Allaitement

Suzanne Colson : "Les mères développent leur capacité d’allaitement en allaitant"

Publié le 5 octobre 2019 - Mis à jour le 8 octobre 2019
"Du point de vue de l’évolution, il est insensé que les instincts d’allaitement puissent faire défaut aux mères humaines"
"Du point de vue de l’évolution, il est insensé que les instincts d’allaitement puissent faire défaut aux mères humaines"
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La médicalisation à outrance de la naissance pousse les mères à de fausses croyances en matière d'allaitement. Désormais il faudrait prendre des cours et recevoir les conseils de professionnels (et les suivre !) pour pouvoir allaiter. Le Dr Suzanne Colson, l'une des fondatrices de la Leche League France, revient sur ce comportement inné qu'est l'allaitement et nous explique le "Biological Nurturing".

Suzanne Colson, PhD, est sage-femme, chercheur et docteur en lactation humaine. Ses 45 années de pratique dans le soutien de l’allaitement, en maternité et en individuel lui confèrent une somme d’expériences inestimable. Elle est régulièrement sollicitée pour participer à des conférences aux quatre coins du globe ou pour animer des ateliers amenant à une certification comme consultante BN (BNCLC), formation centrée sur le « Biological Nurturing », concept qu’elle a développé et qui a servi de base à son travail de doctorat. Membre d’honneur et co-fondatrice de La Leche League France, elle est membre du comité scientifique LLL au Royaume-Uni et en France.

La nouvelle édition du livre "L'allaitement instinctif" de Suzanne Colson explique la capacité biologique des mères et des bébés pour démarrer l’allaitement.  Nous avons besoin de désapprendre l’enseignement des méthodes d’allaitement et de restaurer notre confiance dans le projet biologique humain.

Nous lui avons posé quelques questions à ce sujet à l'occasion de sa participation à l'événement "L'allaitement maternel : au delà du lait" les 19 et 20 octobre 2019. Deux journées de conférences et de moments d'échanges autour de l'allaitement avec Suzanne Colson et des pédiatres de renom.

Qu’appelle-t-on allaitement instinctif ? L'instinct n'est-il pas inhérent à l'allaitement ? 

L’allaitement instinctif devrait être l’une des caractéristiques de tous les allaitements. Malheureusement depuis plus de 50 ans, les professionnels de santé suggèrent que “les femmes modernes” n’ont pas d’instinct d’allaitement. Aujourd’hui les médecins, les sages-femmes, les puéricultrices prennent le rôle d’experts en allaitement. Ils enseignent les techniques et procédés aux mères. Ainsi, nourrir un nouveau-né est devenu un acte hyper-médicalisé qui implique l’enseignement et une conduite de l’allaitement uniformisée, gérée par les professionnels de santé.

Des recherches montrent que les bébés humains ont des compétences pour téter ; seulement on ne reconnaît pas aux mères la même expertise. Bien que les consultantes en lactation IBCLC affirment que l’allaitement est "naturel" ; beaucoup d’entre elles enseignent aux mères positions, procédés, techniques. Cet enseignement de partout étouffe tout instinct d’allaitement.

Du point de vue de l’évolution, il est insensé que les instincts d’allaitement puissent faire défaut aux mères humaines. Biological nurturing ou le BN, une nouvelle approche, fait la part belle à l’inné pour la mère et son bébé. Les termes mêmes qui composent l’expression "biological nurturing" impliquent l’idée que la capacité d’allaiter se développe de nombreuses et différentes façons incluant aussi bien des comportements innés que des comportements appris. Le concept du BN nous permet de réévaluer nos priorités et de mettre en évidence les compétences nourricières de la mère. Aujourd’hui sous certaines conditions, l’allaitement maternel redevient instinctif.

A-t-on perdu la capacité d'allaiter dans notre société ?

Des comportements innés ne s’apprennent pas. La capacité d’allaiter de chaque femme est occultée sous des couches néfastes de mythes, croyances, pratiques culturelles.  En tant que femmes, nous ne pouvons pas “réapprendre” nos instincts d’allaitement ; au contraire ils sont génétiquement programmés en chacune de nous. Nous pouvons nous réapproprier l’allaitement et redécouvrir nos instincts en contact étroit avec nos bébés

Ainsi les professionnels de santé devraient arrêter d’enseigner ou de gérer l’allaitement à la place des mères. Notre rôle est plutôt de gérer un environnement propice à la spontanéité et à l’expression des comportements innés d’allaitement. Les mères développent leur capacité d’allaitement en allaitant.

