Lait

Thierry Souccar : "Je suis contre la propagande "pro-lait"

Publié le 23 octobre 2012 - Mis à jour le 19 janvier 2013
Curieuse de tout, piquée d'écriture. Ex-responsable édito de FemininBio, blogueuse empathique aimant raconter la vie des autres @parisbylight.
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Biochimiste et journaliste scientifique, Thierry Souccar dénonce depuis 2004 la campagne abusive de propagande à l’égard des produits laitiers. Son discours n’est pas « anti-lait » et il ne prône pas l’exclusion mais le réalisme et la modération. Aujourd’hui, le sujet est plus que jamais d’actualité, et il a accepté de répondre à nos questions.

Thierry Souccar :
Thierry Souccar :

Votre livre « Lait, mensonges et propagande » date de 2007 (mis à jour en 2008). Comment expliquez-vous que le sujet soit de nouveau si médiatisé ?

La France est très en retard sur ce sujet car nous sommes l’un des premiers producteurs mondiaux de laitages. C’est la même chose pour le pain puisque la France est un gros producteur de céréales. Si nous produisions des choux de Bruxelles en masse, on nous recommanderait d’en manger à tous les repas ! Vous savez, il est très difficile de séparer l’économie et la science. Ceux qui tiennent des discours de préconisation sont souvent des médecins liés à l’industrie et certains siègent même au Ministère de la santé.

Alors qui dit vrai sur le lait ?

La polémique est lancée par des gens qui refusent la réalité pour des raisons économiques. Pourtant on sait aujourd’hui à quoi s’en tenir sur les relations entre laitages et santé, et on sait aujourd’hui à quoi s’en tenir grâce à des études sérieuses sur le sujet. C’est pour cela qu’il faut être très prudent sur le qualificatif « anti-lait » ou « pro-lait ». Je ne suis pas « anti-lait », je suis juste contre la propagande.

Quels sont les risques liés au lait de vache ? A quelle dose ?

La composition du lait de vache est très différente de celle du lait humain. Celui de la vache est très riche en protéines et il stimule énormément les facteurs de croissance humains. C’est pour cela que nos enfants, élevés au lait et ses dérivés sont plus grands que nous, ou que les populations du Nord de l’Europe ont une taille moyenne plus élevée que les autres. Ce n’est pas forcément un signe de santé ! On pense aussi aujourd’hui que des problèmes d’obésité seraient liés au lait de vache consommé dans l’enfance. Cet aliment est de plus un puissant antigénique, c'est-à-dire qu’il peut déclencher une réaction du système immunitaire, il faut donc être prudent quand on l’introduit chez l’enfant. Il a ainsi été démontré que de nombreuses maladies étiquetées « auto-immunes » sont en fait déclenchées par le lait. C’est le cas, par exemple, du diabète de  type 1 (insulino-dépendant).

Pourtant on en consomme beaucoup depuis longtemps ! Faut-il changer nos habitudes ?

Non, en fait c’est très récent, et limité à certains pays. Il est important de noter que 75% de la planète, c'est-à-dire des millions de personnes, ne consomment pas de lait. C’est le cas en Afrique et en Asie par exemple.
Dans le Nord de l’Europe, l’histoire de la consommation du lait est plus ancienne, elle date d’environ 8000 ans. Ces populations ont donc subi une mutation qui leur permet d’être tolérants au lactose (le sucre du lait). Ils se sont adaptés à cet aliment mais c’est aussi dans ces pays que l'on trouve le taux le plus important de diabète de type 1. Bien sûr, cette maladie n’est pas causée par le lait seul, mais on sait aujourd’hui qu’il est un facteur de risque.

Certaines personnes ne tolèrent pas le lait et ses dérivés. Dans ce cas, il est bon de l’exclure totalement de son alimentation. Pour tous les autres, il ne s’agit pas de s’en priver mais de le consommer avec modération, soit pas plus de deux laitages par jour. Au-delà, cela ne signifie pas que l’on sera malade, mais le risque statistique est plus important de développer des maladies.

Le lait présente-t-il quand même des bienfaits pour notre santé ?

