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Cash investigation "gros poissons en eaux troubles" : ce qu'on a encore appris sur l'industrie du thon

Publié le 6 février 2019 - Mis à jour le 7 février 2019
Rédactrice pour FemininBio. Amoureuse des mots, de photo, et passionnée par les alternatives éco-citoyennes. Rêve d’un monde rempli d'amour et de houmous.
"on a financé des capacités de pêche qui sont absolument délirantes et qui ont amené à la surexploitation du stock"
"on a financé des capacités de pêche qui sont absolument délirantes et qui ont amené à la surexploitation du stock"

Vous n'avez pas pu voir le nouveau documentaire inédit de Cash Investigation sur la pêche industrielle du thon ? Voici une séance de rattrapage : infos et chiffres clés de l'émission.

Nous vous proposions, ce mardi 5 février 2019, de brancher votre poste TV sur France 2 et plonger avec Cash Investigation dans les secrets de la pêche au thon (émission "Gros poissons en eaux troubles"). Voici un petit debrief. 

Replay : vidéo du documentaire de Cash Investigation "Pêche industrielle : gros poissons en eaux troubles"

Il y a différentes espèces de thon. On a beaucoup entendu parler du thon rouge, l'or de la mer à 6 000€ la pièce, en particulier depuis les années 2000, quand sa quantité avait atteint un seuil critique menaçant l'espèce d'extinction. En réaction d'urgence, des quotas avaient été mis en place afin de limiter la pêche et ainsi reconstituer les stocks. 

La "pêche durable" en océan indien : une méthode de com'

Cash Investigation se penche sur les accords européens qui autorisent "aux navires européens [ à ] pêcher les ressources excédentaires au sein des zones exclusives des pays concernés". Le mot excédentaire pose problème à un océanographe : "les stocks de poisson sont en train de s'effondrer à travers le monde". Selon les études internationales, 30% des stocks mondiaux se sont déjà effondrés, 30% sont menacés à très court terme et le reste risque de disparaitre d'ici 2050. Pour lui, il s'agit d'une simple méthode de communication.

Nous, européens, finançons la pêche industrielle aux Seychelles 

Ce document autorise ainsi les européens à pêcher 50 000 tonnes de thon en échange de 5 millions d'euros (argent du contribuable) versés aux Seychelles, dont une partie est censée soutenir la pêche locale seychelloise. Dans la réalité des choses, cela se passe autrement : le plus gros projet financé par cet argent n'est autre que la construction d'un port commercial (coût de 2 millions d'euros) avec un quai uniquement accessible aux thoniers industriels. 

Des navires européens déguisés pour déjouer les quotas de pêche

Mieux encore, les thoniers européens arborent le pavillon seychellois (ou le drapeau d'autres pays) pour pouvoir contourner les quotas. Comme la Sapmer, le plus grand groupe de pêche français présent dans l'Océan Indien, qui compte 9 thoniers en sa possession : 5 immatriculés en France, 2 immatriculés aux Seychelles et 2 aux Îles Maurice. L'entreprise justifie ces 4 dernières immatriculations avec l'argument du soutien au développement de l'économie locale.

Mais Greenpeace donne une autre version, la Sapmer ne pouvait pas reconstruire de nouveaux bâteaux européens à cause des plafonds fixés pour éviter la surpêche. Alors, en versant annuellement 75 000€ par bateau aux Seychelles (par exemple), l'entreprise peut les faire immatriculer chez eux. De même, la moitié des navires espagnols sur place affichent le drapeau seychellois, avec l'aval des pouvoirs locaux de l'île.

Donc, officiellement, 27 thoniers européens ont pêché 223 764 tonnes de thon en 2017. Mais en réalité, il faut ajouter les prises des 2 navires mauriciens et des 13 seychellois appartenant aux européens, ce qui donne un total de 363 652 tonnes (soit environ 140 000 tonnes de plus que le chiffre communiqué).

L'Union Européenne finance les DCP, ces gigantesques filets aimantés qui ratissent les fonds marins

Les DCP (dispositifs de concentration de poisson) sont très rentables, car ils permettent de capturer un maximum de thons en un minimum de temps. Ils causent également de grands dégats écologiques, notamment parce qu'ils capturent d'autres espèces "par accident" et produisent des rejets polluants. Une méthode de pêche pourtant financée par l’Union européenne.

