Portrait

Rencontre avec Eric de Kermel, auteur de "La libraire de la place aux Herbes": "Il m'est inconcevable de vivre loin d'une librairie"

Publié le 24 février 2017
Eric de Kermel nous livre un roman tendre et profond, où les livres, les lecteurs et les libraires sont à l'honneur.
Eric de Kermel nous livre un roman tendre et profond, où les livres, les lecteurs et les libraires sont à l'honneur.
© Luciledk

Petite pépite littéraire arrivée en librairie en cette fin février, La libraire de la place aux Herbes est une ode aux livres, aux lecteurs et aux libraires. Au-delà, le roman célèbre le vivre-ensemble et la force de la générosité. Rencontre avec l'auteur et journaliste, Eric de Kermel.

Dans son premier roman, La libraire de la place aux Herbes (éd. Eyrolles), Eric de Kermel nous entraîne à la découverte du plaisir de lire et d'échanger à travers les mots: nous l'avons retrouvé attablé à un café. Nous voici face à un journaliste chevronné qui fait ses premiers pas du côté des écrivains. Il paraît encore étonné de ce qui lui arrive. « Je n'ai pas du tout écrit ce livre dans l'optique d'être édité, raconte-t-il. En dehors de mon travail de journaliste, j'écris pour le plaisir. J'ai comme ça plusieurs manuscrits dans mes tiroirs, qui n'ont pas vocation à en sortir. » Avec La libraire de la place aux Herbes, il en est allé différemment, un peu par hasard, un peu parce que sa femme en a parlé pour lui autour d'elle.

Sa femme, c'est Isabel Otero, que les amateurs de séries policières ont bien connu dans le rôle-titre de la série Diane, femme flic. Et c'est un peu (beaucoup) pour elle qu'Eric de Kermel a écrit ce livre. « Je suis affligé de ne voir au programme télé que des séries policières. Isabel m'a dit que c'est parce que les chaînes veulent des histoires qui bougent. Je pense pour ma part qu’il y a plein de façons de raconter des histoires qui bougent sans que ce soient des histoires de flics ! ». Son roman en est la preuve éclatante. On ne s'ennuie pas une seconde à suivre les aventures de l'héroïne, Nathalie, qui narre ses rencontres avec les clients qui entrent dans la librairie qu'elle tient sur la place aux Herbes d'Uzès.

Au-delà du décor de carte postale
Le décor est trop précis pour ne pas s'appuyer sur des faits réels. « Il y a bien une librairie sur la place aux Herbes d'Uzès, elle s'appelle le Parefeuille. C'est un pilier de la vie culturelle locale au même titre que le cinéma d'art et d'essai de la ville, Le Capitole. Nous sommes un certain nombre d'amis à vivre à Uzès ou dans ses alentours et à travailler dans le milieu de l'édition ou du journalisme. Il nous est inconcevable de vivre loin d'une librairie, même à la campagne ». Lorsque le fondateur du Parefeuille a annoncé qu'il allait vendre, le groupe a envisagé d'en reprendre les rênes. Une affaire en cours dont on ne saura pas beaucoup plus. Mais en racontant cela, Eric de Kermel met le doigt sur un sujet qui lui tient à cœur et qui sert indirectement de trame au livre : l'importance des liens qui unissent les habitants d'un petit territoire.

« Je regrette que la ruralité soit caricaturée. Pour ceux qui y ont leur résidence secondaire, c'est un terrain de vacances, pour d'autres, elle est synonyme de terres acquises au Front national. Or la ruralité, c'est avant tout un tissu de relations sociales très fortes. Ceux qui viennent juste pour l'image d'Epinal, les belles maisons et la garrigue ne peuvent pas tenir s'ils ne s'insèrent pas dans la vie locale ». C'est justement la transition que l'auteur fait vivre à son héroïne : attirée par les oliviers et l'art de vivre à la provençale, elle devient rapidement, en s'impliquant dans un métier qu'elle exerce au cœur de la ville, un pilier du dynamisme d'Uzès.