Il est riche en protéines, donc utile si on en manque, ce qui est très rare dans les pays développés. Il est également riche en calcium et c’est là qu’il faut faire attention. Dire que le lait prévient la fracture du col du fémur est totalement faux. En fait, surconsommer du calcium ne résout pas les problèmes osseux  car on ne peut pas réduire l’os à son taux de calcium. Cela s’illustre bien en Suède, où les femmes ont la densité osseuse la plus élevée au monde en raison d’une consommation record de laitages. C’est aussi le pays qui détient le record de fractures du col du fémur. Un exemple parlant : le cerveau consomme 150 g de glucose / jours, on ne recommande pourtant pas de bourrer nos enfants de sucres pour qu’ils soient plus intelligents.
Alors si on aime les produits laitiers et qu’on les tolère, il ne faut pas s’arrêter d’en consommer, il faut juste arrêter de croire à la magie de bienfaits qui n’existent pas.  Il faut rester sur une consommation plaisir, et oublier la consommation "santé", car il y a des intérêts économiques considérables en jeu derrière ces recommandations.
Jusqu’au néolithique, l’homme ne consommait pas du tout de lait et ne présentait pourtant aucun problème d’ostéoporose.  Il en est de même pour les chasseurs-cueilleurs du 21ème siècle (Pygmées, Aborigènes, Peuples d’Amazonie ou de Nouvelle-Guinée par exemple) qui n’ont aucun problème osseux.

Que donner à nos enfants sachant que les laits végétaux ne sont pas forcément adaptés ?

Si on n’allaite pas, il existe aujourd’hui des laits hydrolysés qui ne contiennent pas de protéines de lait (comme la caséine). Certains enfants sont aussi intolérants au lactose, le sucre du lait, et souffrent de coliques. Il faut donc être à l’écoute de son enfant pour déceler une éventuelle intolérance à l’une ou l’autre des composantes du lait.
Ce qu’il faut bien comprendre, c’est que le sevrage naturel a lieu autour des 3 ans de l’enfant. Au delà, l’organisme ne peux plus digérer le lactose. Les êtres humains « non mutants », c’est-à-dire les descendants de populations sans tradition d’élevage de gros ruminants n’ont donc pas de lactase après 3 ans, l’enzyme capable de digérer le lactose.
Pour revenir aux laits végétaux, il en existe qui sont formulés spécialement pour les enfants. Je ne parle pas du lait de soja que l’on trouve au supermarché, mais bien d’une formule enrichie que l’on utilise dans des services de pédiatrie pour les enfants intolérants. De toutes façons le lait de vache du supermarché n’est pas plus adapté au bébé que le lait de soja du même supermarché.

On conseille parfois de consommer des laits de petits animaux comme le lait de brebis ou de chèvre, qu’en pensez vous ?

Ces laits contiennent, comme le lait de vache du lactose, des protéines (caséine). Ils ne sont donc pas plus adaptés en cas d’intolérance.

Alors pourquoi reparler du lait maintenant ?

La polémique ressort aujourd’hui car il est de plus en plus difficile pour les acteurs de l’industrie laitière de défendre des positions complètement intenables. Les gens et même les médecins ont changé d’avis. Avec mon livre, j’apporte seulement ma pierre à l’édifice en démontrant que les recommandations en faveur du lait sont une illusion et qu’à dose élevée, il est bel et bien un facteur de risque dans certaines pathologies.
Dans ce débat, la question de l’indépendance des experts est très délicate, et il est impossible de rester objectif quand on est partie prenante. Pourtant la règle en ce qui concerne les experts scientifiques et les médecins est qu’ils devraient se retirer en cas de conflit d’intérêt. Regardez qui dirige le PNNS (Programme National Nutrition Santé et son slogan bien connu Mangez Bougez) c’est le Dr Serge Hercberg qui est aussi membre de l’institut Danone. Ce qui est problématique c’est que ces gens font des préconisations sur un sujet sur lequel ils sont en situation de conflit d’intérêt

A-t-on vraiment des preuves que surconsommer des laitages ne prévient pas les fractures ?

L’OMS a developpé un outil pour prédire les risques de fractures chez les femmes : le FRAX, disponible en ligne. Il s’agit de toute une série de questions sur le mode de vie et de consommation des patients. Sur toutes ces questions, aucune ne porte sur le calcium ou les produits laitiers. Pourquoi ? Des études ont été faites entre les années 90 et 2000, et l’OMS en est arrivé à la conclusion qu’ils n’avaient aucun lien avec le risque de fractures osseuses.

Thierry Souccar a une maison d’édition et anime le site lanutrition.fr. Il travaille aujourd’hui de façon indépendante avec de nombreux chercheurs et se méfient des discours officiels. Ayant toujours un temps d’avance, il a souvent été attaqué par les médias et le corps médical. Il continue toutefois sa mission d’information en s’appuyant sur des travaux édités par des centres de recherche, notamment aux Etats-Unis.  

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