Education

Les enfants face à l'actualité : quelle compréhension du monde ?

Publié le 6 février 2015 - Mis à jour le 16 novembre 2015
Docteur en sciences de l'éducation, ex spécialiste d'éducation à la paix à l'UNESCO, Antonella Verdiani se consacre à la recherche et à l'accompagnement de projets éducatifs innovants. Conférencière internationale, elle donne des formations "Eduquer à la joie". Elle est l'auteur du livre Ces écoles qui rendent nos enfants heureux, éditions Actes Sud et est à l'origine du projet Printemps de l'éducation.
Le monde des petits est simple, tellement simple que la violence est inconcevable,.
Le monde des petits est simple, tellement simple que la violence est inconcevable,.
© Pixabay

Face à une actualité choquante, que pensent les enfants ? Comprendre leur représentation du monde aide à leur parler de ce qu'il se passe à travers le monde.

Lorsque vous vous dites Indien, Musulman, Chrétien, Européen, 
ou autre chose, vous êtes violents. 
Savez-vous pourquoi? C'est parce que vous vous séparez du reste de l'humanité, 
et cette séparation due à vos croyances, à votre nationalité, 
à vos traditions, engendre la violence. 
Celui qui cherche à comprendre la violence n'appartient à aucun pays, 
à aucune religion, à aucun parti politique, à aucun système particulier. 
Ce qui lui importe c'est la compréhension totale de l'humanité.
Jiddu Krishnamurti, Se libérer du connu, Le livre de poche, 1995
 
Revenir à l’innocence 
« Quand on n’aime pas un dessin, on ne tue pas les gens, on en fait un plus joli » a dit la petite Léa en apprenant la tuerie des dessinateurs de Charlie Hebdo. Léa a 6 ans, un âge duquel, nous disent les psychologues, on n’est pas encore sortis du manichéisme. C’est à dire qu’elle voit le monde divisé entre bien et mal, vision dualiste qui persisterait au moins jusqu’à ses 7 ans.
« Il est gentil ou méchant ? »  était la première question de mon fils lorsque, tout petit, il tentait de comprendre la nature d’un personnage d’un dessin animé : était-il le héros, le Prince, le chevalier blanc auquel s’identifier ? Ou plutôt il était l’Autre, le grand méchant, la force obscure du Mal à fuir, voire combattre ? Je me souviens de nos tentatives de lui expliquer que les méchants peuvent parfois être gentils et l’inverse, mais c’était inutile et compliqué pour lui.  Par chance, j’ajouterais. Car cette vision du monde le rendait en même temps immun à toutes ces notions qui nous remplissent la tête aujourd’hui, à tous ces –ismes… terrorisme, islamisme, racisme, intégrisme… qui nous séparent. Ce qui importe à celui qui cherche à comprendre la violence, disait le philosophe indien Krishnamurti, ne sont pas les croyances ou les nationalités, mais la compréhension totale de l’humanité.
Pour revenir au monde de l’enfance, plutôt que le terme de manichéen, j’utiliserais pour ma part celui de simple : le monde des petits est simple, tellement simple que la violence est inconcevable, incompréhensible, les questions d’appartenance religieuse encore moins. D’où toute la difficulté de mettre des mots sur la barbarie des actes de janvier et toute l’importance du discernement de la part des parents et des enseignants, comme beaucoup de médias l’ont par ailleurs conseillé (1). L’innocence de Léa est celle des enfants de toutes les cultures, langues et religions de la planète, victimes de barbaries inouïes en ce moment même que vous lisez cet article. Parmi toutes les espèces animales, nous sommes encore parmi celles qui, douées d’intelligence et de conscience, continuent de tuer leur progéniture. Revenons alors à cette simplicité, à cette innocence, à cette « inconcevabilité » de la guerre et de la violence ! Mais comment ? Comment nous rééduquer ? 
 
Nous rééduquer pour une culture de la paix  
Tout le monde s’y accorde, il est important que les adultes soient là pour accompagner et prévenir des réactions qui se font virulentes dans les écoles, non seulement dans celles théâtres des épisodes d’intolérance, mais dans toutes. C’est bien dans cet objectif que la Mobilisation de l’école pour la république a été mise en place récemment par le Ministère de l’éducation nationale. Seulement que voilà, peut-être qu’il faudrait chercher des solutions autres que le chant de la Marseillaise, les cours de morale laïque ou le retour de la sanction de la part d’enseignants réhabilités dans leur (manque d’) autorité, comme mesures d’urgences… 
Comment peut-on imaginer d’inculquer des valeurs sur la base d’un savant débat avec une classe d’ados démotivés, voire à la dérive ? Malgré toute la bonne volonté dont les enseignants peuvent faire preuve, un débat sur l’éthique restera et doit rester par sa nature même, confiné à la sphère intellectuelle, donc intangible, abstrait. Il risque de devenir ainsi une matière de plus à apprendre par coeur, alors que apprendre à vivre-ensemble demande une implication de tous les aspects de l’individu. Apprendre à vivre ensemble en paix, demande que l’on exerce le muscle du cœur, qu’on expérimente de l’empathie et on s’échange de la générosité, en se regardant dans les yeux. Il demande que l’on réapprenne à jouer, en y ajoutant l’aspect non-compétitif cette fois, en se relaxant, en dansant, sur la base des méthodes des pédagogies actives qui ont toutes pour but le savoir –être.
C’est ce que l’éducation à la paix et la non-violence s’évertue à promouvoir depuis des décennies à l’école, sans que jamais il y ait une décision ferme de l’introduire comme matière à formation dans les programmes, malgré les expérimentations ponctuelles dans telle ou telle académie. C’est ce que beaucoup d’enseignants et de parents auraient espéré d’une mobilisation pour les valeurs de la république, la fraternité en tête.
 
Se rencontrer 
La rencontre de l’Autre devient dans ce contexte non seulement nécessaire, mais urgente. Rencontrer équivaut à connaître et apprendre de celui qui est différent de moi (par langue, culture, religion, sexe, ou même parce que il est porteur d’handicap) et c’est la seule façon de ne pas le diaboliser. La ségrégation et l’isolement construisent des monstres, on le sait bien. L’ignorance conduit à l’amalgame, et la confusion s’engendre, comme lorsque on confond un Islam riche de sa culture millénaire avec un islamisme produit de l’ignorance. Rencontrer à l’école un rabbin, un imam, un prêtre, inviter des parents musulmans ou bouddhistes nous expliquer leur manière de voir le monde, leur culture, les valeurs qui inspirent leurs religions, n’équivaut pas à leur déléguer l’enseignement du fait religieux qui doit rester la prérogative de l’enseignant, mais à les connaître d’abord comme humains, nos semblables. 
Cette rencontre va en provoquer une autre, fondamentale même à l’école, celle avec soi-même. C’est là que le savoir-être revêt tout son sens, le sens même de l’éducation. C’est une rencontre qui est éducative et qui ne peut que faire grandir pour « éveiller les consciences des élèves », selon un terme utilisé non pas par un guru mais par un ministre de l’Education nationale français. Ainsi, dans cette vision de l’école, les savoirs seront questionnés non seulement à partir d’une approche théorique, mais aussi à partir de la dimension subjective des élèves, de leur affectivité, de leur rapport au monde et à l’humanité. 
(1) Une sélection de sites sur ce sujet est proposée par la Médiathèque de Tourcoing
 
Retrouvez Antonella sur son blog, 
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