Grande interview

Rencontre avec Marlène Schiappa : "Quand une femme réussit, cela rejaillit sur toutes les autres"

Publié le 20 décembre 2017
© B. Granier/Matignon

Secrétaire d'État chargée de l'Égalité entre les femmes et les hommes, elle multiplie les mesures et les prises de position, s'érigeant en figure de la lutte pour les droits féminins. Invitée de notre Parlement du Féminin le 18 décembre, Marlène Schiappa s'est confiée à FemininBio.

Vous vous sentiez prédestinée à combattre les inégalités femmes/hommes ?
Je suis d’une famille de femmes : j’étais il y a deux jours en Corse chez ma tante, avec mes nièces, mes cousines, mes sœurs. J’ai toujours beaucoup parlé avec mes grands-mères, mes arrière-grands-mères, dont les vies m’intéressent énormément. J’ai d’ailleurs écrit un livre sur la vie de l’une d’elles (Les lendemains avaient un goût de miel, éd. Charleston, ndlr).

La généalogie nous en apprend tant…
Oui, on découvre des éléments sur sa famille et sur soi. L’évolution des femmes, génération après génération, je trouve cela passionnant, inspirant ; dans n’importe quelle famille, prenez 5 générations de femmes, et choisissez des critères très concrets portant sur chacune de leurs existences : ont-elles choisi leur mari ? Appris à lire et à écrire ? Eu accès à l’éducation ? Eu le choix d’avoir des enfants ou non ? D’avoir un travail ? Mon arrière-grand-mère, à 6 ans à peine, a dû devenir malgré elle chef de famille, faire le ménage, les courses, prendre en charge ses petits frères et petites sœurs.

Avec la généalogie, on voit combien les femmes ont beaucoup subi. Les femmes ne veulent plus subir. Même dans notre monde évolué, elles subissent encore beaucoup. Même si nous avons réussi à conquérir des droits, il y a encore fort à faire : même nous, mes sœurs et moi, petites, on nous disait de débarrasser la table alors que les garçons pouvaient, eux, aller de suite jouer dehors. Je ne voudrais pas dire à mes filles qu’elles pourraient vivre ce que j’ai pu vivre, ou ce que leurs aïeules pas si lointaines ont vécu.

Comment abordez-vous le sujet des inégalités avec vos filles âgées de 6 et 11 ans ?
Je me souviens avoir marché dans Le Mans et cherché à éviter une rue car il y avait des bandes de gars qui auraient pu nous interpeller, nous importuner. Ma fille aînée, alors âgée de 9 ans, a été choquée : "Attends Maman, c’est pas à nous de changer de chemin ! On va pas modifier notre comportement à cause d’eux ! Ils nous crient dessus ou ils nous gênent ? Et bien on fait pareil, qu’est-ce que c’est que ces manières !
Nous prenons le chemin. Je lui recommande de ne pas répondre aux potentielles remarques. Mais elle est plus audacieuse, plus courageuse que sa mère, et à chaque fois que quelqu’un lui fait des réflexions d’ordre sexiste, elle répond, révoltée par cette situation.

C’était une belle leçon. Je me suis dit que même moi, qui suis militante, engagée depuis toujours en faveur de cette cause, je suis en train d’apprendre des réflexes de survie à ma fille. C’est une vraie question en tant que parent : doit-on expliquer à nos filles comment éviter d’être harcelées, agressées ou, pire, violées, et faire comme si c’était une responsabilité individuelle ?

Quand est-ce qu’un parent devrait aborder avec son enfant les problématiques liées aux violences sexuelles ?
Je n’ai pas de conseil d’éducation à donner. C'est une affaire très intime. Cela dépend des capacités des parents, des enfants. De manière générale, c’est important de parler de la notion de consentement aux enfants. J’explique à mes filles qu’elles ne doivent pas se sentir obligées de faire des bises à tout un chacun, et n’ont pas à se justifier ou, à l’inverse, à forcer les autres.

Elles savent qu’elles disposent elles seules de leur corps. Même au cours d’un jeu, si ça chahute un peu et que quelqu’un dit non, on s’arrête tout de suite. Mais je n’ai surtout pas la recette miracle en matière d’éducation. J’ai pu pour ma part sensibiliser ma fille aînée car elle était avec moi depuis toute petite dans les conseils municipaux, dans les défilés de la Gay Pride, etc.

L’école a un rôle à jouer en la matière aussi ?
Absolument ! Mais chaque parent de fille ou de garçon se doit aussi d’éduquer sur la notion de consentement, de respect des autres, sur la manière de se comporter en société.

