Rangement

Est-ce vraiment un problème d'être méticuleux ou désordonné ?

Publié le 3 août 2018
Journaliste, prof de yoga pour enfants, heureuse néo-Auvergnate, folle de balades zen, de grandes tablées et de soirées entre filles.
Le bazar ne vous stresse pas plus que ça ? Tant mieux, et faites de ce trait une qualité !
Le bazar ne vous stresse pas plus que ça ? Tant mieux, et faites de ce trait une qualité !
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Vous rangez compulsivement ou au contraire, vous laissez tout trainer ? Que vous soyez trop maniaque pour être heureuse ou trop bordélique pour être sereine, vous pouvez apprendre à assumer pleinement ce trait de personnalité que certains qualifient de "névrose".

Cet article a été publié dans le magazine FemininBio #16 Avril-Mai 2018

Impossible d’échapper, depuis quelques années, à la tornade Marie Kondo et à sa méthode prétendument infaillible, le "Kon Mari", pour trier, hiérarchiser et organiser son intérieur. Parce que, paraît-il, pour être heureux, il faut vivre dans un espace épuré, ordonné, délesté de tous les stigmates d’une société de surconsommation. Ranger serait une forme d’introspection voire de catharsis. C’est ce que les coachs de vie et les auteurs (qui, flairant le filon, se sont engouffrés dans la brèche) n’ont de cesse de nous répéter. Jusqu’à culpabiliser les "bordéliques" qui laissent traîner factures et chaussettes sales, collectionnent les dessins de leurs enfants et les pantalons trop petits "au cas où" ? Jusqu’à légitimer, en tout cas, la phobie du bazar des maniaques de l’ordre… au risque de les rendre totalement obsessionnels.

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Mais c’est sans compter sur un contre-courant créé par des amateurs de joyeux bordel, qui se défendent d’être flemmards ou procrastinateurs. Le premier est économiste et américain : Tim Harford(1) a publié en 2017 Bordélique, le pouvoir du désordre pour transformer votre vie, dans lequel il revendique le droit au désordre de chacun dans son espace personnel. Il propose, plutôt que d’essayer de maintenir un espace en ordre, d’apprendre à embrasser le chaos.
La seconde apologiste du souk relativement sous contrôle est canadienne et estime que "la magie du rangement a fait son temps". Dans De la joie d’être bordélique, Jennifer McCartney(2) dénonce des tâches ménagères qui nous "coinceraient dans des manies répétitives et peu épanouissantes". Et elle rassure les bordéliques pas tout à fait assumés en rappelant que la science a prouvé que les personnes désordonnées sont plus créatives et plus heureuses que les autres.

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Les amateurs d’ordre exigent efficacité et respect…

Que l’on fasse partie de l’une ou de l’autre des catégories, la bonne nouvelle, c’est que l’on est "normales". Comprenez : nous appartenons à une très grande famille, en l’occurrence celle des névrosés. Seconde bonne nouvelle, nous explique Virginie Bapt(3), psychothérapeute : "Être fidèle à notre ordre ou à notre désordre reflète quelque chose de profond en nous. Être obsessionnel du rangement renvoie, pour certains, au respect de l’autre, à l’exigence avec soi-même, à l’efficacité, au respect de la loi et de l’ordre établi. Des valeurs qui peuvent être essentielles pour une personne et l’on comprend bien qu’elle ne soit pas prête à y renoncer."

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Tous ceux qui ont déjà essayé de faire fléchir un maniaque du rangement le savent : c’est peine perdue… et cela n’a d’ailleurs rien de bienveillant. "Les personnes très ordonnées se sentent réellement mal à l’aise dans le désordre et, pire dans la saleté, justifie Amélia Lobbe(4), psychothérapeute. L’accumulation d’objets et la désorganisation les oppressent." Qu’elles soient de celles qui savourent le simple plaisir de vivre dans une maison bien rangée ou qu'elles soient totalement "control freak", les personnes maniaques auraient tendance à être "anxieuses et inquiètes". Et les contrarier n’est pas une marque d’affection. Marie, 37 ans, deux jeunes enfants tourbillonnants et un appartement de 90 m2 (presque) toujours en ordre le confirme : "Je ne peux pas commencer ma journée de travail sans que la maison soit au carré. Le fait que les choses soient à leur place m’apaise."

