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A lire : un extrait de Hurler sans bruit, le roman de Valérie Van Oost

Publié le 6 décembre 2018 - Mis à jour le 7 décembre 2018
Valérie Van Oost est consultante éditoriale, ancienne journaliste et rédactrice en chef à ELLE. Elle est sensible aux questions sur la place des femmes dans la société. Auteur de nouvelles, elle a été primée en 2010 pour «Rupture sans préavis», concours de nouvelles organisé par Arte/Causette. «Hurler sans bruit», son premier roman, est édité chez Librinova.
Hurler sans bruit de Valérie Van Oost aux éditions Librinova
Hurler sans bruit de Valérie Van Oost aux éditions Librinova
© Editions Librinova

Désir féminin, obligation d'être mère ou d'être une mère irréprochable, solitude des femmes face à certaines épreuves... à travers les destins croisés de trois amies, Valérie Van Oost évoque les difficultés d'être femme et mère en 2018. Hurler sans bruit, une histoire de résilience au féminin.

Valérie Van Oost est journaliste. Elle a lancé le premier site féminin sur internet : Elle.fr, puis Glamour.fr en tant que rédactrice en chef. Fort de son expérience du féminin, elle nous livre un roman poignant dont nous sommes heureuses de vous partager des extraits en avant-première. 

En résumé : 

Alex, Isabelle, Marine. Trois femmes, trois amies. Ensemble, elles ont connu des drames, affronté des obstacles. Mais tout ne se partage pas, même avec ses meilleures amies. Certains secrets sont gardés, enfouis. Jusqu’au jour où l’on vient les déterrer. Ainsi, quand Jeanne, la fille d’Alex, se trouve confrontée à un choix difficile, les trois amies tombent le masque. Leur amitié sera-t-elle assez forte pour surmonter les révélations ? Au travers de ses trois héroïnes, l’auteur nous dresse le portrait des femmes d’aujourd’hui, des enjeux que sont pour elles la carrière, la maternité et la vie de couple. Une histoire poignante sur la résilience au féminin.

Chapitre 1

Il faut bien descendre du bus qui longe la corniche Kennedy. Je tourne le dos à la mer pour braver du regard la rue escarpée de l’autre côté de la route. Plantée, au bord du trottoir, un pied dans le vide, je suis prête à me lancer. Je laisse passer quelques voitures, un peu plus qu’il ne faudrait, me coupant dans mon élan. Il va falloir me décider à franchir le flot de la circulation et gravir la côte. Sans réfléchir, ni m’arrêter en route.

Je sais ce qui m’attend là-haut. Je suis venue, il y a cinq jours. Il fallait revenir vite, le temps était compté. La semaine dernière, j’avais monté ce raidillon comme on se dirige vers une sortie de secours, avec emballement. Puis, je l’avais descendu comme on glisse dans le vide, sans s’en apercevoir.
Aujourd’hui, face à cette côte à gravir, j'ai le souffle coupé. Je manque d'air en arrivant au milieu. L'entrée du bâtiment n’est plus qu’à vingt mètres, le portail m’attend sur la droite. J'avale de l'air comme je peux dans une inspiration saccadée et fébrile. Mon cœur semble battre au point de déraper de sa mécanique régulière. Les muscles de mes jambes sont comme sidérés. Je dois à nouveau m'arrêter pour me calmer. Je me retourne vers le ciel encore bleu et la mer qui scintille sous la lumière adoucie par l’automne. Puis, je fais à nouveau face aux nuages gris qui s’imposent vers le nord et se battent lentement comme pour se venger d’un trop long été. Un dernier effort pour passer le portail, longer les cyprès, franchir les quelques marches pour entrer dans le bâtiment. Encore quelques pas et tout sera fini.

J’y suis. Dans un reflux, ma tête se vide, je ne me souviens plus des indications données pour ce rendez-vous. Premier étage ou sous-sol ? Mon cœur panique, cogne trop fort dans mes tempes alors que je me dirige vers l'accueil. J’ai l’impression qu’aucun son ne va sortir de ma bouche asséchée. Ou bien qu’il va être couvert par ce battement cardiaque vrombissant dans mes oreilles. Je vais parler trop fort, tout le monde va m’entendre. J’essaie de moduler ma voix. Sortir les mots sans altération, sans larme, sans émotion.

-       J'ai rendez-vous avec le docteur Bernard pour une intervention.

-       Pour les IVG, il faut vous présenter au sous-sol directement.

Chapitre 5

J’ai traversé la consultation dans une demi-absence, avec mes réponses automatiques et usées. J’ai serré la main du médecin, un magicien m’avait-on dit, pour lui dire au revoir, polie et insensible à mon propre désarroi. J’ai quitté le service en passant par la maternité. Maternités, services d’obstétrique… j’ai l’habitude de traverser ces couloirs. Les sages-femmes joyeuses et virevoltantes, le ballet des berceaux transparents, ces familles pour qui, subitement, plus rien d’autre n’existe, les accouchées fatiguées au sourire béat, les murs jaune poussin ou bleu layette. Je ne m’y attarde jamais, je les traverse. D’un pas pressé et en apnée. Avec un sentiment de vide vertigineux où vient résonner l’écho des cris des nouveaux nés. Quel est l’imbécile qui organise les services ? Quel est le crétin qui a balisé de bébés et de salles d’accouchement le parcours pour se rendre dans les services de Procréation Médicalement Assistée ?

Chapitre 8

Je ne supporte pas les sirènes d’ambulance. Dix ans après, mon corps se raidit encore, se glace et se fissure dès leurs premières notes perçantes. Le chef du service réanimation de l’hôpital m’avait dit que j’allais garder en mémoire beaucoup d’images. Il avait oublié les sons.

Ceux du film que je suis condamnée à revoir sans cesse, une bande-son qui se rejoue de temps à autre. Quand j’entends le hurlement d’une ambulance, la sonnerie d’un vieux Nokia. Quand me reviennent ces voix gravées dans ma mémoire. Celle, légère, du message du répondeur soulignée d’éclats de voix d’enfants. Cette autre, basse, qui m’explique quelque chose que je ne veux pas entendre. Enfin, tous ces bruits qui m’ont accompagnée pendant quatre semaines. L’averse qui s’écrase avec violence sur le pavé, le soir, avenue Denfert Rochereau. Le silence de la chambre traversé par le rythme régulier du scope. Le bip électronique quand une de ses courbes dérape. (…)
C’était l’heure du goûter. A la voix atone de la directrice de la crèche, j'ai su. Je lui ai raccroché au nez en entendant quelqu’un répondre « j'arrive ». Quelqu’un ? C’était moi qui avais répondu, un moi désincarné, déjà loin. Elle avait seulement parlé d’accident, pourtant j'ai su. J’ai réalisé des mois plus tard, en me repassant encore et encore le film, qu’à cet instant même j’avais su. J’avais compris qu’il allait mourir.

 

Valérie Van Oost est consultante éditoriale, ancienne journaliste et rédactrice en chef à ELLE. Elle est sensible aux questions sur la place des femmes dans la société. Auteur de nouvelles, elle a été primée en 2010 pour «Rupture sans préavis», concours de nouvelles organisé par Arte/Causette. 

 

 


«Hurler sans bruit», son premier roman, est édité chez Librinova.

 

 

 

 

 

 

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