Interview

Lionel Astruc : la “fausse générosité” de Bill Gates, l'enquête

Publié le 12 juin 2019
"Oui, Bill Gates pense qu'il faut apporter 'aux paysans pauvres la science et les technologies agricoles' dont 'les entreprises privées' ont 'la véritable expertise', à savoir les OGM et la biotechnologie, que la fondation met particulièrement en avant"
"Oui, Bill Gates pense qu'il faut apporter 'aux paysans pauvres la science et les technologies agricoles' dont 'les entreprises privées' ont 'la véritable expertise', à savoir les OGM et la biotechnologie, que la fondation met particulièrement en avant"
© © Kjetil Ree / Wikipédia

Depuis les années 2000, Bill Gates véhicule l’image d’un bienfaiteur planétaire grâce à l’action de la Fondation Bill & Melinda Gates (FBMG). Derrière ces dons généreux se cache pourtant une mécanique bien rodée : le "philanthro-capitalisme". Le journaliste Lionel Astruc a mené une enquête approfondie sur le "charity business" mené par la deuxième fortune mondiale.

Retrouvez l'intégralité de cette interview dans le magazine FemininBio #23 juin-juillet 2019
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Renconter avec Lionel Astruc, l'auteur de cette enquête sur Bill Gates et le "charity business". 

Pourquoi cette enquête ? Pourquoi maintenant ?

J’ai toujours trouvé naïve cette vénération suscitée par l’image de Bill Gates, qui serait une sorte de Monsieur Parfait, un demi-dieu. Et chaque fois qu’un journaliste le décrit comme un champion du monde de la générosité je fais des bonds ! Jusqu’au jour où, dans le supplément d’un grand journal quotidien consacré au mécénat et rédigé par des spécialistes, j’ai lu pour la énième fois cette description de Bill Gates dépourvue de distance critique. Mes conversations avec Vandana Shiva sont aussi pour beaucoup, car elle est témoin de l’œuvre de la fondation sur le terrain.

Avec qui avez-vous travaillé pour réaliser cet ouvrage ?

C’est un ouvrage collectif dont j’aurais voulu qu’il soit cosigné avec d’autres, mais tous n’avaient pas autant de temps à y consacrer. J’ai notamment travaillé avec Mark Curtis, un écrivain, historien et journaliste d’investigation britannique qui fut auparavant chercheur à l’Institut royal des affaires internationales. Mais j’ai aussi été aidé par l’ONG britannique Global Justice Now, qui a publié un excellent rapport intitulé Gated development : is the Gates Foundation always a force for good ?, malheureusement passé inaperçu.

D’autres organisations et médias ont été de bonnes sources d’inspiration dont Grain, The Ecologist, The Lancet ou encore la sociologue Linsey McGoey qui a étudié en profondeur les mécanismes du philantro-capitalisme et ses racines historiques. Un travail passionnant !

Et une fois encore je dois beaucoup aux informations que m’a communiquées Vandana Shiva.

Quelles sont vos sources principales de renseignements, notamment concernant les flux financiers de la Fondation Gates ?

C’est peut-être le point le plus signifiant : en dépit de l’opacité de la fondation, ces informations sont accessibles notamment à travers les sources évoquées plus haut. Mais la fondation travaille dans tant de secteurs et avec tant de filiales que la complexité fait écran à une compréhension des enjeux, et notamment des conflits d’intérêt à petite et grande échelle.

Il s’agit de rassembler les pièces d’un puzzle pour montrer l’image complète et ainsi déjouer la stratégie d’éparpillement de la FBMG. Par rapport à mon livre précédent, Traque Verte, la FBMG et Microsoft sont un continent, un univers qui n’est pas rattaché à la réalité d’un seul territoire mais qui agit dans le monde entier.

Qu’entendez-vous par "fausse générosité", concernant la Fondation Gates ?

Pour comprendre de quelle manière fonctionne la fondation et quels objectifs elle sert vraiment, j’ai suivi le parcours de l’argent. Le constat dressé est simple : depuis la source de ces flux financiers jusqu’à leur aboutissement, toutes les étapes sont sujettes à caution.
Dès le départ, on constate que la fortune de Microsoft est basée sur des abus de position dominante colossaux, sur une manière très brutale de faire des affaires et sur un principe qui fait de Microsoft le Monsanto du logiciel : le brevetage à outrance.

Ensuite l’argent passe par la case évasion fiscale, qui prive les États de leurs moyens d’action (environnement, santé, etc.). Avant d’arriver à la Fondation, l’argent est investi dans un trust qui favorise les secteurs les plus nuisibles et opposés à l’intérêt général (armement, junk-food, OGM, etc.), nourrissant les fléaux contre lesquels la fondation prétend lutter. Or, le comble est que les entreprises du trust sont aussi souvent celles chez qui l’argent des "dons" finit par atterrir. Alors la boucle est bouclée !

Quelle est la quête du couple Gates à travers sa fondation ?

Cela peut paraître surprenant mais je les crois sincères dans leur volonté de faire le bien. C’est probablement ce qui les entraîne à rester sourds aux remises en cause. Ils sont persuadés de bien faire !
Leur philosophie qui met sur un piédestal la technologie et les multinationales est en accord parfait avec l’action de la fondation.

La suite de cette interview est à retrouver dans notre dernier numéro

 

 

"L'art de la fausse générosité, la Fondation Bill et Melinda Gates", Lionel Actruc, postface de Vandana Shiva, éditions Actes Sud.

 

 

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