Quel sentiment suscite chez vous la nouvelle génération ?
J’aime imaginer les futures icônes : quand je parle avec des lycéennes, j’admire leur enthousiasme. Cette jeune génération va faire des choses. Je suis admirative de cette génération engagée, qui a une bien meilleure conscience des réalités que nous. C’est classique de dire que la génération future n’a rien compris, mais quand je vois des ado qui créent des applis contre le sexisme, ou bien encore des magazines, des réseaux, qui sont actifs, créatifs, je suis très confiante. 

Comment parvenir à respecter son rythme biologique naturel quand on travaille au gouvernement ?
C’est le moment où on donne tout, plus que jamais, puisqu’une mission au sein du gouvernement est toujours limitée dans le temps. J’applique toujours les conseils que je donne dans mon livre J’arrête de m’épuiser (éd. Eyrolles).

J’utilise ma propre méthode, ne serait-ce que celle des batteries, pour savoir où j'en suis en matière de seuil d’épuisement. Si je suis en passe de l’atteindre, je récupère : quand je sais que je suis épuisée, irritable, sujette à la perte de cheveux, je prends aussi sec des mesures. Je bois beaucoup plus de boissons chaudes, je me couche plus tôt, je fais du sport… 

Je pense avoir des relations assez saines avec mon entourage. Je privilégie la franchise avec les gens et je ne me laisse pas charger par les autres… J’ai eu la chance d’être toujours intégrée dans des équipes au sein desquelles il n’y avait pas de sexisme "personnel" à mon encontre. Bon, cela dit, je ne me laisse pas souvent marcher sur les pieds. 

Que vous évoque le terme "sororité" ?
J’y crois vraiment. C’est peut-être un peu bête ou mystique de penser cela mais je me sens vraiment sœur avec les autres femmes. Par exemple, le "phénomène du dortoir", phénomène de synchronisation des cycles menstruels des femmes vivant sous le même toit (ndlr : effet observé au début des années 1970 par la psychologue Martha K. McClintock, de l'Université d'Harvard, qui a publié ses conclusions dans la revue scientifique Nature), c’est quelque chose que les hommes n’ont pas. C’est un peu magique !

J’ai le joli souvenir d’un voyage au Sénégal, avec l’Unesco, au cours duquel j’ai pu dialoguer, comprendre ce que les femmes – parlant wolof – avaient à me dire. On a parlé accouchement, allaitement, polygamie, avec mots et gestes. On peut toutes créer ce lien.

En a-t-on fini avec les rivalités féminines ?  
"Les hétérosexuelles, elles ont vraiment besoin d'apprendre à s’aimer", a déclaré la romancière Virginie Despentes. J’aime beaucoup cette phrase : nous vivons dans une société où l’on a beaucoup attisé les rivalités féminines – qui n’a jamais pensé "Elle est plus belle que moi" ou "plus mince que moi", ou encore "Elle a plus de succès" ? Des réflexions profondément négatives qu’il faut arriver à transformer en pensées éminemment positives.

Moi je crois beaucoup à un adage anglo-saxon : "If you shine, I shine", "Si tu brilles, je brille". Pour chaque femme qui réussit, ou brille, cela rejaillit sur toutes les autres.
En face, vous avez des hommes qui ont très bien réussi à constituer des clans.
Ainsi, l’institut Catalyst (ndlr : un cabinet de conseil américain spécialisé dans les questions d’égalité des genres) érige le clanisme parmi les normes masculines du pouvoir.

Les femmes doivent apprendre à faire clan, à être solidaires les unes avec les autres : si nous y parvenons, nous obtiendrons un énorme pouvoir car nous composons 52 % de la population. Si on s’attache à avoir un a priori positif dans nos relations entre femmes, on peut réussir à faire énormément de choses. C'est ce que j'appelle la sororité, et que les hommes peuvent soutenir, car c'est un combat commun à mener ensemble.

Les mouvements et les réseaux autour des femmes entrepreneuses, ou autour du féminin sacré, ne dialoguent pas beaucoup…
Tout à fait ! Quand j’écrivais pour mon blog Maman travaille, j’avais été marquée par le fait qu’il y avait d’un côté des associations féministes militantes, d'un autre des asso familiales et encore ailleurs des asso de dirigeantes. Et il n’y avait rien sur le fait de vouloir être mère et faire carrière à la fois.
C’est une organisation en silos. Les membres de ces structures ne se retrouvaient pas entre elles. Elles exprimaient même de la condescendance les unes envers les autres.