Thaï Union Group a racheté Petit Navire en s'arrangant pour payer le moins d'impôts possible grâce à Appleby

Le géant de l'agroalimentaire Thaï Union a racheté la marque bretonne en 2010, avec l'aide d'Appleby, le cabinet spécialiste de la finance off-shore mis en cause dans le scandale des paradise papers. Les avocats ont accompagné la multinationale pour mettre en place un système de poupées russes, communément appelé "optimisation fiscale", afin d'éviter de payer des impôts en France. Cette opération a fait l'objet d'un redressement fiscal de 6,9 millions d'euros que Thaï Union conteste vigoureusement, en accusant le fisc de s'être trompé. 

Le Clan des Sétois, un air de parrain chez les pêcheurs français

Un principe régit la répartition des quotas de thon rouge entre les pêcheurs en France : l'ancienneté dans le métier. Ceux qui ont le plus pêché ce poisson dans le passé ont ainsi le droit de pêcher beaucoup plus de thons rouges que les pêcheurs les plus récents. Quelques familles accaparent alors le marché : les Scannapieco, les Lubrano, les Di Rocco, les Giordano et les Avallone.

>> A lire sur FemininBio : Je, tu, il, nous boycot-thons

L'écart est énorme, par exemple : 825 kilos de thons par an pour un bateau de pêche artisanale, contre 229 tonnes pour un thonier industriel. Peu importe si ceux qui ont les plus gros quotas sont ceux qui ont menacé la ressource dans le passé. 20 bateaux se partagent donc 89% du stock disponible à la pêche, tandis que 120 bateaux se partagent les "miettes de thon", les 11% restant. Et même certains bateaux de petite pêche appartiennent à des gros thoniers, comme c'est le cas chez Avallone. 

L'association Bloom dénonce les 32 millions d'euros de subventions publiques accordées à la pêche au thon rouge

Cash Investigation donne la parole à Bloom, l'asso qui défend l'intérêt des océans et se bat pour une pêche respectueuse de l'environnement. Bloom pointe les 32 millions d'euros accordés à une vingtaine de pêcheurs industriels : "on a financé des capacités de pêche qui sont absolument délirantes et qui ont amené à la surexploitation du stock". Le "plan de sortie de flotte" a d'ailleurs permis à la famille Avallone de toucher des subventions en faisant cesser l'activité de certains de ses bateaux, argent qu'il a ensuite réinvesti dans de nouveaux thoniers, tout en conservant ses quotas. Les Avallone détiennent ainsi 1/3 du quota français de thon rouge

Classement des marques, mentions sur les packagings : les conseils pour bien choisir ses boîtes de thon

En 2017, Greenpeace publiait son classement des marques de thon en boîte. Devant les caméras de Cash Investigation, l'ONG revient sur les principaux critères des bons élèves :

  • le choix de l'espèce pêchée (thon jaune plutôt que thon albacore ou rouge)
  • la méthode de pêche, à la ligne ou la canne (qui sont les deux seules mentions fiables à lire sur les packagings)

La mention "traçabilité", mise en avant par certaines marques, ne donne aucune garantie d'une pêche durable.

Il faut réagir pour que les générations futures puissent manger du poisson

Durant le débat habituel qui clôt l'émission, deux données interpellent : "1% des bateaux de la flotte industrielle pêchent 50% des poissons à l'échelle mondiale" et "1% des océans sont vraiment protégés, et les poissons ne connaissnet pas les frontières, plus vous protégez une zone, plus vous donnez de la ressource aux pêcheurs qui travaillent autour".

Ce qui amène à penser qu'il faut étendre cette protection, interdire certaines techniques de pêche comme le DCP et restreindre les avantages des pêcheurs industriels ; mais aussi revaloriser les métiers de la pêche et sensibiliser à diversifier nos achats de poisson : plutôt que le thon, le cabillaud, le saumon ou la dorade royale d'élevage, il vaut mieux privilégier les poissons de saison (en février : le lieu jaune, le rouget ou encore la daurade grise sauvages). 

Voir l'émission en replay

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