Tribune

L'utopie, pour s'accomplir

Publié le 16 mai 2018
Auteure de "L'utopie mode d'emploi" et "Les Supendu(e)s", Sandrine Roudaut est cofondatrice d'Alternité - Inspirations soutenables & désirables et des éditions La Mer Salée.
L’utopie "ce n’est pas l’irréalisable, c’est l’irréalisé", selon l'explorateur Théodore Monod
L’utopie "ce n’est pas l’irréalisable, c’est l’irréalisé", selon l'explorateur Théodore Monod
© Photo by Meiying Ng on Unsplash

Auteure de "L’Utopie mode d’emploi" et "Les Suspendues", Sandrine Roudaut a pour quête la conciliation de l'économie, de l'écologie, de l'humanisme et de l'accomplissement personnel.

Cet article a été publié dans le magazine Fémininbio #8 Décembre 2016-Janvier 2017

L’utopie est une arme puissante, subversive. Thomas More, qui inventa ce mot, y laissa sa tête. Dans un livre paru il y a 500 ans, il imaginait Utopia, une cité idéale, dénonçant ainsi le système économique, social et religieux en place. Décapité en 1532, béatifié en 1886, il fut canonisé en 1935… Ainsi va l’utopie: dérangeant l’époque, accouchant du meilleur du futur.

L’utopie c’est ce qui n’a pas de lieu, pas encore, "ce n’est pas l’irréalisable, c’est l’irréalisé", précise l'explorateur Théodore Monod. L’avenir est dans la contestation du présent. Le destin de l’humanité dans nos utopies.

À notre tour, nous pouvons désirer plus grand, plus beau
On ne peut défendre les plus belles causes sans utopies. Les édulcorées "transitions", exhortations au "changement" n’offrent pas de perspective, pas de désir, de joie, donc aucune puissance de réalisation. Pour s’autoriser à imaginer un nouveau monde nous devons partir de ce que nous voulons, planter nos yeux dans le futur, rêver l’inimaginable et ne pas se contenter d’ajustements. Se limiter à un coup de "vert" ou de "responsable" entretient le modèle actuel, un modèle injuste. Il nous le rend plus acceptable. L’œil dans le rétroviseur, nous conservons les vieux fondamentaux, en moins pire.

Si Martin Luther King avait demandé la ségrégation "responsable", les Noirs auraient-ils eu le droit de s’asseoir les jours pairs dans le bus? Les abolitionnistes se seraient-ils réjouis d’une "transition" esclavagiste, de coups de fouet divisés par deux? Dès le départ, ils ont exigé la dignité radicale. Pourtant, tout le système économique et social de l’époque tenait par l’esclavage. Utopistes, les abolitionnistes ont cru en la noblesse de l’humanité. C’est ainsi qu’ils ont bouleversé le cours des choses.

Les causes essentielles ne manquent pas
À notre tour, nous pouvons désirer plus grand, plus beau. Nous pouvons grandir en humanité. Un utopiste ne veut pas "mettre à jour"l’existant qui a failli, il pense ce qui devrait être. D’abord. C’est non négociable puisque c’est ce qui est juste et humaniste. Cela n’a rien de naïf, bien au contraire. Quand on regarde les aspirations des abolitionnistes, elles n’étaient pas irréalistes, elles étaient fondamentales.

Dans le feu de l’époque, les contemporains chahutés les qualifient d’irréalistes. Toujours. Les mêmes droits quelle que soit sa couleur de peau, pour les femmes le droit de vote, celui d’avoir son propre compte en banque… tout cela nous paraît tellement légitime aujourd’hui.

Toutes ces évidences étaient des utopies hier. Sans utopistes nous n’aurions rien de tout cela. Aujourd’hui de nouvelles utopies méritent d’être défendues: l’accès à l’eau potable, la dignité au travail, le droit à un air pur, à l’autosuffisance alimentaire, le bien-être des générations futures, des peuples indigènes, le respect de la nature, l’accueil des migrants...

Les causes essentielles ne manquent pas. Elles se jouent maintenant. Faisons qu’elles deviennent les évidences de demain, celles de nos enfants et de leurs enfants. Une chose est sûre, ces évidences futures ne pourront naître que de nos utopies.

Notre époque est à la fois tragique et sublime… Tragique, car nous affrontons une série de défis: écologie, violence, repli, déroute politique, lobbying mortifère... Elle nous pousse à faire des choix. Sublime, car nous avons un rôle à jouer, une liberté à exercer, une autre vision du monde à proposer. C’est l’opportunité de nous accomplir individuellement et collectivement. Nous avons rendez-vous avec l’Histoire et avec ce que nous portons au plus profond.

