Coronavirus, et après ?

"Dans ces sociétés, la santé n’est pas un produit de consommation", la tribune de Frederika Van Ingen

Publié le 5 avril 2020
Journaliste et conférencière, elle a collaboré à plusieurs magazines, sur des thèmes environnement, santé, psychologie, « développement personnel », et peuples premiers. Elle a été chef de service à "Ça m’intéresse" pendant 12 ans.
L’humain n’est pas fait pour être un « consommateur de monde », mais son gardien.
L’humain n’est pas fait pour être un « consommateur de monde », mais son gardien.
© iorni

Et si les peuples Surui d'Amazonie nous apprenaient à vivre de simplicités, et les Navajos, à ressortir plus forts d'une période difficile ? Dans cette tribune, l'auteure Frederika Van Ingen revient sur ses rencontres avec les peuples racines, et sur ce qu'ils pourraient nous transmettre en ces temps troubles.

La situation d’incertitude que nous vivons m’incite à revisiter cette crise à la lumière des Sagesses des peuples racines que j’explore à travers mes livres, et qui ont préservées en elles nos origines humaines et la conscience de notre appartenance à un monde bien plus vaste. Elles se savent appartenir à un système « plus qu’humain », fait de toutes les espèces, de tous les éléments des milieux où elles vivent, du cosmos, et surtout des relations entre tous ces éléments. 

Une crise annoncée

«Je ne sais pas ce qui va arriver exactement, me disait Kenny, un sage Maasaï, il y a quelques années quand je préparais Sagesses d’ailleurs pour vivre aujourd’hui 1, mais il est certain que nous allons vers un grand « bang » d'ici peu. » Corine Sombrun, au sujet des chamanes de Mongolie, m’expliquait : « Aujourd’hui, les chamanes disent que la terre s’énerve parce qu’on ne la respecte pas. On n’a pas voulu écouter notre intuition, on n’a pensé qu’à notre portefeuille, et elle se révolte en envoyant des catastrophes ».

Almir, le chef des Surui en Amazonie brésilienne, lui rappelait qu’à la catastrophe prochaine qui bouleverserait assurément notre monde moderne, eux sauraient vivre de la forêt, mais que nous, nous avions oublié. Quant aux Kabagas, voici ce que leur tradition raconte depuis toujours et qu’ils expliquaient à Eric Julien quand il lui sauvèrent la vie en 1985 : «Seruanka nous a dit que (...) à la fin du monde, le Petit-Frère (c’est-à-dire nous) se rendra compte mais il sera très tard, peut-être trop tard. Seruanka a dit : “Vous pouvez lui apprendre, mais le Petit-Frère ne va pas comprendre, il ne va pas accepter cela, il ne va pas le croire. Il ne va comprendre que quand il va voir...”

Toutes ces traditions ont donc cette vision d’un bouleversement annoncé, semblable à l’idée plus récente d’effondrement développée d’abord par le biologiste de l’évolution Jared Diamond 2, et chez nous par Pablo Servigne, Gauthier Chapelle et Raphaël Stevens. Y sommes-nous ? Nul ne sait.

Mais ce que nous traversons aujourd’hui, notre quotidien bouleversé, nos repères qui s’écroulent, notre temps habituel chamboulé, la (re)découverte de notre vulnérabilité, l’incertitude, comporte tous les ingrédients d’une crise de notre système humain moderne. Un système humain, qui se trouve « remis à sa place », contraint et forcé, par un minuscule élément du système plus qu’humain, dont il se croyait affranchi et proprétaire, et qui lui rappelle brutalement que non, il lui appartient. 

A la source, une culture des déséquilibres

Dans mon dernier livre, Ce que les peuples racines ont à nous dire de la santé des hommes et de la santé du monde, j’ai cherché à réintégrer et surtout pas exclure car cela n’aurait aucun sens- notre vision moderne et scientifique de la santé dans la vision élargie qu’en ont gardé les peuples racines, que notre modernité a oublié.

