En première ligne

En première ligne - Pascale, 41 ans, infirmière anesthésiste en région parisienne

Publié le 4 avril 2020
"On nous a demandé d’installer deux lits par salle d’opération, ce qui n’est pas du tout adapté. Pour résumer, on fait de la médecine humanitaire”
"On nous a demandé d’installer deux lits par salle d’opération, ce qui n’est pas du tout adapté. Pour résumer, on fait de la médecine humanitaire”
© Jeshoots/Unsplash

Pascale* est infirmière anesthésiste dans un hôpital public universitaire de la région parisienne, une spécialité exigeante choisie il y a 11 ans. Au moment où nous nous parlons, Pascale décrit des conditions de travail "dégradées" et une "médecine humanitaire" pratiquée faute de place et de matériel de protection pour les soignants. Se protéger pour soigner est devenu son combat.

“Nous voulons tout faire pour minimiser la contamination du personnel soignant. Nous faisons appel aux médias pour récupérer le matériel nécessaire, afin d’être tous là jusqu’au bout pour s’occuper des malades. Si j’attrape ce virus, j’aurais la sensation d’avoir quitté le navire en plein naufrage. Ma place est là, auprès des patients et de mes collègues.”

Ce témoignage a été recueilli le 29 mars 2020.
(* Le prénom a été modifié pour préserver l'anonymat)  

Sa vie avant le Covid-19

Pascale a 41 ans, dont plus de 20 passés à exercer un métier qu’elle a choisi très jeune, grâce à un questionnaire de centre d’orientation. Infirmière se révélera être sa mission de vie. Il y a 11 ans, elle s’est spécialisée en anesthésie, un travail exercé en tandem avec les médecins anesthésistes au bloc opératoire. Elle mène par ailleurs une vie épanouie auprès de son mari et de leurs deux préadolescents, sans oublier le chien de la famille ! Très active, Pascale pratique sur son temps libre le triathlon, la gymnastique acrobatique, la batterie et le piano.

Après un début de carrière à la Réunion puis en Suisse, elle exerce désormais dans un hôpital public universitaire de la région parisienne, dans un environnement qu’elle trouve agréable. Chaque jour, son réveil sonne à 5h40. Elle quitte son domicile à 6h20 et arrive à 7h au bloc opératoire, pour l’ouverture de salle : la vérification du matériel et des médicaments. S’en suit généralement une journée de 9 à 12h de travail en semaine, qui nécessite une attention de tous les instants auprès des patients anesthésiés. Et si Pascale apprécie tant le contact humain que la technique chirurgicale toutes spécialités confondues, elle décrit le “monde impitoyable” dans lequel elle évolue : bataille d’égo, manque de reconnaissance et perte d’identité dûe au “pyjama”, la tenue de bloc réglementaire. Elle juge par ailleurs ses conditions de travail dégradées depuis 10 ans, pour un salaire de 2500€ brut mensuel (hors primes), qui chutera de 40% à la retraite.

Sa vie depuis le Covid-19

C’est début janvier que Pascale entend d’abord parler du “virus chinois” dans les médias. Fin-février, alertée par les procédures mises en place dans certains hôpitaux parisiens, elle en parle à sa hiérarchie, sans effet. “La vigilance est de mise, rien de plus”. C’est la semaine du 10 mars 2020 que s’arrêtent progressivement les “programmes froids” dans son établissement de santé, c’est à dire les chirurgies programmées. Au bloc opératoire, une salle est alors dédiée aux patients atteints du Covid-19, impliquant une stratégie de prise en charge particulière pour les anesthésistes en risque maximal, car exposés aux voies respiratoires.

Les masques FFP2 deviennent indispensables, mais ils sont déjà difficiles à trouver et sont rationnés. Les commandes passées sont presque systématiquement volées. Pascale, également spécialisée en secours d’urgence en cas d’attaque aux explosifs et risques NRBC (nucléaires, radiologiques, biochimiques et chimiques) , met en place avec un collègue une procédure de protection spéciale sur les EPI (équipements de protection individuelle) au bloc opératoire : gants, blouses, casaques stériles, lunettes de protection, charlottes, cagoules, masques chirurgicaux, masques FFP2 à filtration fine. Et puis tout le monde attend. “On a vécu quelques jours de flottements, avec le ralentissement de l’activité. On avait l’impression de ne pas être utile, alors qu’on entendait que partout ailleurs les services débordaient.” relate-t-elle.

Sa vie depuis le confinement généralisé

Soudain tout s’accélère. La réanimation se remplit très vite. “On nous a demandé d’installer deux lits par salle d’opération, ce qui n’est pas du tout adapté. Pour résumer, on fait de la médecine humanitaire”. Les patients les plus gravement atteints, ventilés ou en détresse respiratoire, sont accueillis dans la salle de réveil, avec une caractéristique particulière : la charge virale. En effet dans cette salle en “open space”, dix patients Covid+ sont rassemblés, sous une ventilation à haut débit qui a pour effet de disséminer les particules de virus auprès d’un personnel qui n’est clairement pas assez protégé. “On comprend alors que les stocks de matériel sont insuffisants, que d’une casaque par soin, nous allons passer à une par jour. Aujourd’hui nous n’en avons plus.” explique Pascale, avant d’ajouter “A l’heure où je parle, certains sont en train de coudre des tissus imperméables pour tenter de nous protéger, nous passons le message via nos réseaux sur le besoin de masques, de cagoules, de vêtements de protection. Et nous allons bientôt avoir un problème de seringues et de médicaments pour endormir les gens”. Aujourd’hui, par manque de moyens et d’anticipation sur les commandes, l’infirmière anesthésiste et son équipe sont contraints de travailler jusqu’à 6 heures de suite sans pause, tant pour assurer les soins en continu que pour économiser le matériel de protection.

Déshydratation, chaleur…. Psychologiquement et physiquement, c’est une période très dure, même pour une sportive comme Pascale. “Une élève infirmière m’est tombée dans les bras l’autre jour, elle avait ses règles et était désolée de devoir sortir” raconte-t-elle. Chaque jour, le “mode dégradé” s’amplifie dans le service où elle travaille, les stratégies d’économies se mettent en place. “La charge mentale est énorme. Le métier n’est pas le même. Les conditions de travail sont très pénibles et le stress monte." A ce stade, elle compte sur la solidarité entre ceux qui cousent, les dons de grands magasins, les impressions de lunettes de protection en 3D, la récupération de combinaisons de paintball etc. “Le plus important est de protéger nos voies respiratoires et nos yeux. Si on n’avait vraiment plus rien, il resterait les douches.” Ce qui inquiète surtout Pascale, c’est la fatalité qui gagne du terrain parmi les soignants “de toutes façons nous serons tous contaminés”. Car elle ne craint pas la maladie, mais plutôt les rangs décimés qui ne pourront plus accueillir les malades.

Quant à la suite des événements, elle dépend, selon Pascale, de la contamination du personnel. “Cet effort de protection maximale est indispensable pour continuer à un rythme tolérable”. Dans son équipe, on déplore chaque jour des “pertes” qu’elle ne compte pas venir grossir. Même si elle avoue “craquer” de temps à autre, elle tente de continuer à gérer vie de famille et rythme intensif grâce à sa bonne hygiène de vie, pour surmonter l’instant.

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