Défendre une utopie collective se réalise au plus proche de qui on est
C’est ce que l’on apprend en étudiant la parole des Résistants, des Refusants, des Désobéissants ou des héros du quotidien qui viennent en aide aux plus vulnérables. Il n’est question ni de morale ni de courage. Ils ne réfléchissent pas, juste "cela va de soi". Au moment où l’on affirme une utopie on se sent être qui on est. Enfin ! Cela "vient de soi", de nos valeurs les plus profondes, une évidence perce la surface. L’occasion de libérer notre humanité. Et il en "va de soi". Taire ce qui nous anime, feindre d’ignorer ce qui nous fait mal est une mutilation d’une partie de notre être, un renoncement à soi. Une bombe à retardement. Penser que l’on peut traverser la vie en laissant glisser la folie des hommes, en taisant nos convictions, nos intuitions, finit par nous rattraper. Ces utopistes rapportent également la joie de sentir que quelque chose de plus grand passe par eux. Et cette sensation incomparable, ce "je suis là où je devais être".

Il suffit de s’écouter. Les boules au ventre ou les moments de joie nous renseignent sur ce pour quoi on se tient debout. Ce qui rayonne en nous, nous rend essentiels dans la grande marche du monde, la voie du Tao. Ce qui nous anime et ce qui est précieux au monde résonnent à l’unisson.C’est l’utopie d’être, l’idée d’une vie intense, où l’on va accomplir ce que l’on est viscéralement. Il ne s’agit pas de changer pour changer le monde. Il s’agit d’être soi pour que le monde soit. Cette utopie se trouve au fil du temps, naturellement, en même temps qu’on agit.

On la pressent, elle s’esquisse peu à peu et peut-être qu’elle évoluera. L’être humain est un dépassement continuel. Ce projet ne s’accomplit pas dans l’intimité de l’ego. Il s’accomplit à l’air libre. "Ce n’est pas dans je ne sais quelle retraite que nous nous découvrirons: c’est sur la route, dans la ville, au milieu de la foule, chose parmi les choses, homme parmi les hommes."*

C’est bien là, aux prises avec la réalité, la nature et les autres que l’on trouve ce qui nous fait exister pleinement, que l’on poursuit l’utopie d’être, sans trop conscientiser les choses. Là, on vit, on arrête de se regarder vivre. Le philosophe néerlandais Spinoza nous dit que l’élan vital est le désir, c’est lui qui nous projette vers l’avant, nous donne cette puissance de vie.

L’utopie d’être, c’est le désir de soi, le manque de soi

D’ailleurs, en psychologie, on reconnaît la dépression profonde au manque de désir. L’utopie d’être, finalement, c’est le désir de soi, curieux du vrai soi, se re-rencontrer. Il s’accomplit par manque de soi. La signification latine du désir, c’est le manque de l’astre, la nostalgie d’une étoile. Alors l’utopie d’être, c’est l’histoire d’une vie mue par le désir de cet astre qui nous manque: nous-mêmes.Ce manque n’est pas inerte, c’est un élan vers une complétude que l’on n’atteint jamais complètement, un désir vif et constant de ce que l’on n’est pas encore, repoussant incessamment les limites de notre utopie d’être, l’expression de notre humanité persévérante.

Il n’y a pas d’utopie d’être préécrite ou meilleure. Son évidence naît de ce manque d’être qui se forme en nous. Nous nous accomplissons en suivant cet élan, cette puissance d’autoaffirmation. Nous nous accomplissons en même temps que nous définissons notre utilité et notre rapport au monde, dans un attachement inaliénable à ce qui nous est essentiel.

Vivre en utopiste, c’est vivre intensément, réaliser l’utopie d’être ce que nous sommes. L’utopie d’être c’est une raison d’être, une passion d’être, une évidence d’être. Vivre en utopiste c’est incarner cette question: "Qu’allons-nous faire de notre vivant?" Notre accomplissement, la trace que notre génération laissera dans l’Histoire est suspendue à cette question fascinante.

*Jean-Paul Sartre, Situations, Gallimard, janvier 1939.

Dernière ouvrage de l'auteure : Les Suspendu(e)s de Sandrine Roudaut, éditions la Mer Salée, 16€ numérique, 24€ papier

 

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