Excision

Teliwel Diallo : elle parle pour briser le tabou de l'excision

Publié le 20 juillet 2018 - Mis à jour le 3 août 2018
Teliwel Diallo est une jeune femme guinéenne, qui vit désormais en Belgique après avoir fui son pays. Elle milite désormais contre l'excision depuis plusieurs années et travaille pour l'association Intact.
"Mon souhait est qu'un jour l'excision soit éradiquée"
"Mon souhait est qu'un jour l'excision soit éradiquée"
© DR

Excisée par deux fois, la guinéenne Teliwel Diallo utilise sa colère pour qu'enfin cesse cette pratique ancestrale qui mutile l'intimité des femmes. Un témoignage puissant et militant.

Cet article a été publié dans le magazine FemininBio #16 Avril-Mai 2018

J’ai été excisée pour la première fois à l’âge de 8 ans, chez ma grand-mère. Je ne savais pas en quoi cela consistait, mais je savais que c’était l’étape à passer pour devenir une femme. Ma grand-mère m’avait dit que c’était indispensable si je voulais un jour me marier ou simplement pouvoir jouer avec les filles de mon âge.

Le choc de l'excision 

Cet été-là nous étions une centaine de filles réunies au milieu de la brousse. J’en connaissais beaucoup: des amies, des voisines, des filles de villages voisins. Elles avaient entre 8 et 20 ans. Nous attendions non loin de là où les filles se faisaient exciser, une par une, par cinq femmes du village, dont ma grand-mère paternelle. Nous avions peur parce que nous entendions les cris, mais nous pensions qu’il était honteux de crier parce que c'était normal de passer par là pour devenir une femme. Il fallait donc se montrer courageuses.

Nous avons toutes été excisées sans anesthésie. La douleur fut telle que les cris sont restés dans ma gorge. On m’a mis des herbes sur la plaie pour empêcher le sang de couler, on m’a rhabillée, et j’ai rejoint les autres.

Nous n’arrivions plus à pleurer ni à parler. La peur était mêlée à l’incompréhension. Dans la douleur, nous nous sentions proches les unes des autres, mais en même temps nous nous sentions très seules, parce que l’on venait de subir une douleur qui nous était infligée par notre famille.

Nous sommes restées deux semaines dans une grande maison, jusqu’à ce que la plaie soit guérie. Les exciseuses sont restées avec nous pour surveiller l’évolution de la blessure. Nos mères, nos tantes et les femmes des familles venaient nous rendre visite.

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L'épreuve de la réexcision

L’été de mes 15 ans, j’étais en vacances chez ma grand-mère. Elle a voulu vérifier si mon excision était bien faite. Sur le coup, elle n’a rien dit, mais le lendemain elle m’a annoncé que je devais retourner chez son amie pour refaire l’excision. J’ai voulu m’y opposer, mais elle m’a convaincue en me disant que si je ne le faisais pas je ne pourrais pas avoir une vie normale: je n’aurais pas de mari, pas d’enfant, et je serais abandonnée par la famille, mes amis, et tous ceux qui sauraient que j’étais mal excisée.

On ne parle pas beaucoup de la réexcision, parce que cela se passe sans aucun rituel et dans la discrétion. On envoie simplement la jeune fille chez une exciseuse qui termine le travail, comme si elle réparait une erreur. L’entourage n’est donc pas forcément mis au courant, l’événement est considéré comme banal.

Ma grand-mère m'a amenée chez son amie exciseuse et elles m’ont enlevé le reste. Elles ont malheureusement coupé dans une veine : j’ai beaucoup saigné, j’ai perdu connaissance et je me suis réveillée à l’hôpital. J’ai su que j’avais failli perdre la vie.

Confiance trahie

Quand une petite fille ou une jeune fille a un problème dans sa vie, c’est vers sa mère qu’elle se tourne naturellement pour appeler à l’aide ou se confier. Mais lorsque vous savez que votre mère vous inflige l’excision, vous n’avez plus personne vers qui vous tourner. Et vous vous retrouvez anéantie et impuissante.

J’en ai beaucoup voulu à ma mère. En militant contre l’excision, je me suis rendu compte combien elle avait été endoctrinée par la tradition comme toutes les autres mamans. Elles le font malgré elles, elles s’y sentent obligées parce qu’elles pensent que c’est pour le bien de leur enfant.

Une renaissance par le militantisme

Je me suis engagée dans la lutte contre les mutilations génitales le jour où des membres du CPTAFE, une ONG guinéenne, sont venus dans mon école à l’occasion de la Journée internationale de lutte contre l’excision. J’avais 17 ans et j’ignorais que des gens se battaient contre cette pratique. J'ai compris que je pouvais canaliser la colère que j’avais en moi en m’impliquant dans cette lutte.

Je me suis fait renier par mon entourage et me suis mise à dos les militaires et les fanatiques défenseurs de cette pratique. J’ai fui mon pays et ai demandé l’asile en Belgique. Aujourd’hui, je travaille comme assistante sociale dans une association pour le droit des étrangers. J’aime ce travail, mais je tenais à continuer à militer ; j’ai alors commencé à travailler comme bénévole pour l’association belge Intact. Je milite à travers mes témoignages, je partage mon expérience pour briser le tabou qui entoure l’excision.

L’excision est une pratique atroce qui nous marque au plus profond de nous-mêmes. Elle instille en nous un sentiment d’abandon et de trahison de la part de nos parents, et celui d’abandon par la société en cas de complications tardives, comme dans le cas des femmes qui n’arrivent pas à avoir d’enfants et sont abandonnées par la famille et la société toute entière.

Mon souhait est qu’un jour l’excision soit éradiquée. C’est un long travail de sensibilisation et de changement de mentalité. Mais je suis persuadée que c’est possible.

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