Enfant roi

Education : faut-il choisir entre enfant roi et enfant tyran ?

Publié le 18 janvier 2013
Curieuse de tout, piquée d'écriture. Ex-responsable édito de FemininBio, blogueuse empathique aimant raconter la vie des autres @parisbylight.
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Quand nos magazines s'engouffrent dans la dénonciation d'une tendance à l'éducation trop laxiste, FemininBio choisit de laisser la parole à Marlène Schiappa, auteure du livre "Éloge de l'enfant roi". Avec le bagou qui la caractérise, la fondatrice du réseau Maman Travaille tord le cou aux idées reçues sur l'enfant dit "roi".

 

Trop d'amour et de gâteries rendraient nos enfants violents ! C'est la thèse très contestable avancée dans le dossier spécial "Enfants tyrans" du Nouvel Observateur daté du 17 janvier 2013. Quant au maternage proximal, allaitement et autre cododo, ils sont caricaturés à coup de citations choisies sur l'importance du développement de l'estime de soi. Pour nous, le bien-être de l'enfant est primordial et nous avons souhaité offrir un droit de réponse à Marlène Schiappa. 

Le magazine ELLE et le Nouvel Observateur se sont emparés de la nouvelle tendance : "l'enfant est un tyran, les parents perdent le pouvoir". Quelle est votre première réaction quand vous lisez cela ? Titre accrocheur ou lame de fond ?

Les deux ! Lame de fond parce que depuis les années 90, on assiste à un retour en grâce de l'autoritarisme éducatif. C'est arrivé en réaction à Dolto, c'est vrai, mais aussi en réaction contre la Convention internationale des droits de l'enfant - dont je rappelle, peu de gens le savent, qu'elle a été rejetée à l'unanimité par les experts français. C'est dire l'ambiance. Mais titre accrocheur aussi, parce qu'entretenir la peur est la meilleure manière de vendre. Si vous avez peur de devenir grosse, peur de finir seule, peur de vos enfants, vous consommez des substituts de repas, des sites de rencontres, des magazines sur l'éducation, et des glaces pour entretenir votre déprime. J'exagère un peu... mais un peu seulement. En fait, je développe dans Eloge de l'enfant roi ce thème de l'enfant effrayant, l'enfant qui fait peur aux parents et qui est très utilisé dans le cinéma ou la littérature comme ressort: Esther, Cent ans de solitude, L'Exorciste... Fondamentalement, depuis Oedipe qui tue quand même son père, les parents ont coutume d'aimer ET d'avoir peur de leurs enfants, qui les poussent vers la sortie en grandissant à mesure que les parents vieillissent.

Le nouveau parent est, par définition, perdu… Lost in Translation. Comment s'y retrouver au milieu de ces thèses qui s'opposent ?

Mais complètement ! Les PMI (ndlr : Protection Maternelle et Infantile) ferment peu à peu, les familles sont éclatées et en région parisienne, les jeunes parents sont parfois très seuls, avec le net et les pédopsys comme seule aide. On est loin du village éducatif... Et on est en permanence tiraillé, allaitement ou biberon, accouchement avec ou sans péri, vaccins ou pas, dormir sur le dos ou le ventre, méthode globale ou syllabique... la parentalité devient une sorte de guerre de religions, et c'est usant pour les parents qui cherchent simplement à faire et à faire bien dans la mesure du possible. De mon point de vue, il faut écouter tout le monde et ne faire comme personne.

Il semble que dès que l'on souhaite amener de l'eau au moulin de l'enfant tyran, il soit de bon ton de taper sur le "maternage proximal" qui prône une éducation tournée vers l'enfant, et ses pratiques comme l'allaitement, le cododo, le portage en écharpe etc. Pourquoi cet acharnement à votre avis ?

C'est très facile de caricaturer le maternage proximal, l'éducation positive... Il suffit de dire des choses comme "Tu ne vas pas dormir avec lui jusqu'à ses 18 ans ?" ou "Les femmes qui allaitent leurs enfants de 11 ans sont irresponsables."  Ça économise l'effort de la réflexion.

En outre, il y a une sorte de phobie de l'inconnu. Si quelqu'un ne fait pas comme nous, ça veut dire que potentiellement, nous ne faisons pas bien... et remettre en question la façon dont on appréhende l'éducation de ses enfants peut être douloureux pour des parents. Mais finalement, quoi qu'on fasse ça ne va pas : je n'ai pas allaité un de mes enfants et j'ai allaité l'autre plusieurs mois, j'en ai entendu des perles dans les deux cas ! 

Dans votre livre "Eloge de l'enfant roi" vous faites justement l'apologie d'une éducation plus à l'écoute de l'enfant. Selon vous, le modèle éducatif est trop rigoriste et ne laisse pas de place à l'expression des petits. Est-ce à dire que vous n'imposez aucun "cadre" à vos enfants ?