L’ocytocine est l’hormone qui déclenche les comportements innés d’allaitement. Une pulsatilité élevée d’ocytocine à J2 (c'est à dire une libération rythmée et discontinue ndlr) est associé aux taux élevés de la durée de l’allaitement exclusif. Notre rôle est de protéger les mères de tout ce qui peut réduire les taux de pulsatilité d’ocytocine.

Quel est votre rôle d’accompagnement auprès des femmes allaitantes ?

Peu de mères ont des problèmes d’allaitement pendant les 48 premières heures après l’accouchement, Toutefois, beaucoup peuvent se sentir légèrement perplexes. Elles se demandent comment démarrer. En approche BN, au lieu de montrer aux femmes comment initier l’allaitement maternel, nous nous assurons que leurs bébés soient à la bonne adresse, pas dans cette boite en plastique qui sert de berceau à la maternité, mais au sein. Ensuite nous veillons à leur confort pour que la mère puisse regarder son bébé sans se déboiter le cou. Une posture décontractée, le regard, bienveillant, l’échange des regards, sont associés à une pulsatilité élevée d’ocytocine. C’est l’ocytocine qui provoque ce comportement inné.

En revanche la peur et l’anxiété sont des ennemies de l’allaitement réduisant la pulsatilité de l’ocytocine. Ainsi nous protégeons les mères contre toute peur, toute anxiété.

Illustrations tirées du Guide d'allaitement du prématuré, Éditions Fi
Illustrations tirées du Guide d'allaitement du prématuré, Éditions Fi

Quels facteurs stimulent le bon déroulement de l’allaitement ?

En BN, les mères gardent leurs bébés à la bonne adresse : celle où bébé tète activement ou dort joue contre le sein. Pendant les 48 premières heures post-partum, c’est impossible de ne pas avoir assez de lait sauf en cas de pathologie extrême. Les bébés qui ont un contact ventral étroit et continu avec leurs mères têtent fréquemment. Au départ, ingérer de petites quantités de colostrum, le premier lait, aide les bébés à coordonner la succion, la déglutition et la respiration. Chaque fois que le bébé vide le sein, le volume de lait augmente ; ainsi le bébé synchronise la sécrétion lactée maternelle à ses besoins. Ce contact corporel précoce aide la mère à connaître leur bébé plus rapidement et à prendre confiance en elle plus tôt. De même, il réduit les intervalles entre les tétées ce qui aide les bébés à faire la transition métabolique en douceur, c’est à dire de passer d'une alimentation intra-utérine continue aux tétées espacées.

Quelles sont les fausses idées reçues véhiculées sur l’allaitement qui empêchent que tout se déroule naturellement ?

Il y en a beaucoup ! Par exemple, la séparation mère – bébé est un puissant facteur inhibiteur d’allaitement. Garder le bébé en berceau en maternité pendant les intervalles entre les tétées, sépare la maman de son bébé alors qu’ils sont dans la même chambre. De plus, on donne des instructions aux mères d’attendre des signes d’éveil précoces tandis qu’en BN les bébés tètent en sommeil.

Une deuxième fausse idée concerne les besoins du bébé pendant la transition métabolique. Beaucoup de mères croient qu’avant le troisième jour qu’elles n’ont pas de lait ; elles ne reconnaissent pas le colostrum comme leur lait.

Le corps médical, craignant une hypoglycémie, donne trop facilement des compléments. Tout complément de PPN (Préparations Pour Nourrissons) réduit la production lactée. Plus on donne de PPN, moins la production lactée est abondante. C’est un cercle vicieux. De plus, même une petite quantité de PPN ralenti la transition métabolique, supprime la capacité innée de nos bébés à produire des corps cétoniques, carburants alternatifs au glucose. Tous les bébés nés à terme et en bonne santé arrivent au monde bien nourri. Ils n’ont pas besoin d’apport de PPN, trop riches en sucre, pour augmenter leur glycémie. Ils se servent de leur stock accumulé pendant la grossesse pour leurs besoins énergétiques des 48 premières heures post-partum.

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