Sportive

Coeur d'athlète : Ysaora Thibus, escrimeuse professionnelle au fleuret

Publié le 28 janvier 2020 - Mis à jour le 29 janvier 2020
«Ce n'est pas quelque chose de facile pour un athlète de sortir du système que l'on a toujours connu. Ce que j'ai appris, c'est que je n'ai pas peur du risque.»
«Ce n'est pas quelque chose de facile pour un athlète de sortir du système que l'on a toujours connu. Ce que j'ai appris, c'est que je n'ai pas peur du risque.»
© Augusto Bizzi / FFE

Originaire des Abymes en Guadeloupe, Ysaora a obtenu sa licence au club de fleuret des Hauts-de-Seine. A 28 ans, la professionnelle d'escrime est désormais double médaille d'argent aux Championnats du Monde et Championnats d’Europe, et 8 fois Championne de France. Pour notre série “Coeur d’athlète” elle nous livre son parcours et son combat de femme sportive du quotidien.

Escrimeuse accomplie, Ysaora est aussi à l'aise avec une épée que dans son parcours d'étudiante : diplômée de l’Ecole Supérieure de Commerce de Paris, la jeune femme reçoit en 2013 le prix Bernard Destremau de l'Académie des sciences morales et politiques, qui récompense un sportif de haut niveau conciliant la compétition et des études supérieures. Depuis 2017, la Guadeloupéenne vit aux Etats-Unis avec son compagnon Race Imboden, numéro 2 mondial au fleuret, basé en Californie. A 24 mois des JO 2020, elle s'entraine désormais en Italie.

Ysaora possède à ce jour 21 médailles depuis le début de sa carrière. Ce sport de combat reste toujours un jeu pour elle, même après toutes ces années. A savoir que la France est tenante du titre dans la compétition par équipes et compte bien conserver sa couronne !

Pourquoi/comment ce sport s’est invité dans votre vie ?

J’ai grandi en Guadeloupe où j’ai commencé la danse classique à l’âge de 4 ans. Ma mère cherchait un nouveau sport pour mon petit frère et a pensé à l’escrime. Je les ai accompagné. Je me souviens n’avoir aucune idée de ce qu'était ce sport mais avoir envie d’essayer absolument. Ça ressemblait aux mangas que l’on regardait avec mon frère, et c’était tellement différent de la danse classique. Ce qui est marrant, c’est que nous avons commencé ensemble avec mon petit frère et ma grande cousine, et j’ai été la seule à continuer parce que j’adorais la compétition.

Votre souvenir le plus intense ?

C’est très difficile de répondre à cette question parce qu’être un athlète de haut niveau c’est vivre un enchaînement de moments intenses bons comme moins bons. Le dernier en date c’est le week-end dernier. En battant les italiennes à une touche (la mort subite) en demi-finale, on remporte notre qualification pour les JO à Tokyo. C’est un sentiment indescriptible de mettre la dernière touche pour son équipe, de se retourner et voir tout le monde courir vers soi.

Votre souvenir le plus douloureux, et comment vous avez rebondi ?

J’en ai aussi connu plusieurs. Ils m’ont tous permis d’avancer, de grandir et me connaître un peu mieux après. Ma défaite en quart de finale aux JO de Rio est l'échec sportif qui changera le plus ma vie et de façon positive. Quelques mois après je décidais de m’envoler vivre et m’entraîner aux USA, sortir du système, des sentier traditionnels pour sortir de ma zone de confort et écrire mon histoire.

Quelle place occupe le féminin dans votre carrière sportive ?

Je suis une athlète féminine donc je pense l’incarner au quotidien. A travers mes résultats je souhaite inspirer les jeunes filles à tout donner pour réaliser leurs rêves. Dès que j’en ai l’occasion, je mets en valeur le sport féminin autour de moi, les autres athlètes féminines car je pense que l’on manque toutes de reconnaissance et de visibilité. Je dénonce les injustices qui existent encore entre le sport féminin et masculin. Dernièrement je parlais d’une différence de traitement sur la mise en place des coupes du monde masculines et féminines d’escrime qui se déroulent en France.

Le principal frein à votre pratique en tant que femme ?

Je pars toujours du principe que tous les obstacles ou difficultés sont là pour être dépassés. Ce qui me déplaît encore c’est la vision qu’on a de la femme dans le sport (et dans la société). On m’a souvent dit que je n’y arriverai pas. Quand j’ai décidé de partir aux Etats-Unis, on m’a dit que j’étais trop sensible, qu’avec mes émotions je craquerai sous la pression. Qu’un homme pouvait le faire mais pas moi. Au final ça m’a encore plus motivée et j’ai fait les meilleurs résultats de ma carrière depuis.

Quel est votre mot-clé, celui qui vous définit en tant que sportive / femme ?

Humaine, aventurière, difficile de se définir en un mot (rire).

Quand vous êtes à bout de force, à quelle(s) ressource(s) faites-vous appel ?

Le sport me pousse, par nature, toujours dans mes retranchements. Mais si je suis vraiment à bout, j’accepte de l'être et qu’il me faut me régénérer avant de pouvoir m’y remettre. Ça passe par des petites choses - un bon restau avec mon copain (et interdiction de parler d’escrime), un moment avec une amie avec de la musique que l’on n’assume pas et un écart diététique, un moment « sober fun » ou un bon livre, un spa... Quelque chose que j’aime et qui me rappelle qu'il faut profiter de la vie.

Sport et environnement : qu’aimeriez-vous rendre plus « éthique » dans la pratique de votre discipline ?

La professionnalisation du sport. Le niveau de performance exigé est très élevé mais il n’existe pas un système professionnel et uniforme pour tous. Il n’y a pas de primes sur le circuit des compétitions internationales pour récompenser les performances. Ça crée des avantages et désavantages en fonction du système/pays dans lequel l’athlète vient, ça ne lui permet pas d’évoluer ou de vivre de son sport et ça freine la diversité.

Le conseil alimentation de championne que vous avez envie de partager avec nos lectrices ?

Connaître son corps et s’aimer.

Quel enseignement/leçon de vie tirez-vous de la pratique de votre sport ?

La résilience. Chacun son parcours de vie, l’important c’est de découvrir ce que l’on veut vraiment dans la vie et de s’en donner les moyens (et le faire avec les bonnes personnes).

Quel conseil donneriez-vous à une femme qui souhaite démarrer votre discipline ?

Réponse très clichée : de s’amuser ! L’escrime est un jeu (tactique, technique, physique et mental) mais avant tout un JEU !

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