Voilà un sujet dont vous nous parlerez le 18 décembre prochain, lors de la première édition du Parlement du Féminin, sur la scène de l'Opéra-Comique ?
Oui, c’est formidable que ces réseaux et organisations puissent dialoguer lors de grands événements comme ce Parlement, afin de se trouver des combats communs, au-delà des étiquettes.

L'ambition professionnelle devrait davantage gagner les femmes à vos yeux? 
On a un travail à faire sur l’orientation, la valorisation des rôles modèles, et sur la culture start-up plus globalement : on ne valorise pas la culture du risque chez les femmes.
Dès l’enfance, on doit jouer à la maman, privilégier la sécurité. Chez les garçons, c’est la chasse au trésor, ou d'autres jeux visant à la conquête de l’espace ; la notion de prise de risque est très présente.

Le gain aussi, c’est très tabou : souvent, les femmes qui gagnent beaucoup d’argent doivent fournir des excuses, se justifiant que c’est pour les enfants, qu’elles font du bénévolat à côté. Les femmes n’ont pas à se justifier d’avoir envie d’être milliardaires. On ne demandera jamais à un homme qui a créé une entreprise de rendre des comptes. Il faut dire aux femmes qu’elles peuvent se lancer dans l’entreprenariat sans aucune peur ni hésitation !

Le lien de la femme avec la nature est indéniable. Que vous inspire-t-il ?
En matière de lien naturel, biologique, les femmes sont aux avant-postes sur ces sujets.
Dans les pays au contexte politique ou sociétal difficile, ce sont souvent les femmes qui s’occupent de nourrir les enfants, et qui constatent les premières les plus graves difficultés : je songe notamment au problème de l’eau, récurrent dans beaucoup trop de pays du monde.

Il est apparu ces dernières semaines une véritable libération de la parole des femmes. Vous sentez-vous comme portée par une vague ?
J’éprouve avant tout un sentiment de responsabilité. On n’a pas arrêté de dire qu’il fallait que les femmes parlent. Maintenant qu’elles le font, mon leitmotiv c’est que la société les écoute, et que les pouvoirs publics leur répondent. Je ne ressens ni enthousiasme ni autosatisfaction, même si cela fait des années que je me bats pour que ces sujets soient entendus !

L’animatrice Flavie Flament a contribué à réveiller les choses (ndlr : en octobre 2016, elle révélait avoir été victime de viol, dans son livre, avant de révéler publiquement l’identité de son agresseur, le photographe britannique David Hamilton). Puis est survenu un écho très fort avec l’affaire Harvey Weinstein.

On a l’impression d’être à un tournant…
Oui, c’est un moment d’autant plus historique qu’il n’y a pas de régression possible. Il y a une énorme attente des femmes et on ne peut pas les décevoir. Nous avons une énorme ouverture grâce à l'actualité pour pouvoir combattre le harcèlement et les agressions.

Enfin, les gens ouvrent les yeux et entendent. L’actrice Asia Argento a une excellente image pour cette problématique : "C’est comme avoir un éléphant dans sa maison, et personne ne s’en aperçoit. Or, là, enfin la société voit cet éléphant." On ne pourra plus faire croire qu’être agressé(e) sexuellement c’est une fatalité, ou que ça ne touche qu’une minorité.

D’autant plus que les droits des femmes ne doivent pas être donnés pour acquis.
"N'oubliez jamais qu'il  suffira  d'une crise politique, économique ou  religieuse pour que les droits des femmes soient remis  en question", disait Simone de Beauvoir. Elle avait parfaitement raison ! La France est un pays moteur dans le droit des femmes, elle est un berceau du féminisme. Il faut qu’elle devienne, dans les faits, un véritable leader en la matière.

S’il y avait une action  prioritaire à mener auprès des hommes, ce serait…
Je cherche encore. On essaie beaucoup de choses. J’ai notamment bien insisté sur ce qu’ils auraient à gagner dans une société vraiment égalitaire : par exemple, les cadres sup masculins ne peuvent valoriser leur vie de famille en réclamant une journée "enfant malade", ou alors ils peuvent essuyer des moqueries dans des entreprises valorisant le temps de travail, les heures sup, le présentéisme.

De même, les garçons, les hommes ont le droit de pleurer. Il faut les encourager à venir s’engager sur des terrains dits "féminins", mais très valables pour eux aussi, en s'attachant à communiquer auprès d'eux, à les responsabiliser. Par pur sens d’universalité et d’humanisme, ils ont tout à gagner à s’engager sur ces sujets. 

Propos recueillis par Anne Ghesquière et Anne-Laure Pham

> Cet article est tiré du magazine FemininBio #14, actuellement en kiosque ! Rendez-vous chez votre kiosquier ou sur notre boutique en ligne

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