Histoire

De l'échafaud au musée, l'incroyable histoire d'Anna Göldin jugée de sorcellerie

Publié le 2 octobre 2020
Dominique Labarrière, ex-professeur de philosophie, journaliste indépendant passionné d’Histoire et de romans historiques. Il a notamment apporter sa collaboration à Ouest-France, Le Quotidien de Paris, Le Figaro. Il est aussi auteur de nombreux romans et a été chroniqueur judiciaire pendant quinze ans pour un quotidien régional. Il se consacre depuis quelques années à l’étude et à l’analyse de faits divers, d’énigmes judiciaires, de procès et de faits historiques
Le parlement de Glaris a définitivement innocenté Anna Göldin en 2008, plus de 200 ans après sa mort.
Le parlement de Glaris a définitivement innocenté Anna Göldin en 2008, plus de 200 ans après sa mort.
© Miriam Espacio

En 1782, Anna Göldin est décapitée, soupçonnée d'avoir pratiqué de la magie noire contre un médecin qu'elle accusait de viol. 200 ans plus tard, elle est innocentée et fait l'objet d'une exposition dans un musée, pour une injustice que trop de femmes ont subi au Moyen-Âge. Voici une histoire parmi plein d'autres, d'une "sorcière" jugée à tort.

Le grand crime d'Anna Göldin : être belle. Être belle dans un milieu où il n'est pas décent de l'être. C'est en effet ce qui ressort des divers portraits de cette femme née en 1734 à Sennwald, en Suisse, dans la région de Zurich, et morte décapitée en juin 1782, à Glaris, pour crime de sorcellerie. Elle serait ainsi la dernière dans son pays, et l'une des toutes dernières en Europe occidentale à avoir été condamnée sur ce chef d'accusation. Anna Göldin voit le jour dans une famille pauvre. Très tôt elle doit se faire embaucher comme domestique. Dans les années qui suivent, elle aurait eu trois enfants, peut-être de deux pères différents, dont un médecin chez qui elle était employée.

Pour des raisons demeurées assez obscures – sans doute un différend d'ordre très privé avec son employeur – , elle quitte son emploi et on la retrouve au service du docteur Tschudi et de ses cinq filles à Mollis, canton de Glaris. Le docteur Tschudi, pas plus que les autres hommes qu'elle croise sur son chemin, ne reste insensible aux charmes de cette servante qui est assurément, selon les critères de l'époque, « une belle femme ». Les autorités judiciaires du canton la décrivent comme étant « de stature large et grande, à l'allure épanouie et rougie, des sourcils et des cheveux noirs, avec des yeux gris un peu malsains». Derrière l'expression « yeux gris un peu malsains », ne doit-on pas lire « regard troublant, ensorcelant » ?

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Il semble établi que la servante ait eu à subir les assauts de Tschudi. Elle aurait déposé – ou envisagé de déposer – une plainte contre lui auprès des autorités religieuses et judiciaires du canton pour viol ou tentative de viol. Or, le docteur Tschudi est un notable influent de cette communauté protestante évangélique. Il est médecin, juge et intervient dans la politique locale.

Alors, Anna est bientôt soupçonnée d'avoir tenté d'empoisonner une des filles du médecin, Anne-Miggeli, une enfant de huit ans. On accuse la domestique de s'adonner à la magie noire et d'avoir introduit, éventuellement par sortilège, des aiguilles dans le lait ou la nourriture de la petite. Elle est d'abord chassée de la maison. Puis, « le méritant État glaronais de confession évangélique » lance contre elle, par affiches et voie de presse, un avis de recherche avec forte récompense.

Anna est bientôt arrêtée. Pendant son absence, l'enfant aurait donné tous les signes d'être possédée du démon. Elle aurait été prise de convulsions et de fortes fièvres. Elle aurait également craché du sang et régurgité des aiguilles. Torturée, suspendue par les pouces, des poids attachés aux chevilles, Anna avoue tout ce qu'on veut bien lui faire avouer, à savoir qu'elle aurait conclu un pacte avec le démon. On la jette en prison en attendant le procès. Pendant ce temps, l'état de l'enfant – probablement épileptique – s'améliore, ce qui, aux yeux des juges, apporte la preuve que c'était bien la présence de la domestique dans son environnement qui lui était néfaste.

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Mais voilà que derrière les barreaux, Anna met au monde un enfant. Il ne survit que quelques heures ou quelques jours. La mort de cet enfant, probablement né des œuvres du bon docteur Tschudi, sera interprétée par les juges comme une nouvelle manifestation du pacte que la mère aurait noué avec le diable.

Cependant, une hypothèse se fait jour selon laquelle l'accusation portée contre la servante aurait servi à occulter les agissements coupables – peut-être même criminels en cas de viol – du docteur Tsuchi, membre éminent de cette communauté évangélique hyperpuritaine, et à le protéger ainsi d'un scandale dont il ne se serait sans doute jamais relevé. Néanmoins, à l'issue d'un semblant de procès, Anna est reconnue coupable et condamnée à mort. Elle est décapitée peu après à Glaris et sa dépouille est enterrée sans autre formalité sur le lieu même de la décapitation.

Mais les procès de sorcellerie n'étant plus autorisés et le recours à la torture n'étant plus guère de mise dans les pays d'Europe depuis plusieurs décennies et, de surcroît, le tribunal ayant jugé et condamné la suppliciée n'ayant aucune légitimité ni autorité en la matière, on veillera à expurger les pièces du motif de sorcellerie et on s'en tiendra à la qualification d'empoisonnement. Un empoisonnement qui, soulignons-le, ne tua personne, la petite Anne-Miggeli s'étant rétablie.

Le parlement cantonal de Glaris a définitivement innocenté et réhabilité Anna Göldin en août 2008, la déclarant victime d'un « meurtre judiciaire ». Un musée lui est consacré à Mollis même, où sont exposés des instruments de torture ayant servi aux interrogatoires, une reconstitution de sa cellule, des documents, des extraits de films inspirés de l'affaire et de ce personnage, de cette femme, cette sorcière seulement coupable, au fond, de détenir le philtre suprême de l'envoûtement : la beauté.

Ce texte est extrait du livre Le bûcher des sorcières de Dominique Labarrière paru aux éditions Pygmalion.

 

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