« L'histoire de Nathalie, c'est profondément ce en quoi je crois, et que le pape François appelle "l'écologie intégrale". C'est la capacité à créer un rapport équilibré à soi-même, aux autres et à la nature. A travers ses rencontres, mon héroïne raconte comment l'on peut tisser ces trois formes de liens ; les personnages qu’elle croise ne sont que des histoires qui explorent l’enjeu de ne pas s’oublier soi-même ou au contraire de penser davantage aux autres, ou encore de repenser son rapport à la nature, au temps. »

Un alter-ego d'encre et de papier
Plus la conversation progresse, et plus l'on sent qu'Eric de Kermel a mis beaucoup de lui dans son roman. Mais dans ce cas, comment se fait-il qu'il réussisse à écrire de façon si juste à la première personne du féminin ? « Si j’arrive à me mettre dans la peau d’une femme, c’est d'abord clairement parce que j’ai une part de féminin qui s’exprime et que j’assume pleinement. C’est sans doute ma meilleure part, et j'ai été très heureux d’écrire au féminin. J'ai été élevé par une mère féministe et je suis père de trois filles. Je fais partie de ces hommes qui se lèvent pour des revendications d'égalité et de justice, par exemple je ne comprends pas pourquoi les "droit de l'homme" ne s'appellent toujours pas les "droits de la personne". »

S'il puise dans ses convictions une partie de l'intrigue, il s'inspire aussi de sa vie personnelle. « Tout est fiction dans ce livre, mais ça ne parle que de moi ! Je m'inspire de mes échanges avec Isabel [Otero, sa femme], de ma relation avec mon père... Comme je ne pensais pas que ce serait publié un jour, j'ai été très libre dans mon écriture. »

Des livres, des libraires et des lecteurs
Avec tout ça, on en oublierait presque de parler des livres, qui sont pourtant au cœur du roman. « Le livre est un invité neutre et bienveillant, qui ne juge pas, qui accueille le lecteur tel qu'il est et le laisse exprimer toutes ses émotions, assure l'auteur. Dans un dîner, il vous sauve d'une conversation creuse : il suffit de parler de livres pour que la conversation change de niveau. » De la même façon, « nous sommes tous capables de citer trois livres qui ont changé notre vie ».

Se pliant volontiers à l'exercice, Eric de Kermel a néanmoins du mal à choisir : « je dirais La cause humaine, de Patrick Viveret et L'éternité n'est pas de trop, de François Tcheng, une très belle fiction sur le couple ». Après une longue hésitation, il cite son troisième livre, « Premier de cordée de Frison-Roche, car je suis un amoureux de la montagne », pour mieux enchaîner avec un quatrième : « La voie royale, d'André Malraux, un classique. Je peux vous en donner un cinquième ? C'est une lecture récente, et l'auteur est une femme. Il s'agit de L'autre dieu, de Marion Muller Colard. Elle a en commun avec moi d'avoir vécu la douleur, la difficulté et l'épreuve de la maladie d'un enfant. Cette lecture a été lumineuse, elle m'a fait prendre conscience que j'étais capable de vivre malgré la perte de mon fils simplement parce que j'étais déjà heureux de tout ce qu'il m'avait été donné de vivre avec lui ».

Ainsi, à la manière d'un questionnaire de Proust, les choix d'un lecteur révèle sa personnalité. « Il y a  quelque chose de très impudique à acheter un livre. En voyant ce que vous achetez, le libraire connaît vos questionnements. En même temps, tout comme le pharmacien ou le facteur, il permet à chacun de ne pas être anonyme dans une ville. Dans cette histoire, j'avais aussi envie de raconter que pour être libraire, il faut certes aimer les livres, mais il faut surtout aimer les gens ».

La libraire de la place aux Herbes est enfin sorti en librairie, et Eric de Kermel a le trac : « je suis en plein questionnement sur ma légitimité à ajouter un livre à tous ceux qui existent déjà ! Habituellement, je m'exprime en m'appuyant sur celle des journaux pour lesquels je travaille. Là, il n'y a aucun filet. ». Et le voilà qui essaie d'imaginer ce que vont bien pouvoir vivre les exemplaires qui trouveront un lecteur : « maintenant qu'elle est publiée, l'histoire m'échappe. Le livre ne m'appartient pas, son propriétaire peut faire ce qu'il veut avec. C'est étrange de livrer autant de soi et de ne pas avoir la moindre idée des conditions dans lesquelles ça va être lu ».

Alors que l'interview se conclut, on réalise qu'on a oublié de lui demander comment il a choisi les livres qu'il cite dans son roman. Serait-ce sa bibliothèque idéale ? Cela restera un mystère. Mais une chose est sûre, son livre rejoint sans hésiter la nôtre.

La libraire de la place aux Herbes
Eric de Kermel
Editions Eyrolles

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