Education

Redessiner l'avenir de l'école: rencontre avec Céline Alvarez

Publié le 7 décembre 2016
Fondatrice de FemininBio, directrice de collection chez Eyrolles, dingue de bio, folle de nature, de running et par dessus tout de l'évolution de la conscience de l'être humain ;-)
Céline Alvarez, la rebelle qui fait bouger les lignes
Céline Alvarez, la rebelle qui fait bouger les lignes
© Oscar Lebrun

D'une scolarité dans un quartier défavorisé, Céline Alvarez retient l'épuisement tant des professeurs que des élèves. Refusant le fatalisme et s'appuyant sur les neurosciences, cette tête chercheuse retrace dans son livre Les lois naturelles de l'enfant son expérience auprès d'enfants et révèle les lois fondamentales de l'apprentissage naturel.

Qu'est-ce qui vous a menée à l’expérimentation que vous avez réalisée à Gennevilliers ?
J'ai fait des études d'arts, puis de linguistique, j'ai travaillé auprès d'enfants à l'étranger, en Espagne, au Togo, et je me suis passionnée pour les écrits du Dr Maria Montessori ainsi que pour la recherche en sciences du développement humain. Mes expériences ainsi que mes lectures scientifiques confortaient mes intuitions profondes : oui, tout est déjà là, et il s'agit de soutenir et de ne pas entraver. J'ai décidé d'infiltrer l'Éducation nationale pour mener une expérience en zone d'éducation prioritaire et plan violence.

L'objectif n'était finalement pas réellement "pédagogique", il était davantage politique : je voulais montrer qu'une école basée non plus sur des valeurs, des traditions ou des idées, mais sur la connaissance des grands mécanismes d'apprentissage et d'épanouissement humains, pouvait nous aider à recouvrer nos pleins potentiels, à nous reconnecter à nous-mêmes et aux autres. Au final, les résultats ont dépassé mes attentes.

Quel est votre objectif avec votre livre Les lois naturelles de l’enfant, et à qui s’adresse-t-il en priorité ?
Après trois années d'expérience, je souhaitais préciser davantage mes recherches. Cela fut impossible au sein de l'Éducation nationale, et c'est très bien ainsi. Cela m'a poussée à partager les contenus théoriques et pratiques qui m'ont permis d'avoir un impact si positif auprès des enfants. J'ai créé un site internet pour cela, et mon livre fait partie de ce partage : son objectif est de communiquer les grands principes de l'apprentissage et de l'épanouissement humains sur lesquels mon travail s'est appuyé.

Vous vous êtes inspirée des travaux de Jean Itard, Édouard Séguin et Maria Montessori. Rappelez-nous ce que ces "pédagogues" avaient découvert d’essentiel.
Itard, Séguin et Montessori ont travaillé auprès d'enfants en situation de handicap, présentant des troubles cognitifs, sensoriels ou moteurs. Ils créèrent du matériel didactique spécifique pour soutenir le développement mental, moteur et sensoriel de ces enfants. Maria Montessori reprit et développa une partie de ce matériel, et étendit cette approche scientifique et empirique de l'éducation aux enfants "normaux". Elle observa longuement ces enfants utiliser le matériel, et perçut avec une grande clairvoyance certains invariants de l'apprentissage.

Ces invariants sont aujourd'hui largement validés par la recherche : l'enfant possède une intelligence plastique extraordinaire, qui s'épanouit lorsqu'elle est active, c'est-à-dire lorsque l'enfant s'engage dans des activités qui le motivent et qu'il est autonome, mais également lorsqu'il est aimé et entouré d'êtres humains qui n'ont pas forcément le même âge que lui. Ces invariants ne relèvent pas d'une méthode ou d'une autre. Ce sont nos lois biologiques de l'apprentissage et de l'épanouissement, elles transcendent l'idée de "méthode". Ce sont ces invariants que je souhaitais repréciser dans mon livre à la lumière de la recherche en développement humain.

Finalement, leur message n’a pas été entendu puisque nous en sommes encore à discuter du bien-fondé de ces lois fondamentales. Pourquoi ?
Maria Montessori reconnaissait à la fin de sa vie qu'elle avait fait une grande erreur en acceptant que les éditeurs nomment ses travaux "Pédagogie Montessori". Elle préférait "Pédagogie scientifique", plus universel, évolutif, et non dogmatique. En donnant son nom à ses travaux, ses découvertes scientifiques ont été vues comme une prise de position d'une méthode alternative parmi d'autres.

De plus, cela a figé son travail et l'a dogmatisé. Même ses plus fervents défenseurs finissaient par brandir le drapeau de la chapelle Montessori avec plus de vigueur que celui de l'enfant. Elle disait à ses proches : "Je me sens un peu comme quelqu'un qui pointe une direction du doigt et tout le monde regarde mon doigt, c'est désespérant."

Quelles sont pour vous les grandes "lois naturelles" de l’enfant et quel est votre message ?
Mon message principal est qu'il faut que nous, adultes, nous fassions davantage confiance. Nos intuitions profondes sont aujourd'hui largement validées scientifiquement même si elles vont à l'encontre du fonctionnement traditionnel : oui, l'être humain apprend lorsqu'il est actif et non passif, lorsqu'il est enthousiaste plutôt que démotivé, lorsqu'il est entouré d'êtres qui lui montrent comment faire et savent ensuite se mettre en retrait pour le laisser explorer, et lorsqu'il se sent aimé plutôt que jugé.