Bien évidemment mes enfants ont un cadre, comme tous les enfants. Je suis très surprise qu'on puisse imaginer des parents qui laissent leurs enfants regarder Les Experts jusqu'à minuit en mangeant une glace ! Quand j'ai dit par exemple dans Le Nouvel Obs que ma fille aînée choisissait son heure de coucher, j'ai précisé qu'elle choisissait son heure de coucher dans une fourchette donnée, avant une heure maximale donnée - raisonnable. Il est absurde de passer d'un extrême à l'autre. Pour moi, l'enfant dit roi serait simplement un enfant bénéficiant de cette souplesse, de cette petite marge de manoeuvre. Il n'est pas question de faire sortir un enfant en maillot de bain par 5 degrés parce qu'il en a envie. En revanche, je ne vois pas de problème fondamental à laisser les enfants par exemple choisir leurs repas - encore une fois, dans un cadre donné. Par exemple, dans les zones rurales en Asie, les enfants se nourrissent quasi exclusivement de riz blanc. La "monoalimentation" n'est pas forcément néfaste. On crée des sources de stress avec des dogmes alimentaires comme 5 fruits et légumes par jour... 

Selon le Nouvel Observateur, l'enfant roi, trop choyé, serait finalement malheureux par manque de repère. Je cite "En même temps qu'il génère de l'angoisse autour de lui, l'enfant s'autodétruit par son égocentrisme démesuré. Cela va du gamin de 3 ans qui n'obéit plus, mange et dort quand il veut, à l'adolescent qui n'adresse plus la parole à ses parents, les insulte, devient violent". Que répondez-vous à cela ?

Ouhlala, mon Dieu, que j'ai peur ! ;) Je suis consternée par ce type d'analyse péremptoire et effrayante pour des jeunes parents démunis qui tombent sur ce magazine. L'enfant est égoïste ? L'enfant est immature ? Sans blague ? N'est-ce pas là le propre de l'enfant ? Nous vivons dans une société qui érige en mode de vie des principes enfantins, comme la toute-puissance, le narcissisme ou l'immédiateté, et parallèlement bannit les enfants des espaces publics - essayez de trimballer une poussette en métro à Châtelet, d'aller au restaurant ou dans un magasin de chaussures de luxe ;) avec un bébé et vous verrez les réactions des gens... Les ados qui deviennent violents le sont pour une foultitude de raisons, à commencer par un manque d'attention ou par une situation familiale difficile - socialement, économiquement... - plus rarement parce qu'ils ont mangé des bonbons à 17 heures quand ils avaient 3 ans. 

Avez-vous lu l'ouvrage de Didier Pleux, "De l'enfant roi à l'enfant tyran", chef de file de ce courant ?

Oui, dans le cadre de mon livre Éloge de l'enfant roi, pour le préparer de la façon la plus complète possible, j'ai commandé, lu, recoupé et analysé une quarantaine d'ouvrages sur le sujet, des livres, des actes de colloques, des publications sociologiques ou scientifiques, françaises ou belges (les Belges sont très friands de ce sujet). Tout ce qu'il dit n'est pas inintéressant, et il a pour lui d'être très charismatique. Je comprends qu'on se fie à lui et j'ai une amie rédactrice en chef d'un magazine parental qui ne jure que par lui. Mais les médias ont tendance à faire ressortir les passages les plus caricaturaux de ses livres. Son exemple préféré, c'est DSK qui serait selon lui ce que devient un gamin à qui on laisse choisir son menu. Or, DSK a eu tout sauf une enfance de petit roi, ce que je démontre longuement dans mon livre : son raisonnement ne tient pas. De façon générale, je m'élève beaucoup contre les kits de "prêt à élever" pour enfants standardisés... je les appelle "les garagistes de l'éducation", ils entendent réparer les enfants comme on répare des voitures. Que disait Dolto déjà ? L'enfant est une personne...?

 

Marlène Schiappa est auteure du livre Eloge de l'enfant roi, François Bourin Editeur et fondatrice du réseau Maman Travaille

A voir sur LCI : Pamela Druckerman, auteur du livre "Bébé made in France" et Cécile Desfontaines, journaliste au Nouvel Obs qui a participé au grand dossier "Nos enfants, ces tyrans" expliquent les différences fondamentales d’éducation entre la France et les Etat-Unis.

 

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Réactions à l'article
Par Minimoi le 18 janvier 2013 à 15h47
Merci pour cette vision un

Merci pour cette vision un peu différente de la mode du moment. Le Nouvel observateur est vraiment juste là pour vendre du papier ! Pathétique

Par Anne Ghesquière le 18 janvier 2013 à 16h37
Super ouf !!

