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En première ligne - Lucie, 38 ans, conseillère funéraire en région parisienne

Publié le 16 avril 2020 - Mis à jour le 17 avril 2020
"Les familles ne peuvent pas reconnaître le corps, il n’y a aucune dérogation, et c’est ce qui est le plus compliqué à accepter”.
"Les familles ne peuvent pas reconnaître le corps, il n’y a aucune dérogation, et c’est ce qui est le plus compliqué à accepter”.
© Pixabay

Lucie* est agent des Pompes Funèbres, un métier émotionnellement compliqué en contact quotidien avec la mort. Pourtant, elle n'a jamais regretté ce choix. En 15 ans de carrière Lucie explore au quotidien la richesse des relations humaines et l'importance de l'accompagnement. En cette période de pandémie, elle décrit une difficulté supplémentaire des familles face au deuil, celle de ne pas pouvoir reconnaître et accompagner leurs proches décédés.

“A ce stade de l’épidémie, les familles prennent plutôt bien les consignes associées au décès de leur proches, et comprennent que c’est pour leur protection. Toutefois, l’annonce du Premier Ministre concernant la limitation du nombre de personnes aux obsèques a été très choquante”.

Ce témoignage a été recueilli le 2 avril 2020.
(* Le prénom a été changé pour préserver l’anonymat)

Sa vie avant le Covid-19

Depuis ses 23 ans, Lucie côtoie le deuil des familles au quotidien. Un très jeune âge pour s’intéresser aux métiers du funéraire. Pourtant, si elle y est venue “par hasard”, elle a choisi d’y rester pour le côté très humain et l’ouverture d’esprit que sa fonction lui procure. “Je suis là pour aider les gens. Malgré le deuil, nous pouvons sourire ensemble, nous représentons un soutien qui fait du bien”. Certes au début, elle s’est demandé si elle aurait les épaules pour supporter toutes ces peines, mais elle a très vite compris ce que son métier lui apportait “Quand on s’occupe d’une famille qui pleure un mort, on apprend à relativiser. Il faut savoir mettre une certaine distance pour s’ouvrir à la rencontre, malgré la tristesse. Il se crée alors un lien entre nous, qui fait du bien même s’il n’est pas durable” explique Lucie. Aujourd’hui, elle a 38 ans, et un enfant de 13 ans. Elle exerce sa fonction en CDI depuis 2004, après un BTS d’assistance de gestion. Au départ, elle a reçu un an de formation, mais elle reconnait qu’ “il n’y a que sur le terrain que l’on apprend à faire face aux situations”.

Dans son agence, les familles endeuillées viennent pour un premier entretien afin d’organiser les obsèques. Il s’agit d’une discussion fluide, qui a lieu dans un salon de réception privée, afin que les personnes se sentent le mieux possible. En effet, en France, lorsqu’une personne décède, les proches doivent obligatoirement s’adresser aux pompes funèbres pour toutes les prestations. Enterrement, crémation, dialogue avec les paroisses, achats d’articles funéraires, démarches en mairie font partie du quotidien de Lucie. C’est en revanche son collègue qui participe aux cérémonies. Il existe quelques cas particuliers, par exemple lorsque les personnes elles-mêmes viennent souscrire un contrat obsèques. Là, explique-t-elle, le ton est plus léger, “ils choisissent, on plaisante”. Les familles que reçoit Lucie sont généralement athées ou catholiques “Les autres religions, juifs ou musulmans s’adressent généralement à des pompes funèbres confessionelles". Et lorsqu’elle fait un bilan de ses années de travail, Lucie note qu’elle apprécie d’apprendre tous les jours, car aucune situation ne se ressemble. “Je suis arrivée juste après la canicule de 2003. J’ai appris à gérer les priorités, à trouver les mots pour accompagner au mieux le deuil. Tout est prioritaire en cas de décès. On fait ce travail parce qu’on l’aime. Il ne faut pas être fasciné par la mort, mais attiré par l’humain. Concernant ses conditions de rémunération, Lucie ne s’estime pas forcément payée à sa juste valeur “C’est quand même difficile, il faut être précis, rapide, nous n’avons pas droit à l’erreur malgré la pression.”

Sa vie depuis le Covid-19

Comme la plupart des Français, Lucie pense au départ à une sorte de grippe en entendant parler du coronavirus en Chine, puis en Europe. “On se disait alors qu’on devrait sûrement faire face à quelques décès supplémentaires”. En février, alors que la pandémie s’étend progressivement, le secteur comprend que la situation va se tendre. “A ce moment là j’étais en vacances, dans une zone touchée par le Covid-19” relate Lucie.

Depuis, au sein de son agence, le travail s’est organisé différemment. Alors que la France est confinée, Lucie reste sur le terrain car elle doit absolument conserver un lien avec les familles. Les gestes barrières sont respectés mais difficiles à accepter car “Ce sont des moments où serrer une main, toucher une épaule en signe de soutien représentent un vrai souffle pour les familles. Certains nous prennent même dans les bras !” souligne Lucie. Lorsque le confinement est étendu à l’ensemble du territoire, l’activité augmente, mais modérément, car son agence est située sur une commune qui n’a pas d’hôpital. Concernant la protection sanitaire, Lucie décrit les mesures mises en place “nous avons des gants, peu de personnes en même temps, et nous avons espacé les chaises pour respecter les distances de sécurité. Nous désinfectons le salon de réception après chaque famille”.

Le plus compliqué à gérer pour les agents funéraires à l’heure actuelle, sont les conditions dans lesquelles se passent les obsèques. Habituellement, l’hôpital appelle la famille pour prévenir du décès, et les pompes funèbres s’occupent de placer le corps visible en maison funéraire, pour permettre la reconnaissance et le recueillement des proches. Lucie explique les consignes appliquées pendant cette pandémie “Le corps est recouvert d’un drap puis placé dans une housse étanche et désinfecté à l’hôpital qui procède à une mise en bière immédiate”. Cela signifie que le cercueil est fermé lorsqu’il quitte l’hôpital, ce qui est tout à fait inhabituel. “Les familles ne peuvent pas reconnaître le corps, il n’y a aucune dérogation, et c’est ce qui est le plus compliqué à accepter”. En cas de crémation, il n’y a pas de cérémonie possible, et en cas d’inhumation, 20 personnes maximum sont autorisées.

A ce stade, explique Lucie, les familles connaissent déjà les consignes en arrivant. “Mais un deuil est toujours compliqué, et ces conditions s’ajoutent à leur peine”. Pour apaiser les personnes, il est envisagé d’organiser des cérémonies après le confinement, au bon vouloir des paroisses. Interrogée sur la suite des événements, Lucie s’attend un nouveau pic d’activité dans les jours à venir.

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