Allaitement

Dr Marc Pilliot : "En France, nous avons une culture de non-allaitement et de séparation depuis des siècles"

Publié le 1 janvier 2020 - Mis à jour le 7 janvier 2020
© Adolphe Piot [Public domain]

Après une carrière entière tournée vers l'accueil du nouveau-né et l'allaitement maternel, le Dr Marc Pilliot nous livre les clés de l'histoire de l'allaitement à travers les âges pour mieux comprendre ce qui se joue aujourd'hui sur le sujet de la maternité dans notre société, et particulièrement en France.

Le Dr Marc Pilliot a dédié sa carrière médicale à la petite enfance et en particulier à l'allaitement maternel. C'est à l'occasion de sa participation à l'événement "L'allaitement maternel : au delà du lait" les 19 et 20 octobre 2019 que nous lui avons posé quelques questions. Deux journées de conférences et de moments d'échanges autour de l'allaitement avec Suzanne Colson et des pédiatres de renom.

D'où vient votre engagement fort en faveur de l'allaitement ?

C’est l’histoire de toute une vie ! En premier, j’ai déjà remarqué que les médecins qui s’engageaient dans l’allaitement maternel avaient souvent été allaités eux-mêmes par leur propre mère. C’est mon cas. 
Puis, beaucoup plus tard, pendant les études de médecine, il y a eu l’engagement dans la pédiatrie, c’est-à-dire une façon de s’engager pour le bien-être de l’enfant. Puis, à l’intérieur de la pédiatrie, est venu l’intérêt pour le nouveau-né et le tout-petit, à une époque où on découvrait leurs extraordinaires capacités à s’ouvrir au monde et à se développer vers une multitude de potentialités. A l’Institut de Puériculture de Paris, où j’ai travaillé pendant une dizaine d’années en réanimation néonatale, il y avait une culture de l’allaitement maternel bien ancrée : c’est là où avait été créé le premier lactarium de France, à la fin des années 1940. Par la suite, ma curiosité pour le nouveau-né, le tout-petit, mais aussi pour l’allaitement, s’est toujours amplifiée : il y avait tout à découvrir, avec la nécessité d’un regard pluridisciplinaire. En effet, il faut une science très pointue pour aborder le développement du tout-petit, pour comprendre le fonctionnement de la lactation humaine et pour explorer la composition du lait maternel. Mais il faut aussi tenir compte de plein d’autres éléments qui viennent s’intriquer étroitement : l’émotionnel, le psycho-affectif, le psychosocial, l’histoire générationnelle, l’histoire de la société, voire l’ethnologie. 

Comment notre société en est-elle arrivée à devoir défendre une pratique aussi naturelle que l'allaitement maternel ?

En France, nous avons une culture de non-allaitement et de séparation depuis des siècles. A Versailles, pour maintenir leur rang social, les femmes confiaient leur enfant à une femme nourricière, puis plus tard à un éducateur. Par ailleurs, dès le 16ème siècle, « l'allaitement mercenaire » était déjà assez fréquent : des nourrices quittaient la campagne et leur propre bébé pour monter à la ville, afin de nourrir les enfants des nobles et des riches bourgeois ; dans environ 2/3 des cas, leur propre enfant mourait par maltraitance ou par malnutrition dans la famille où il avait été laissé. 

Puis, avec l’essor industriel, le phénomène des nourrices s’est étendu aux classes ouvrières : pour nourrir leur enfant, les femmes ne pouvaient plus quitter leur poste de travail comme elles le faisaient autrefois dans les champs ; l’enfant était donc envoyé chez une nourrice à la campagne.  Mais les voyages dangereux à cette époque-là et l’état sanitaire déplorable provoquaient environ 70% de mortalité. De ce fait, le principe des nourrices mercenaires a été très réduit, voire interdit en Europe dès le début du 19ème siècle… sauf en France qui a continué jusqu’à la moitié du 20ème siècle. En raison de cette histoire très particulière, nous avons vécu une effroyable contradiction vers la fin du 19ème siècle, lorsque Pasteur a découvert les microbes et la nécessité de l’hygiène : d’un côté, une mortalité infantile effrayante à cause des abandons provoqués par le marchandage de l’allaitement et, de l’autre côté, des enfants qui pouvaient être nourris avec un lait de vache sans microbe et qui pouvaient rester auprès de leur mère grâce à la création des garderies de jour à la fin du 19ème siècle.