C'est super de lire ces mots cela remet tout en place ;-) l'enfant tyran est celui qui a été l'enfant doudou des parents, peu aimé pour ce qu'il est et souvent considéré comme un objet. Bravo pour ce que vous dites ;-)

Par MILUNE le 20 janvier 2013 à 11h23
On peut nuancer quand même ?

Se poser la question est une évidence , mais voir les jeunes parents remplis de doutes c'est du quotidien. Je ne suis pas certaine que l'attention sans bornes de chaque jeune maman pour son tout petit ne soit pas à la longue "étouffante" pour le futur génie qu'elles ont engendré ( à deux d'ailleurs ) . Et le père la dedans ? on n'en parle pas beaucoup dans ces articles .Le Nouvel Obs au delà de la caricature ( DSK , Sarkosy , le physiologique a tout prix etc.....) a mis le doigt sur des constatations quotidiennes et sur le désarroi de nombreuses mamans. Bien sûr que la société a sa part de responsabilité : consommer dans tous les sens , être le meilleur de sa promo , être le plus beau, le plus mince , le plus intéressant , le plus apprécié, le plus sociable dès la maternelle ...mais on peut se demander ce qui incombe vraiment Papa et Maman dans tout cela ? Peut-être déjà de savoir communiquer avec ces petits rois du monde , sur un mode simple et adapter à leur âge . Même s’il ne se lave pas tout seul en rentrant de la crèche et ne parle pas anglais à 3ans , on doit leur laisser un tout petit peu d'autonomie et d'instants de solitude dont ils ont besoin sans parents , sans joujoux et sans télé . Allez courage ! ça va aller .

Par mamancomme vous le 25 janvier 2013 à 11h31
Eloge de L'enfant roi

Je suis maman de trois enfants et dans l'ensemble je partage les idées de Marlène;
On peut très bien éduquer ses enfants, être à leur écoute, les aimer les gâter mais mais toujours leur tracer un cadre ou ils peuvent naviguer sans jamais dépasser la ligne rouge c'est cela la clé à mon sens de la réussite/
Je voudrai encore parler d’une chose on ne parle que des enfants français dans vos articles et pourtant les enfants ils sont tous pareils dans le monde entier .Un enfant quand il est suivi dans son éducation et bien orienté c’est une personne adulte équilibrée ………Des milliers d’étudiants étrangers brillants sont en France ; c’est en général un échantillon représentatif d’autres modes d’éducation qu’il ne faut surtout pas négliger. Se pencher sur l’éducation dans ses milieux ne serait que bénéfique dans des études sur l’Enfant/
Trés bonne journée

Par belliflora le 25 janvier 2013 à 21h05
Dommage

franchement, le titre le gêne, même si l'auteur le reconnaît, il rebute d'emblée les gens à la recherche d'une réflexion nuancée (comme moi).
Heureusement l'interview permet de comprendre le propos (et de ne pas se braquer...).
Peut-être lirai-je son livre. Mais je ne pense rien apprendre de nouveau...

Par doudouchat le 22 juillet 2013 à 11h21
le roi d'une monarchie constitutionnelle.

Parents de 3 ados mon mari et moi travaillons avec des enfants dans une banlieue chic d'île de france. Force est de constater que beaucoup de parents franchissent la ligne rouge et confondent écoute de l'enfant avec asservissement à l'enfant qui ne doit jamais être frustré. Il y a aussi beaucoup d'enfants doudous et d'enfant faire valoir de leurs parents. A mon sens il faut être à l'écoute en sachant poser des limites. Qu'un enfant choisisse l'heure de son coucher avec une limite ou que ses parents lui expliquent qu'ils aimeraient passer leur soirée tous les 2 mais qu'il peut lire jusqu'à une certaine heure ne posepas de problème. Qu'un enfant de 18 mois choisisse l'heure de son coucher et se couche à 23h (si si ça existe) parceque sinon il pleure c'est n'importe quoi. Il faudrait aussi expliquer aux parents qu'un enfant à qui on impose un agenda de pdg à + de chances de partir en live qu'un enfant qui peut souffler après l'école. Enfin il me semble plus important de débattre avec ses enfants de sujets Importants, famille, société, arts,science,que de passer 2 heures en cuisine parceque chacun a choisi son menu et que personne n'aime la même chose. J'ai depuis longtemps expliqué à mes enfants que je cuisine la même chose pour tout le monde: si tu n'aime pas trop ce qu'il y a aujourd'hui tu fais avec. Je m'arrange juste pour avoir un plan B face aux 1 ou2 aliments que chacun déteste vraiment. J'ajoute que nous cohabitons harmonieusement avec nos ados en nous intéressant à ce qu'ils ont à nous apprendre et en essayant que chacun respecte l'individualité des autres.

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