Allaitement

Michel Odent : "La privation en colostrum est un aspect de la domination de la nature"

Publié le 9 octobre 2019
"Aujourd’hui (...) la plupart des bébés sont délivrés par des professionnels et non pas mis au monde par leur mère"
"Aujourd’hui (...) la plupart des bébés sont délivrés par des professionnels et non pas mis au monde par leur mère"
© Echo Grid / Unsplash

En matière d'accouchement physiologique et de lien mère-enfant, le Dr Michel Odent, gynécologue obstétricien français est une référence. Dans une interview-vérité, il nous partage ses inquiétudes quant à la médicalisation de la naissance et la privation d'accès au colostrum qui en découle.

Le Dr Michel Odent a été responsable des services de chirurgie et de maternité de l’hôpital public de Pithiviers (1962-1985) et a fondé le "Primal Health Research Centre" (Londres). Au cours des années 1970 il a introduit les concepts de "salles de naissance comme à la maison" et de piscines d’accouchement. Il est l’auteur des premiers articles sur l’initiation de l’allaitement dans l’heure qui suit la naissance, du premier article dans la littérature médicale sur les piscines d’accouchement (Lancet 1983), et du premier article appliquant à l’obstétrique la "Gate Control Theory of Pain". Il a créé la banque de données de "recherche en santé primale" (www.primalhealthresearch.com). Auteur de 16 livres publiés en 22 langues. Auteur de 116 articles indexés dans Pubmed (Odent M). Conseiller médical à La Leche League International.

 A l'occasion des journées de conférence "L'allaitement maternel, au delà du lait" les 19 et 20 octobre 2019, le Dr Michel Odent évoquera l'avenir du colostrum humain. Un sujet brûlant à l'heure de la médicalisation à outrance de la venue au monde de tous les nouveaux bébés. L'occasion pour FemininBio de lui poser quelques questions. 

Quelle est la composition du colostrum humain ? Est-il proche de celui d’autres animaux ?

Il y a une multitude de différences en ce qui concerne la composition du colostrum parmi les groupes de mammifères. En réalité, ce qui caractérise le colostrum humain, c’est que, même s’il est bénéfique, il n’est pas vital dans notre espèce. La preuve en est que, depuis des millénaires, l’un des effets des croyances et rituels transmis de génération en génération sur les cinq continents a été de retarder l’initiation de l’allaitement et de priver les bébés humains de colostrum précoce. Cependant ils ont survécu. 

Chez la plupart des autres mammifères, le nouveau-né ne survit que s’il a accès immédiat et facile à la mamelle. Cette caractéristique humaine est liée à une structure particulière du placenta qui permet le transfert facile des anticorps. Ce qui est particulier à notre espèce, c’est la structure du placenta plutôt que la composition du colostrum.

La principale préoccupation, à la naissance d’un bébé humain, est le degré de familiarité et de diversité des microorganismes qui vont être les premiers à coloniser le corps du nouveau-né et qui amorceront la programmation de son système immunitaire. Il s’agit de la façon dont la santé commence a se construire. S’il y a eu récemment une révolution dans l’histoire de la naissance, elle se situe sur le plan bactériologique, et donc aussi immunologique. Dans le contexte scientifique actuel, Il faut distinguer deux sortes de naissances : les naissances à la maison et les naissances "ailleurs".

Qu’est ce que le colostrum apporte au nouveau-né que ne peuvent remplacer les préparations de synthèse ?

Il est impossible de remplacer les microbes amicaux apportés par le colostrum. Il est difficile d’imiter les fluctuations rapides de la composition du colostrum. Par exemple la composition en certains "oligosaccharides" n’est déjà plus la même le troisième jour que le premier jour. Ces oligosaccharides sont des "prébiotiques". Cela signifie qu’ils nourrissent les "bons" microbes.

Ces considérations offrent une occasion de souligner qu’a l’ère de la privation microbienne habituelle dans la période néonatale le colostrum est devenu plus précieux que jamais, même s’il n’est pas (stricto sensu) vital.

Quelle est la symbolique du colostrum ?

Jusqu’a une date récente, le colostrum n’intéressait guère que les éleveurs et les vétérinaires. On ne peut parler que de croyances - habituellement négatives – concernant le colostrum humain.

La médicalisation de l’accouchement nuit-elle à l’accès du nourrisson au colostrum de sa mère ?

Il y a une telle continuité physiologique entre accouchement et allaitement que la socialisation de la période périnatale a toujours été le principal obstacle à l’accès au colostrum précoce. Aujourd’hui, à l’échelle mondiale, à l’ère de la pharmacologie et de la césarienne facile, la plupart des bébés sont délivrés par des professionnels et non pas mis au monde par leur mère.

Cela explique que la plupart des nouveau-nés ne consomment pas la quantité de colostrum précoce qu’ils sont censés consommer. Cela explique que certaines conditions pathologiques, comme les hémorragies du nouveau-né liées a une déficience en vitamine K, ne se voient que chez les bébés nourris au sein. 

Vous dénoncez une attitude négative vis à vis du colostrum, et une "privation volontaire" dans nos sociétés. Pouvez-vous nous en dire plus ?

Le retard à l’initiation de l’allaitement, et donc la privation en colostrum, est un aspect, parmi beaucoup d’autres, de la domination de la nature qui a commencé il y a environ dix mille ans avec la domestication des plantes et des animaux.

Vous dites que la privation du colostrum développe l’agressivité de l’être humain. Est-ce pour vous la première cause de l’état actuel de notre société ?

A partir de l’époque où l’agriculture et l’élevage impliquaient la notion de territoire et augmentaient les risques de conflits entre êtres humains, il y avait un avantage évolutif a privilégier le développement du potentiel humain d’agressivité.

D’une façon générale, ce potentiel est primordial lorsque les stratégies de survie ont pour base la domination de la nature. Les interférences rituelles dans la relation mère-nouveau-né avaient un avantage tant que les limites de la domination de la nature n’avaient pas été atteintes. Aujourd’hui il faut se demander comment se développe le respect pour la "Terre-Mère".

Quelles seraient selon-vous les solutions pour inverser la tendance ?

Après des millénaires de socialisation de l’accouchement, l’incompréhension culturelle des processus physiologiques dans l’espèce humaine est profonde. Nous devons compter sur la neurophysiologie moderne pour bousculer les effets de la tradition. C’est l’un des principaux thèmes de mon dernier livre intitulé « The Future of Homo », publié par World Scientific. Nos principales raisons d’optimisme sont apportées par des disciplines scientifiques émergentes a évolution rapide.

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