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Le rangement, le ménage et l’organisation sont une manière de conserver un peu de contrôle sur tout ce qui semble parfois nous échapper. "Et il n’y a rien de mal à cela tant que l’on ne dépasse pas un certain seuil", précise Amélia Lobbe. Car le risque, on le comprend, c’est de tomber dans l’excès : devenir rigide et autoritaire vis-à-vis de son entourage, développer de véritables phobies – et se retrouver, par exemple, dans l’impossibilité de prendre un repas à l’extérieur de chez soi – ou des troubles obsessionnels compulsifs.

… les bordéliques préfèrent la liberté et la créativité

À l’opposé, les "bordéliques" pathologiques peuvent devenir des collectionneurs compulsifs voire des syllogomaniaques : obsédés de l’accumulation, incapables de se départir du moindre ticket de caisse ou de l’emballage d’un tube de crème car "ça peut toujours servir".
Mais, dans l’ensemble, explique Amélia Lobbe, les bordéliques sont de simples flemmards qui ne rangent pas au fur et à mesure et qui se laissent déborder par l’accumulation d’objets. Dans ce cas, "le petit bazar peut se transformer en cataclysme en l’espace de quelques jours… et devenir une source d’angoisse". À moins qu’ils ne soient des créatifs qui ont leur propre organisation. Ou encore des individus qui ont peur du vide et de la solitude et ont besoin de s’entourer d’objets en tout genre. En tout cas, s’ils ont un point commun, c’est sans doute celui de vivre dans l’immédiateté, dans la créativité et dans la liberté… Des valeurs fondamentales pour un individu, auxquelles il n’est pas forcément souhaitable de renoncer, rassure encore Virginie Bapt.

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Maniaque et bordélique peuvent-ils faire bon ménage ?

Reste une grande question à résoudre : un maniaque de l’ordre et un bordélique peuvent-ils être heureux en ménage ? La réponse est, heureusement, oui ! À condition que les deux parties respectent le penchant de l’autre. L’adepte du "shelfie" (qui aimera poster sur Instagram des photos de sa bibliothèque parfaitement rangée et décorée) devra comprendre que "ce n’est pas parce que l’autre ne range pas qu’il ne le respecte pas. Il est simplement différent, et le comprendre, c’est aussi le respecter", avise Amélia Lobbe. Au contraire, l’élément désordonné du couple (ou de la colocation) "pourra réfléchir à la manière de concilier la vie en communauté avec, par exemple, la liberté, si importante pour lui". Quitte à devenir un "bordélique contrarié" en consentant, par exemple, à mettre ses chaussettes sales dans la panière à linge plutôt qu’à côté de celle-ci.

Une tornade blanche pour remettre les compteurs à zéro ?

En guise de bonne foi, et puisque l’heure est au ménage de printemps, ce dernier pourrait déclencher une "tornade blanche" dans la maison. C’est l’une des astuces favorites d’Amélia Lobbe pour réconcilier maniaques et bordéliques : armés d’un sac poubelle, on commence par jeter tout ce qui cassé ou trop moche. Puis on donne ou on vend tout ce qui est en bon état mais dont on ne se sert jamais. Ensuite, on se procure des meubles de rangement, des boîtes pour les papiers, des paniers pour le linge… Et on attribue une place à chaque chose. Enfin, et c’est sans doute là le secret d’un intérieur plus ordonné : "On ne sort jamais d’une pièce les mains vides et on s’astreint à reposer systématiquement chaque chose à sa place après l’avoir utilisée." Sans devenir obsessionnel, bien sûr, puisque, conclut la thérapeute, "l’essentiel, c’est de ne pas tomber dans l’excès…" Et d’apprendre à vivre en paix avec ses petites névroses.

Notes :
(1) Bordélique, le pouvoir du désordre pour transformer votre vie, Tim Harford, éditions DeBoeck.
(2) De la joie d’être bordélique, Jennifer McCartney, éditions Mazarine.
(3) Parents à l’écoute pour des enfants épanouis, Virginie Bapt, éditions Leduc.s.
(4) Vaincre la dépression et le burn-out, Amélia Lobbe, éditions Leduc.s.
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