Sexisme

Femme-objet, femme-malédiction : les mythes de l'Antiquité aux origines du machisme

Publié le 16 janvier 2020
Dominique Labarrière, ex-professeur de philosophie, journaliste indépendant passionné d’Histoire et de romans historiques. Il a notamment apporter sa collaboration à Ouest-France, Le Quotidien de Paris, Le Figaro. Il est aussi auteur de nombreux romans et a été chroniqueur judiciaire pendant quinze ans pour un quotidien régional. Il se consacre depuis quelques années à l’étude et à l’analyse de faits divers, d’énigmes judiciaires, de procès et de faits historiques
" Si la fameuse guerre de Troie éclate, les responsables désignées en sont des femmes, divines et mortelles, réputées futiles, vaniteuses, inconstantes, inconséquentes, manipulatrices, légères, vindicatives, versatiles "
" Si la fameuse guerre de Troie éclate, les responsables désignées en sont des femmes, divines et mortelles, réputées futiles, vaniteuses, inconstantes, inconséquentes, manipulatrices, légères, vindicatives, versatiles "
© Franz von Stuck

Lorsque vous pensez aux mythes issus de l'Antiquité, ce sont surtout Ulysse, le Minotaure, Icare, Persée qui vous viennent à l'esprit ? Et si une autre lecture existait, mettant en exergue les préjugés sexistes qui naquirent dans les premiers écrits masculins ? À travers les légendes de Gaïa, Héra, Aphrodite, Athéna et autres figures féminines, nos références culturelles méritent une nouvelle compréhension. 

Cet article a été publié dans le magazine FemininBio #26 décembre 2019-janvier 2020

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Voilà près de trente siècles, deux immenses auteurs grecs, Homère et Hésiode, livraient à l’humanité des écrits dont on peut dire qu’ils sont à la source même de nos cultures occidentales. Homère nous conte l’épopée de la guerre de Troie et le long périple d’Ulysse s’en revenant vers sa patrie. Hésiode présente, quant à lui, la généalogie des divinités de l’Olympe ainsi qu’une interprétation de l’origine du monde. On ne retient le plus souvent de ces textes mythologiques que les hauts faits des Achille, Agamemnon, Hector, Ulysse, ou ceux de Jupiter armé de sa foudre, de Pénélope armée, elle, de sa longue patience, d’Aphrodite parée de sa prodigieuse beauté...

Or, derrière l’indiscutable génie poétique de ces œuvres se dessine une conception de la femme qui n’a cessé depuis lors de s’imposer dans les mentalités, les mœurs et les lois. Une conception réductrice qui sévit aussi bien dans les œuvres de penseurs considérables que dans les lieux communs des dîners en ville et les grasses plaisanteries de bistrot. Un examen méticuleux du contenu de ces écrits montre clairement à quel point la prétendue infériorité – physique, intellectuelle, morale, spirituelle – de la femme a été posée, dès ces commencements littéraires, en principe intangible. 

De la femme malédiction à la femme trophée

Le ton est donné avec l’apparition de la première créature féminine destinée aux mortels : Pandore. Prométhée ayant dérobé le feu du soleil pour leur en faire don, Jupiter entre dans une de ses divines colères. Le feu, c’est lui-même qui l’avait confisqué aux mortels. Aussi entend-il châtier Prométhée. Celui-ci est aussitôt enchaîné à la montagne du Caucase et condamné à avoir le foie indéfiniment dévoré par un rapace. Mais Jupiter entend aussi punir les mortels pour leur complicité passive. Et ce châtiment, il le veut particulièrement sévère. C’est ainsi qu’il leur envoie Pandore, " la Femme ". La première. Ainsi, à l’origine même, la femme ne saurait être perçue comme un bienfait, mais au contraire comme une malédiction, une punition. 

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Par ailleurs, si la fameuse guerre de Troie éclate, les responsables désignées en sont des femmes, divines et mortelles, réputées futiles, vaniteuses, inconstantes, inconséquentes, manipulatrices, légères, vindicatives, versatiles. Tout commence avec Éris, divinité féminine de la discorde – car la discorde ne saurait être que d’origine féminine, on l’aura compris. Celle-ci sème le venin de la jalousie parmi trois déesses majeures, Héra, Aphrodite et Athéna. Laquelle est la plus belle ? Voilà l’enjeu.

Pâris, le berger fils de roi, est désigné arbitre. Il élit Aphrodite parce que celle-ci lui a promis en récompense la plus belle des mortelles, la Troyenne Hélène. Il l’enlève, la guerre s’ensuit. Hélène ouvre ainsi la longue tradition de la femme récompense, la femme trophée, la femme butin, pour tout dire. Mais qu’on ne s’y trompe pas, elle-même présente des travers affirmés avec constance comme typiquement féminins : elle est séductrice, adultère, perfide, parjure.

Les qualités féminines ? Le sacrifice et la souffrance

Dans ces textes mythologiques, lorsque la femme, divinité ou mortelle, est parée de qualités, de caractéristiques positives qui la rendent digne d’estime, d’admiration, ce ne peut être que dans le sacrifice, l’oubli de soi, la souffrance acceptée, la soumission à une destinée contraire. Ou pour les grandes déesses, dans la virginité, c’est-à-dire dans le renoncement à toute sensualité sexuée. Pénélope est un exemple remarquable dans le registre du sacrifice vertueux. Ulysse, son combattant de mari, est absent quelque vingt années. Dix passées au siège de Troie, dix autres pour le retour. L’épouse est alors assiégée par cent vingt-neuf prétendants, tous plus entreprenants les uns que les autres, qui ne cessent de lui seriner qu’il n’y a plus d’espoir de voir revenir le glorieux guerrier.

Prétextant ne pouvoir faire son choix que lorsqu’elle aura terminé une tapisserie dont elle s’emploie à défaire la nuit ce qu’elle a tissé le jour, elle tient bon. Ainsi, aucun de ces soupirants n’aura accès à son cœur ou à sa couche. Pénélope serait donc particulièrement exemplaire par cette infinie patience et, bien sûr, par l’extrême rigueur du sacrifice. Cependant, il existe une autre version : selon celle-ci, Pénélope aurait cédé aux cent vingt-neuf assiégeants en question. Alors se dessine la conception effarante, mais vivace encore aujourd’hui, qui verrait assez bien la femme réduite à deux types extrêmes : la vertueuse sublime ou la salope forcenée. 

Ce ne sont ici que quelques figures à peine esquissées, mais il est évident que les écrits mythologiques ont insidieusement façonné une conception de la féminité dont nombre de caractéristiques négatives sont encore présentes dans notre inconscient collectif, plombant la vie tant sociale que privée des femmes. Cela dit, qu’on ne se méprenne pas : il ne s’agit en aucune façon d’interdire ou de censurer si peu que ce soit ces œuvres magistrales. Il s’agit juste d’apprendre à les lire les yeux ouverts. 

Notre experte 

Dominique Labarrière, ex-professeur de philosophie, passionné d’Histoire, auteur de nombreux ouvrages et romans historiques, a écrit La mythologie au féminin, paru en octobre 2019, aux éditions Trédaniel. 

 

 

 

 

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