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En première ligne - Camille, 29 ans, infirmière aux urgences de nuit à Paris

Publié le 1 avril 2020 - Mis à jour le 3 avril 2020
"Au scanner, on voit vraiment les ravages du virus. Il n’y a plus de limite d’âge ou d’antécédents pathologiques”.
"Au scanner, on voit vraiment les ravages du virus. Il n’y a plus de limite d’âge ou d’antécédents pathologiques”.
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Camille est infirmière aux urgences. Depuis 6 ans, elle exerce son métier dans un hôpital public à Paris, la nuit. Les montées d'adrénaline, elle connaît, et c'est même ce qui rend son métier si passionnant à ses yeux. Au moment de la rédaction de ce témoignage, Camille se prépare à recevoir de plein fouet la vague "Covid-19".

“En ce moment,  mon métier prend tout son sens. Je ne peux bien sûr pas me réjouir de la situation, mais d’un point de vue professionnel c’est vraiment intéressant. Être infirmière aux urgences, c’est aussi aller travailler sans savoir ce qui nous attend.”

Ce témoignage a été recueilli le 24 mars 2020.

Sa vie avant le Covid-19

A 29 ans, Camille a déjà six années d’expérience dans un hôpital public parisien, aux urgences de nuit. Ses journées de travail démarrent à l’heure où le reste du pays se repose. Un rythme difficile, qu’elle a choisi d’assumer, non pas pour le salaire, qui varie de 1800 à 2100€ net par mois, mais pour oeuvrer au sein d’une équipe qu’elle apprécie particulièrement. Son métier, elle l’a choisi presque sur un coup de tête, mais reconnaît aujourd’hui qu’il s’apparente à un sacerdoce. Elle apprécie ses conditions de travail, s’estimant plutôt “bien lotie en terme de matériel et d’environnement”, malgré les dysfonctionnements, le manque de moyen et le manque de reconnaissance. Elle regrette que des services publics aussi importants que la santé et l’éducation soient toujours les premiers sacrifiés en terme de budget.

Chaque soir, Camille arrive dans son service vers 20h30, et après une demi-heure dédiée à “créer du lien” avec ses collègues, démarrent les transmissions avec l’équipe de jour. Chaque nuit, elle voit 30 ou 40 nouveaux patients arriver, un nombre qu’elle estime “gérable” par rapport à l’afflux de patients de la journée. C’est au petit matin, vers 7h-7h30, que s’achève chaque jour sa mission. Ce rythme, elle a eu du mal à s’y faire au départ, au moins une année d’ajustement pour apprendre à vivre en décalage du reste du monde. “On oublie les gens de nuit. J’aime que l’on soit plus autonomes et soudés au sein de l’équipe, mais on est aussi les laissés pour compte, facilement oubliés de l’organisation globale de l’hôpital”.

Mais Camille aime cette ambiance particulière, et la relative autonomie qu’offre le travail de nuit, au sein de son équipe. Avec le temps, elle ressent toujours cette même envie de soulager les patients, par un traitement ou parfois juste une parole. Ce qu’elle déplore en revanche, ce sont les agressions verbales et physiques dont sont régulièrement victimes les soignants. Un pied au visage, une brûlure sur le bras. “Six ans aux urgences de nuit, ça casse quelque chose de notre humanité. Les gens ne se rendent pas compte de la chance qu’ils ont d’être soignés en France”, rappelant que l’un des points de la grève menée l’an dernier par le personnel médical et paramédical concernait justement le manque de sécurité aux urgences.

Sa vie depuis le Covid-19

C’est précisément le 24 janvier 2020 que la menace du Coronavirus est devenue concrète pour Camille. Elle fait en effet partie de l’équipe qui a accueilli le premier patient décédé du Covid en France. “A partir de ce moment là, on s’est dit qu’il allait y avoir un souci. Mais comme d’habitude en France, on a l’impression que rien ne va nous atteindre, grâce à des barrières invisibles.” explique la jeune femme.

Et puis… C’est le calme plat pendant un mois environ, selon l’expérience de Camille. La situation en Chine semble sous contrôle. C’est lorsque la vague gagne l’Italie que tout se met en route. “D’un coup, le virus avait osé passer la porte de l’Europe”. Alors fin février se mettent en place les premières stratégies visant à limiter la propagation du virus au sein de l'hôpital. “Au début, nos directives changeaient 3 fois par jour”. Quel masque porter et dans quels cas ? A l’accueil des urgences, on ne sait plus quelles questions poser. “Si un patient présentait tous les signes, mais ne revenait pas d’une région concernée, on excluait le Covid-19, même si ça n’avait pas de sens.” Camille décrit par la suite un enchaînement très rapide des événements, et début mars, le port du masque en permanence est adopté, ainsi que la sectorisation des patients en Covid et Non-Covid dans les murs de l’établissement de santé.

Sa vie depuis le confinement généralisé 

“Le week-end du 14-15 mars 2020, on prépare une invasion massive des patients, et nous avons vraiment du monde depuis le lundi 16”. Pour l’instant, Camille décrit une prise en charge très bien gérée, un effort bien fourni en termes de lits et de services ouverts pour accueillir les patients atteints. “On attend la fameuse vague, en suivant de près l’évolution en Italie”. Et si Camille se montrait plutôt rassurante par rapport au virus au début, elle est désormais inquiète sur la forme qu’il prend “Au scanner, on voit vraiment les ravages du virus. Il n’y a plus de limite d’âge ou d’antécédents pathologiques”.

Paradoxalement, le travail aux urgences semble pour le moment facilité par la prise en charge d’une pathologie dominante. “Même si on ne connaît pas grand chose sur cette maladie, il est plus simple de s’organiser. La prise en charge est simplifiée, les patients sont orientés selon la forme - grave ou peu grave - et l’anxiété qui naît habituellement de l’attente aux urgences est considérablement réduite” explique Camille.

Au milieu de ces bouleversements, la jeune infirmière trouve le moment passionnant par les partages d’opinion qu’il suscite, les apprentissages qu’il provoque et les questions qu’il fait naître. Quant à sa vision de la suite des évènements “Nous sommes partis pour 2 ou 3 mois. Pour l’instant c'est le creux de la vague, mais la difficulté sera de tenir sur le long terme. Les soignants commencent à être touchés et nous aurons du mal à renouveler les équipes. Nous venons d’avoir une première collègue testée positive au sein de mon service”. Pour Camille, le pire est à venir.

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