. Carrefour semble lancer un scoop qui, en réalité, n’en est pas un.

D’aucuns trouvent qu’il était grand temps que la grande distribution entre en action, d’autres ne voient pas d’un bon œil la nouvelle “ambition” des GMS ? Que doit-on comprendre ?
C’est clair, on est un peu trop naïfs en tant que consommateurs. Carrefour c’est 85 milliards de chiffre d’affaires. 12 000 magasins. 83 % de leur chiffre d’affaires réalisé sur l’agroalimentaire. Comment est-ce qu’on peut penser qu’ils ont réellement l’intention d’aller vers des semences anciennes, traditionnelles ou libres ? Cela serait se tirer une balle dans le pied. Donc soit tous leurs actionnaires sont d’accord pour faire couler la boîte, soit c’est tout simplement une opération marketing. Parce qu’au bout du compte, une tomate non calibrée prend plus de place et si vous n’en rentrez dans une caisse que 30 au lieu de 50, vous allez le ressentir en bout de chaîne avec un plus grand nombre de semi-remorques. La grande distribution est fondée sur l’appauvrissement des paysans, la spéculation et les prix bas, en Europe et ailleurs. Ils ne peuvent pas fonctionner avec des variétés traditionnelles. C’est antinomique avec leur fonctionnement. En plus, c’est gonflé de faire une telle campagne de Com "phare" alors que cela ne concerne que quelques espèces, sur 40 magasins avec de petits tonnages par rapport au volume global.

En se lançant dans la vente de semences paysannes non homologuées par l’administration française. Carrefour signe un coup de Com indiscutable. Mais qui seront les éventuels perdants de ce soudain soulèvement ?
C’est une bonne question. La grande distribution est en train de se rendre compte qu’elle a loupé le coche. Les gens en ont marre de mourir de cancers, à cause des produits chimiques, etc. Donc, il faut qu’ils récupèrent d’une manière ou d’une autre, le train de la “bio” en marche. Mais ils ne se contentent pas de sauter dans le train, ils veulent devenir la locomotive, comme l’industrie l’a fait pour l’agriculture bio en modifiant fondamentalement les objectifs de base.

Ce problème concerne autant les légumes traditionnels que les bios ?
Oui, il y a un amalgame qui est fait entre les variétés traditionnelles et l’agriculture bio. D’ailleurs il y a des réactions d’un des coordinateurs de la confédération paysanne qui dit qu’il reste encore quelques variétés non traditionnelles dans l’agriculture bio que cela soit chez les réseaux bio ou dans la grande distribution. Mais c’est archi faux, il y a 95 % d’hybride F1 — des graines stériles.
Carrefour, avec ses 32 % de bio, joue aussi sur cet amalgame entre agriculture bio et variétés traditionnelles, comme si c’était forcément traditionnel lorsque c’était bio. Quand on mange bio, où que cela soit, on a toujours l’impression d’y voir un paysan avec sa binette, mais c’est pas du tout ça. On nage en plein délire. En plus, pendant ce temps, plus personne ne parle des suicides de paysans et des prix tirés à la baisse.

Loin de ce brouhaha, Sandrine Catoire, responsable de “ma terre”, une enseigne militante depuis 2004, et spécialisée dans la livraison de paniers de fruits et légumes Bio, trouve que de toute façon, toute communication est finalement complexe pour le client final. En contact permanent avec de petits producteurs bios locaux, elle pense que “les consommateurs n’ont pas la bonne grille de lecture. Au final, ceux qui sont sensibilisés ne s’intéresseront pas aux offres commerciales de la grande distribution, les autres s’enterrent eux-mêmes”. Elle ne s’alarme pas plus que cela, car, par expérience, elle confirme que décidément “qui s’assemble se ressemble et que chacun ira là où bon lui semble”. Ce qu’elle regrette le plus dans ce genre de polémiques, ce sont les camps perdants et gagnants et ajoute “Que de temps perdu au lieu de construire un mode pérenne. Et on en a peu du temps”.

Stéfane Guilbaud est auteur et conférencier pour le changement de comportements alimentaires. Il a signé  "Je ne mange pas de produits industriels", Éditions Eyrolles, 2015, "Visio Food", Éditions. Souccar, 2012 et "Non aux oranges carrées", Éditions Trédaniel, 2009. Il a également fondé le mouvement Non aux aliments industriels. Plus d'infos sur www.stefaneguilbaud.com et www.desobeissancealimentaire.com

Plus d'infos sur l'association Kokopelli et sur la boutique Ma terre

 

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