Je résume par cette métaphore (mais en est-ce vraiment une ?...) le regard qu’ont ces sociétés sur le fonctionnement du vivant : les humains qui composent les sociétés racines se voient comme les cellules d’un grand corps vivant, dont la santé dépend de chacun d’entre eux, et dont dépend, en retour, leur propre santé. En médecine, on appelle cela l’homéostasie, c’est-à-dire le processus physiologique qui, grâce à des mécanismes divers comme le rythme cardiaque, la respiration, la sudation, les sécrétions, préserve le milieu intérieur en équilibre.

En « humanité » on appelle cela l’harmonie, c’est-à-dire une qualité de l’échange, de la relation, qui maintient les systèmes et les différents niveaux des systèmes (cellules, organes, corps, groupes, milieux) en équilibre. » Dans ce grand corps, comme dans le nôtre, chaque élément a une place, un rôle, une fonction : celui des humains est de préserver consciemment l’harmonie, de faire en sorte que l’homéostasie du grand corps soit entretenue, en perpétuant celle de ses parties que sont les «sociétés-organes», les « humains-cellules », etc. » .

Ce que soulignent ces sagesses, c’est que nous avons perdu la conscience de ce rôle crucial. L’humain n’est pas fait pour être un « consommateur de monde », mais son gardien. Pour cela, le grand corps plus qu’humain auquel nous appartenons, envoie en permanence, et depuis toujours, ses signaux pour permettre un rééquilibrage, comme notre système immunitaire envoie ses globule blancs pour attaquer l’intrus et restaurer l’intégrité du corps. Mais ces signaux, nous ne savons plus les lire. Après le changement climatique, la biodiversité qui fond, les mégaincendies, etc., un nouveau signal est là, et menace nos corps, notre corps social, notre système humain.

Cette crise sanitaire aussi est lié aux déséquilibres que le système humain inflige au grand corps. Comme les  précédentes épidémies liées aux zoonoses, à l’origine, toujours, se trouve la destruction des milieux écologiques : les chercheurs du programme américian Predict ont répertorié ainsi plus de 900 nouveaux virus directement liés à cette destruction dans le monde, dont certains susceptibles de passer d’espèces sauvages animales à l’homme.

Des virus dont la transmission à l’humain n’est liée qu’à la pression qu’il exerce sur le système plus qu’humain, qui cherche à se rééquilibrer. Ce qui suppose un passage par le chaos pour le système humain, pour que le vivant retrouve un nouvel équilibre...

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Traverser la crise et reconstruire... autrement

Maintenant que le chaos est là, ces sagesses, issues de quelques millénaires d’expérience d’une vie en lien avec le plus qu’humain, nous proposent aussi des clés qui peuvent aider à le traverser, nourrir nos réflexions, nous soutenir, orienter notre façon d’être et de réagir, et aider à rebâtir un autre regard. 

Dans les mythes et légendes de ces traditions, qui contiennent leur connaissance de la vie, il existe toujours un personnage bouleversant, qui crée le désordre pour mettre les capacités de l’humain à jouer son rôle à l’épreuve : Coyote, dans la culture Navajo, est un trouble-fait. Il vient perturber les hommes et apporter du chaos pour les inciter à être vigilants et attentifs. Et le chemin qu’ils ont à faire, face au trouble, toujours, est de remettre de l'harmonie, de créer la Beauté.

Pour les Navajos toujours, si une difficulté se manifeste, c’est pour qu’elle puisse être vue, car une fois que l’ombre est mise à la lumière, elle disparaît, elle perd son pouvoir. Ainsi, tout ce qui, dans une situation difficile, émerge des profondeurs de notre chaos intérieur, nos peurs, nos angoisses, nos colères, etc., est destiné à être vu, et surtout, transformé. Chez les Lakota, l’équivalent du Coyote est Iktomi, l’araignée, qui tisse son monde depuis son propre corps.