Ainsi, dans l’inconscient collectif français, l’allaitement (par une nourrice) peut entraîner la mort, et le biberon (donné par la mère) permet la vie. Nous sommes le seul pays au monde à avoir vécu une telle expérience.  Enfin, dernier élément, nous sommes dans une culture très cartésienne qui cherche toujours à maîtriser la Nature. Regardez les jardins à la française : tout y est rectiligne et pas une feuille d’arbre ne dépasse. Cet état d’esprit de maîtrise permanente s’accorde mal avec l’émotionnel, voire l’irrationnel, d’une naissance, d’un bébé, d’un allaitement. C’est un professeur de médecine français qui a institué, dans les années 1930, le principe des tétées toutes les trois heures et une seule tétée la nuit : on sait maintenant que c’est totalement à l’encontre de la physiologie. Avec tout ce passé culturel, il n’est pas étonnant que, en France, il soit difficile d’aborder sereinement le sujet de l’allaitement maternel

L'allaitement est-il un sujet féministe selon vous ?

Oui et Non ! Mais, là encore, nous avons des particularités bien françaises. Au 19ème siècle et au début du 20ème siècle, en France comme ailleurs, le féminisme était « identitaire » : la maternité et l’allaitement étaient considérés comme spécifiquement féminins. Les femmes ont donc combattu pour que la fonction sociale de la maternité soit reconnue : c’est ainsi qu’elles ont obtenu, au début du 20ème siècle, le congé maternité, puis les heures d’allaitement pendant le travail, puis les allocations. 

Dans les années 1950-1960, le féminisme est devenu « égalitariste » : combat pour une stricte égalité entre homme et femme car « la maternité est un esclavage, lieu de domination masculine ». Certes ce mouvement a eu de l’écho dans tout le monde occidental, mais c’est en France qu’il a été le plus marqué, en raison de la forte influence intellectuelle de Mme Simone de Beauvoir à l’époque, et de Mme Elisabeth Badinter encore actuellement. 

L’effet a été d’autant plus profond que nous sortions de l’époque calamiteuse du gouvernement de Vichy où le droit des femmes avait beaucoup régressé (Travail, Famille, Patrie). Mais les nouvelles générations évoluent et abordent leur identité d’une toute autre façon. Certes, elles reconnaissent le combat fondamental de leurs aînées pour l’égalité entre les hommes et les femmes dans le travail, dans la vie sociale et même dans l’organisation de la vie familiale, mais beaucoup regardent maintenant leur maternité ou leur allaitement comme une opportunité leur permettant d’explorer d’autres facettes de leur féminité, comme pour aller au plus profond d’elles-mêmes.

En effet, avec une grossesse, puis avec un allaitement éventuel, la femme est confrontée à l’émotionnel, voire à l’irrationnel, et souvent à la nécessité de lâcher prise : c’est une véritable plongée vers la sensibilité et la fragilité humaines. La grossesse, l’accouchement, l’allaitement sont des chemins initiatiques qui conduisent à la remise en question, à une meilleure connaissance de soi, à l’empathie, à l’écoute : autant de qualités qu’on retrouve souvent chez les femmes. Oui, décidément, la grossesse et l’allaitement sont de véritables sujets féministes. D’ailleurs, quand Homo Sapiens a commencé à se sédentariser et à découvrir l’agriculture, il a compris progressivement qu’il y avait un lien entre le coït et la grossesse : découverte d’un puissant pouvoir féminin qu’il a rapidement cherché à dominer par la force. 

Le Dr Marc Pilliot fut pédiatre en réanimation néonatale à l’Institut de Puériculture de Paris de 1975 à 1983, pédiatre libéral à Roubaix, avec activité en maternité, de 1984 à fin 2013  puis formateur en Périnatalité et Allaitement maternel de 2008 à fin 2015. Parmi ses actions il a également co-piloté le projet IHAB (Label OMS « Initiative Hôpital Ami des Bébés »), été Président de « L’ENVOL » de 1985 à 2007 : Association pour les professionnel(le)s de maternité afin d’améliorer l’accueil et l’éveil du nouveau-né-DIU « Lactation Humaine et Allaitement Maternel » (DIULHAM) en 2002 et consultant en lactation en 2004. Enfin, il fut le président de la CoFAM (Coordination Française pour l’Allait. Maternel) de 2003 à 2011 et est Membre de la Commission Nationale de la Naissance et de la Santé de l’Enfant (CNNSE) au Ministère de la Santé depuis mars 2011

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