La révolution de l'éducation – aussi bien à l'école qu'à la maison – ne se fera pas avec une autre nouvelle méthode, elle se fera lorsque nous appliquerons massivement ce que nous savons déjà dans nos cœurs.

Vous affirmez que nous avons très probablement sous-estimé les capacités étonnantes de l’être humain dans ses premières années de vie et que l’enfant s’épuise à réaliser des tâches qui ne l’intéressent pas…
L'enfant est "câblé" pour le complexe, le dynamique, le vivant. Il est capable très tôt de détecter les régularités du monde extérieur : le langage, les lois physiques élémentaires, nos lois sociales. Il est même capable d'appréhender les quantités dès quelques heures de vie !

Nous possédons également un sens du nombre inné : à 9 mois des bébés sont déjà capables de percevoir une erreur grossière d'addition ou de soustraction. Alors oui, lorsque nous lui proposons encore à 4 ans de compter jusqu'à 30, nous offensons son intelligence qui demande du grandiose, du complexe, du challenge. Qui n'a jamais entendu un enfant de 4 ans dire : "Encore ! Je veux compter jusqu'à 100, 1 000, l'infini" ?

Qu’est-ce qui est nécessaire aujourd’hui, voire indispensable, pour l’évolution de l’éducation ?
Dépasser l'idée de méthode. Il est temps maintenant que les grandes lois fondamentales de développement humain rayonnent et soient respectées.

Quelle découverte majeure vous a surprise lors de vos recherches et expérimentations ?
Ma découverte majeure est que l'essentiel, c'est l'amour. La confiance. Le lien soutenant. Un enfant qui aurait la possibilité d'être autonome et actif au sein d'un environnement riche, de qualité, entouré d'enfants d'âges différents, mais qui se sentirait jugé ou isolé, ne pourrait pas s'épanouir pleinement. L'amour est l'ingrédient essentiel, le liant sans lequel rien n'émerge et ne prend forme.

Si l’on suit les lois naturelles de l’enfant, il s’auto-éduque, et pourtant il a besoin de l’autre (des autres) à ses côtés. Parlez-nous de cette reliance…
Les scientifiques parlent de "pédagogie naturelle" pour décrire la capacité de l'enfant à former son intelligence en faisant ses propres expériences mais avec notre aide.
Le plus surprenant, c'est que nous sommes "câblés" pour l'aider en ce sens. Nous avons l'intuition d'utiliser un ton de voix adapté, de venir en aide à l'enfant qui se décourage, de montrer du doigt les éléments intéressants de l'environnement : tous ces réflexes sont ce que l'on appelle des signaux sociaux ostensibles.

Sans ces signaux, l'enfant pourrait totalement "passer à côté" d'éléments importants dans son environnement. Nous avons en quelque sorte un rôle de passeurs, d'éclaireurs. Mais, une fois le chemin éclairé, c'est l'enfant qui doit l'emprunter. Nous devons ensuite rester à ses côtés en cas de besoin en nous éloignant de plus en plus progressivement. C'est là tout le paradoxe : l'enfant est "câblé" pour apprendre seul, avec notre aide. C'est d'ailleurs ce que le petit-fils de Maria Montessori, lorsqu'il était tout jeune, avait un jour clairement formulé à sa grand-mère : "Aide-moi à faire seul !"

Vous dites qu’apprendre à "bien" lire n’est pas un détail, que c’est libérateur car lire permet d’accéder à n’importe quel savoir… Pourquoi est-ce si compliqué dans nos sociétés d’apprendre à bien lire ?
D'abord parce que nous rendons cet apprentissage particulièrement compliqué d'un point de vue méthodologique, comme je l'explique dans mon livre. Ensuite, parce que nous forçons nos enfants à lire des textes qui ne les intéressent pas. Et enfin, surtout parce que nous avons perdu la dimension profondément sociale de cet outil.

Lire, c'est décoder des signes encodés par un autre être humain qui veut nous faire comprendre un message. Si nous redonnons à la lecture son sens social et toute sa profondeur, les enfants s'en accaparent avec ferveur, et nous ne pouvons plus les arrêter : ils veulent tout lire, tout comprendre et s'écrivent sans cesse les uns les autres, dès 4 ans. Apprendre à lire est simple. Remettre en question un fonctionnement traditionnel est beaucoup plus difficile.

Vous incitez les enseignants (et c’est formidable !) à mettre en œuvre ces lois fondamentales dans leur classe. Ont-ils toute liberté pour le faire ?
Les enseignants sont de plus en plus nombreux à être soutenus par leurs inspecteurs, leurs mairies, leurs conseillers pédagogiques. Certains sont même encouragés à recevoir dans leurs classes des collègues des alentours pour échanger et avancer ensemble. Lors de la conférence que j'ai donnée en juillet, quelques inspecteurs et conseillers pédagogiques étaient présents. Qu'on le veuille ou non, un nouveau système est en train d'émerger. De très belles choses sont à venir.

Faut-il revoir complètement la formation des enseignants pour faire évoluer les choses ?
Pas seulement. Tout notre système est à repenser. Il faut, à mon sens, arrêter de vouloir faire évoluer un système dont les fondations ne sont pas bonnes. Nous devrions concentrer notre énergie à en construire un autre pour de bon. Mais je suis confiante, des centaines d'enseignants travaillent à cela en silence.

Cet interview est parue dans le magazine FemininBio en octobre 2016. Abonnez-vous !

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