Elle sème aussi le trouble, l’innattendu, pour nous forcer à retrouver notre équilibre, et notre propre talent. Car c’est dans ce talent, que réside notre «pouvoir de guérir», aussi appelé «médecine personnelle », qui n’est pas réservée aux soignants, mais donnée à chacun pour qu’il l’exerce dans le monde, au service de l’Harmonie. Toute crise est donc aussi l’occasion de trouver, au plus profond de soi, depuis notre intériorité, notre propre talent au service de l’harmonie.

Car c’est toujours à partir de soi-même, comme la toile du corps de l’araignée, que se reconstruit l’harmonie du monde. En écho à cela, pour les Maasaï, toute épreuve de la vie est envoyée par l’entité féminine Enk’aï (que je traduirai par « intelligence du vivant ») pour nous faire grandir, nous aider à trouver notre mission, notre place, notre voie. Peut-être cette épreuve collective peut-elle nous aider à retrouver notre rôle collectif d’humains...

Ces épreuves, disent aussi les Maasaï, sont des « dons » d’Enk’aï. Car si elle les envoie, c’est que nous sommes capables de les surmonter. Une vision qui change l’énergie en soi : face à un problème, plutôt que baisser les bras, on peut choisir de la voir comme un don qui permet de trouver notre chemin, de mieux se connaître, de  grandir...

Une vision commune : notre pensée, nos mots, créent la réalité.

Elles mettent en avant, dans leur façon de fonctionner en collectif, la question de la responsabilité que chacun a de sa pensée et de sa parole. Pour les Kagabas, c’est la façon dont on oriente la pensée qui fait émerger la réalité. La pensée n’a donc pas vocation à émettre des opinions ou des jugements, mais à se mettre au service du soin au vivant, et à chercher des voies d’harmonie avec le monde, sans quoi elle crée le chaos. À la lumière de cette vision, une vraie question se pose : la façon qu’a notre culture de se penser hors du vivant serait-elle en train de nous en exclure ?

Les Navajos disent :  « Choisis bien tes mots, car ils créent le monde qui t’entoure ». Les Maasaï, eux, considèrent la médisance comme le pire des péchés, car il met du poison dans le coeur. Pour eux, les mots n’ont pas vocation à répandre des « énergies noires », ni « faire déborder son chaos intérieur sur l’extérieur », mais à rétablir les équilibres. Un code de conduite qui pourrait inspirer nos réseaux sociaux ?

Car dans toutes ces visions, il y a une dimension visible du monde, et une dimension invisible. De cette dernière émerge la première. Et cette dimension invisible commence en nous, au coeur de notre intériorité, de nos pensées, de nos émotions, qui sont à harmoniser. Cette dimension invisible correspond à ce que les soignants de ces traditions appellent aussi « énergie », et qui relie tout (qui rejoint la vision de l’énergie ou souffle vital, le Qi chinois (« Ni »  chez les Lakotas)). Maintenir la qualité de cette énergie par la pensée, la relation harmonieuse, est le premier pas vers l’harmonie du grand corps. 

Préserver l’harmonie, cela vaut aussi pour accompagner la guérison. Ici, il ne s’agit plus d’opposer les médecines. A une personne qu’ils avaient soignée pour un cancer, les Kagabas disaient : « Votre médecine ne connaît pas tout, mais elle connaît beaucoup de choses donc il faut lui faire confiance. Nous, nous n’avons pas de cancers, c’est vous qui les avez développés, et vous avez aussi inventé leurs remèdes. Donc il faut continuer les traitements. Nous, on a fait ce qu’on avait à faire. »

Permettons à notre science, nos médecins, de chercher les remèdes au maux que nos sociétés ont générés. Et soyons à l’écoute de leurs recommandations. Quant à nous, ​faisons ce que nous avons à faire : retrouver nos propres équilibres, intérieurs, personnels, puis, chacun, dans nos relations au monde.

Pour les Navajos, la guérison n’est jamais un retour à un état antérieur, mais suppose un changement d’état. Toutes c es traditions nous rappellent que traverser une maladie ou une crise grave est  une voie nécessaire pour grandir. C’est vrai dans le parcours de leurs soignants, et  pour chacun : c’est d’ailleurs là le sens de leurs rituels de passages, destinés à faire passer de l’état d’enfant à l’âge adulte, c’est-à-dire à la conscience de sa responsabilité du maintien harmonieux de la vie qui nous traverse (par la parole, les pensées, les actes, les intentions au service de la vie).

