En première ligne

En première ligne - Antoune, chirurgien viscéral au Puy-en-Velay

Publié le 3 avril 2020
“Nous recevons les patients avec une simple surblouse, une charlotte et un masque chirurgical, alors que la Chine se protège de manière significative. Si nous avions ces équipements, aurions-nous équipé tout le monde ?"
“Nous recevons les patients avec une simple surblouse, une charlotte et un masque chirurgical, alors que la Chine se protège de manière significative. Si nous avions ces équipements, aurions-nous équipé tout le monde ?"
© Unsplash

Antoune est chirurgien en Haute-Loire. Originaire de Syrie, il exerce sa spécialité depuis une dizaine d'années en France, à l'hôpital public. Sa région, encore peu touchée par l'épidémie de Covid-19, a eu le temps de se préparer à accueillir la vague de malades. Sur le terrain, la solidarité s'organise et les équipes montrent une motivation sans faille. Mais un doute subsiste sur l'efficacité du matériel de protection disponible.

“La motivation des équipes sur le terrain est intacte. Les gens sont volontaires, solidaires. Ce serait vraiment facile pour nous de ne pas aller travailler pour protéger nos familles, mais personne ne le fait actuellement. Et ce n’est pas par obligation, cela se joue au niveau individuel et c’est ce qui fait toute la différence.”

Ce témoignage a été recueilli le 30 mars 2020.

Sa vie avant le Covid-19

Antoune exerce la chirurgie viscérale et digestive au Puy-en-Velay, commune de Haute-Loire de près de 20.000 habitants. Il est pacsé et père de deux enfants de 1 et 3 ans. Antoune a grandi en Syrie, à Damas, où il a également fait ses études de médecine. Lorsqu’il “embarque” pour la France en 2010, c’est autant pour rejoindre une partie de ses proches que pour approfondir ses connaissances médicales. A l’époque, même si la chirurgie y est techniquement moins avancée, la Syrie bénéficie d’un système de santé relativement proche de celui de la France. Une prise en charge gratuite à 100% dans le public, et même si c’est “un peu l’usine”, la population ne cotise pas, c’est l’état qui règle la note. Le CHU de Damas draine à lui seul 10 millions d’habitants, soit l’équivalent de l’Île de France qui compte 13 hôpitaux universitaires pour la même densité de population. Les plus aisés se tournent vers le privé grâce à leur assurance individuelle, mais “au moins, tout le monde est soigné”, précise Antoune.

Le jeune médecin a 30 ans, il est célibataire et projette de revenir à Damas avec son diplôme français. Mais l’histoire en décidera autrement. A son arrivée en France, il se plie au cursus demandé et entame à nouveau deux années d’internat à Paris, suivis de six ans d’assistanat. C’est là qu’il rencontre sa compagne, avant d’être affecté à un hôpital de la Creuse, désert médical en demande de renforts. Un an après, la guerre éclate en Syrie. Antoune était venu au Puy-en-Velay pour un an, mais il découvre une qualité de vie agréable, de bonnes conditions de travail et décide de s’y installer en famille.

Ses journées de travail démarrent tôt le matin. Il opère deux jours par semaine, consulte deux autres jours en pré- et post-opératoire, et réalise un tour de service une à deux fois par semaine. Il est également d’astreinte une fois par semaine et un week-end par mois, du jeudi soir au dimanche soir. Quelques réunions et du travail administratif s’ajoutent à son planning, au sein d’une équipe composée de 4 chirurgiens, 2 assistants et un interne.

Sa vie depuis le Covid-19

C’est via les médias qu’Antoune entend parler du coronavirus, vers la mi-février. “On voyait les choses de loin, les rues désertes de Chine. Puis les cas sont arrivés en Europe”. C’est seulement autour du 10 mars que son planning commence à être modifié. “Les chirurgies froides et de conforts sont arrêtées, seule la cancérologie et les urgences sont maintenues” relate Antoune. A l’annonce du confinement, l’activité s’arrête presque totalement au sein de l'hôpital. Des services dédiés au Covid sont créés, mais contrairement à certaines régions françaises, la vague tarde à arriver au Puy-en-Velay. Un retard qu’Antoune explique par un bassin de population réduit, peu de contact avec les étrangers, des habitations individuelles, peu de transports en commun et un isolement géographique.

C’est donc dans une relative tranquillité que son établissement se prépare à dispenser les soins. Des tentes Algeco sont installées à l’entrée des urgences pour isoler les patients avec suspicion de Covid. Ils sont accueillis par deux infirmières et une aide soignante. Les chirurgiens, toutes spécialités confondues, sont affectés à cette première ligne de “tri” et effectuent des tours de garde en se relayant toutes les 8h. Ils déterminent si le patient est renvoyé chez lui avec un traitement à domicile et un suivi à distance par messages, ou hospitalisé car dans un état grave. D’un simple service de 20 lits, l'hôpital aménage peu à peu d’autres services pour les patients Covid+. Il faut notamment faire de la place en réanimation, pour augmenter la capacité de base de 12 à 35 lits. “Nous avons à ce jour 6 à 7 patients Covid+ ainsi que d’autres pathologies en réanimation, et encore une quinzaine de lits disponible.” précise Antoune.

En matière de matériel de protection en revanche, un flou subsiste même si l'hôpital applique les recommandations transmises par l’ARS “Nous recevons les patients avec une simple surblouse, une charlotte et un masque chirurgical, alors que la Chine se protège de manière significative. Si nous avions ces équipements, aurions-nous équipé tout le monde ?”. Et d’ajouter “Actuellement, les patients suspectés d’être Covid+ sont pris en charge par des infirmières qui portent des masques chirurgicaux et non des FFP2. Est-ce une protection suffisante, ou est-ce que nous n’en avons pas assez ?”. Et même si l'hôpital ne souffre pour le moment pas de pénurie de gants, gel hydro-alcoolique ou autre matériel de première nécessité, dont il équipe tous les patients entrants, il compte déjà 3 médecins touchés et une partie du personnel paramédical malade. Pour autant, l’activité des urgences continue car comme le précise le chirurgien, “l’épidémie de Covid-19 n’empêche pas les gens de tomber malade d’autres pathologies, et d’occuper des lits de réanimation. Nous continuons à gérer les urgences chirurgicales du mieux possible”.

Concernant la suite des événements, Antoune s’attend à subir une vague modérée de Coronavirus en provenance de Clermont Ferrand, St Etienne et Lyon. Son établissement s’est, selon lui, assez bien préparé pour conserver une bonne capacité d’accueil des malades, et sur le plan humain, le chirurgien est fier de la solidarité qui s’est tout de suite installée au sein du personnel. Il salue notamment l’abnégation des infirmières dont le métier a changé en quelques jours à peine, et qui l’exercent sans jamais se plaindre.

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