Peut-être pourrions-nous voir aussi cette crise, cette maladie collective du grand corps, comme un rituel de passage collectif destiné à faire grandir nos sociétés « adulescentes », à nous faire redevenir des « vrais humains », c’est-à-dire des gardiens de l’harmonie, conscient des leurs responsabilité et capables de nourrir la vie ? Quelques cailloux encore, trouvés sur ce chemin de Petit Poucet que nous proposent les sagesses des peuples racines, pour « rentrer à la maison », ou réhabiter la terre en « vrais humains » :

C’est quoi, être un gardien de l’Harmonie ? Voici ce qu’en disait, dans mon premier livre Kim Pasche, spécialistes des gestes premiers et en lien avec les Premières Nations du Yukon, alors qu’il venait de vivre la rencontre tumultueuse d’un ours : le fait qu'on puisse être une proie, ça te remet à ta place.

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Comme ta position n'est plus établie d'office, que le prédateur peut, en dix secondes, faire que tu n'es plus rien, ça t'oblige à te relier à ce qui fait notre origine humaine, notre spécificité : être capable de comprendre ce qui se passe et d'en profiter tout en ayant peu d'impact, de façon à ce qu'il y ait toujours quelque chose à obtenir et à échanger avec ton environnement. » Une posture du chasseur-cueilleur qui permet de trouver la « juste tension » entre nos propres besoins, et l’équilibre du monde. Elle est applicable à quasi toutes les situations de la vie.

Dans ces sociétés, la santé n’est pas un produit de consommation : elle est au coeur de leur fonctionnement car elle est le baromètre de la qualité de la relation que nous tissons avec le monde. La maladie, elle, est le symptôme d’un déséquilibre des hommes et de leur relation au monde. La maladie et le désordre qui traversent l’individu sont les signes d’une dysharmonie, et sa résolution, toujours, profitera à l’ensemble du groupe. C’est pourquoi la personne qui manifeste le déséquilibre est toujours soutenue par sa communauté. Pensons à avoir de la compassion, et de la gratitude, pour ceux qui traversent ces épreuves aujourd’hui. Et pensons que nous pouvons aussi honorer leur souffrance en nous mettant en chemin pour retrouver l’équilibre avec le système plus qu’humain.

Préserver les équilibres

Ces sociétés placent l’intention avant toute action (et non pas des objectifs à atteindre). Et ces intentions n’ont de sens que si elles sont au service du Vivant. En ces moments de troubles, prenons la peine dans tous nos actes, encore plus, de clarifier nos intentions, et de s’assurer qu’elles sont au service du vivant.

Ces sociétés, enfin, répondent en priorité, dans leur structuration même, aux trois besoins fondamentaux de l’être humain : sécurité, identité, sens. Car en tant qu’êtres de liens, êtres sociaux, la satisfaction de ces trois besoins n’est durable que si elle est partagée par un collectif. Si les questions du sens et de l’identité sont aujourd’hui déjà fortement en crise dans nos sociétés, notre besoin de sécurité est aujourd’hui rudement mis à l’épreuve.

Ou plutôt, c’est la capacité de notre système humain moderne à le nourrir qui est remise en question : parce que notre sécurité dépend d’abord de l’état de notre « maison » terre, tout collectif humain doit d’abord être au service du vivant. Notre identité aussi en dépend, et en ce sens, nous sommes pour beaucoup aujourd’hui des orphelins de la relation avec cette « mère » comme l’appelle les peuples racines. Quant au sens, il n’émerge en réalité que lorsque nous agissons à son service. Pensons-y, lorsque l’heure sera venue de reconstruire, ou plutôt, de changer d’état...

Notre experte

Frederika Van Ingen est l'auteure de "Ce que les peuples racines ont à nous dire" paru aux éditions Les liens qui libèrent.

 

 

 

 

 

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