Femme d'exception

L'interview de Mona Chasserio, la dame de coeur des oubliées

Publié le 26 mars 2020
"Issue d’une famille matriarcale, j’ai vu les femmes dans une souffrance énorme. Au sein de toute cette violence, je me suis demandé : quels enfants vont-elles mettre au monde ?"
"Issue d’une famille matriarcale, j’ai vu les femmes dans une souffrance énorme. Au sein de toute cette violence, je me suis demandé : quels enfants vont-elles mettre au monde ?"
© Uniesverselles.senegal

S'il est bien une personne à l'incroyable destinée, c'est bien Mona Chasserio. Un jour, à 42 ans, elle quitte une vie confortable pour s'installer avec les femmes de la rue, après avoir pris conscience de la tragédie des sans-abri aux côtés de l'Abbé Pierre. Une décision radicale qui l'a menée à bâtir des lieux d'accueil pour les femmes les plus défavorisées de ce monde. Rencontre avec celle qui révèle les trésors cachés des exclues de l'humanité. 

Cet article a été publié dans le magazine FemininBio #27 février 2020 - mars 2020

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En Afrique depuis onze ans, après vingt ans passés en France, Mona Chasserio poursuit sa mission d'accompagnement auprès de celles que la violence n'a pas épargnées, à travers l'établissement d'accueil qu'elle a créé au Sénégal : La Maison Rose. 

Loin des codes du " social business ", elle acquiert une compréhension unique d'un continent qui vit " dans un autre temps, avec d'autres données, d'autres souffrances ".

Et pour sortir les femmes violées de la misère de la rue, elle " remonte leur histoire pour la dénouer " et faire émerger en chacune son plein potentiel. 

Quel a été le déclic pour tout quitter ?  

J’ai vécu une ouverture spirituelle qui m’a poussée à aller à la source de la souffrance. J’ai quitté ma famille, et rencontré l’Abbé Pierre, qui m’a transmis ce regard sur les femmes de la rue, dont personne ne s’occupait à l’époque. J'ai décidé d'aller vivre auprès d'elles. 

Comment êtes-vous parvenue à dépasser vos peurs ?

Quand vous vivez une telle expérience métaphysique, au-delà du mental, il n’y a plus de doute. Puis je n’ai fait que suivre ce qui m’était demandé. J’étais pourtant très rationnelle, je vivais avec des chercheurs, car je voulais tout comprendre. Puis, au fur et à mesure, j’ai reçu comme des petites touches de lumière que je ne pouvais expliquer. 

Un paysage, un état, un son me parlaient sans que je puisse l’expliquer. Je me suis dit que je devais faire un point sur ma vie pour comprendre ces phénomènes. Cette nuit-là, j’ai vécu cette ouverture. Nous étions en 1989. 

Qu’est-ce qui a motivé votre départ pour l'Afrique ? 

Après avoir vécu l’Occident, son rationalisme et ses méthodes extérieures à l’être humain, il fallait que je passe à l’Orient où le temps n’est pas le même. Je voulais expérimenter deux mondes totalement différents pour voir de quelle manière on peut intégrer en soi les deux faces. C’est Nicolas Sarkozy qui m’a permis de réaliser le projet dans le quartier le plus pauvre du Sénégal.

Vous dites que les femmes à qui vous venez en aide vivent une renaissance. Pouvez-vous nous expliquer ? 

Issue d’une famille matriarcale, j’ai vu les femmes dans une souffrance énorme. Au sein de toute cette violence, je me suis demandé : quels enfants vont-elles mettre au monde ? Pour comprendre ce que j’appelle “ l’inexistence ” j’avais besoin d’aller au-delà du corps. Nous avons construit un monde où il faut être conforme à des cases pour intégrer la société. Moi, ce qui m’intéresse, c’est comprendre la souffrance intérieure d’une personne.

Quels sont les nœuds qui l'empêchent de vivre et de connaître ce qu’elle est, car elle a toujours les yeux tournés vers l’arrière, vers sa souffrance ?

Ces femmes ne peuvent pas voir les qualités qu'elles ont reçues en naissant pour aller vers la construction de soi. Alors j’ai monté " Cœur de femmes " à Paris, la " Maison Rose ", au Sénégal, qui sont des lieux fermés, comme un ventre, où celles qui viennent sont “ contenues ”. Elles peuvent s’y déposer pour renaître grâce à tous les ateliers pour remonter l’inconscient et sentir ce qu’elles ont vécu dans leur corps.

L’être humain peut-il s’apprendre pour mieux se comprendre ? 

J’ai formé mes équipes en leur désapprenant le diplôme pour apprendre l’être humain. Je leur montre de quelle manière regarder autrement, voir ce qu’ils ne voient pas et entendre ce qu’ils n’entendent pas. “ Comment vois-tu l’autre au-delà de la forme ? ” Notre identité et notre personnalité se forment dans les premières années de la vie. Tant qu’on n’a pas compris pourquoi on souffre, on regarde en arrière. Et pourtant Dieu ne nous a pas dotés d’yeux derrière la tête. Ce qu’il faut c’est ramener à aujourd’hui, à ce que je suis. Chacun de nous a reçu un trésor pour accomplir son œuvre, qu’on ne peut réaliser que s'il s'agit vraiment de nos qualités profondes. 

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Comment vous détachez-vous de qui vous êtes pour comprendre l’autre ? 

J’ai la capacité de vider ma tête en quelques secondes et de sentir l’énergie des autres. C'est une capacité à être dans l’instant, comme dans cette célèbre phrase du Petit Prince : " L’essentiel est invisible pour les yeux, on ne voit bien qu’avec le cœur. ” C’est apprendre à se pardonner, se dire que son histoire ne pourra pas changer et revenir à aujourd’hui, à ce vers quoi je vais. C’est arrêter le mental pour laisser le subtil faire son travail. 

Vous appliquez une quête de sens très actuelle aux personnes les plus abîmées par la vie. Quelle est votre méthode ?  

Ici, c’est la maison de la parole. Tout circule, on ne retient rien, tout passe. Il y a des ateliers corporels, comme l’école du cirque, qui permettent aux femmes violées de se réapproprier leur corps. Ou encore des contes pour développer l’imaginaire, qui permet de voir et d’apprendre autrement, puis l’alphabétisation, le dessin, le jogging… De ces ateliers émergent des spécificités. L'une des femmes poursuit une carrière dans le basket, une autre est devenue la première femme semencière bio. 

Comment se passe aujourd’hui la vie à la Maison Rose ? 

Il m’a fallu dix ans pour en poser toutes les pierres et me dire aujourd’hui que tout cela est juste. Les femmes y séjournent le temps qu’il faut à chacune pour transformer son histoire. Ce qui est amusant c’est que, souvent, elles restent neuf mois. Elles arrivent enceintes, chassées de leur maison, dans un pays où l’avortement est passible de prison. Nous accueillons en ce moment environ 16 femmes, 10 adolescentes, 8 enfants et 14 bébés tous issus du viol. La plus jeune fille à avoir accouché est âgée de 10 ans à peine.

Avec mon amie Danielle Hueges, engagée avec moi dans cette aventure depuis de nombreuses années, nous vivons des sueurs froides, car il faut payer chaque mois 40 personnes pour parvenir à un travail de qualité. Nous sommes aidées par l’UNICEF, mais financièrement c’est très lourd. Nous gardons la foi, et la main tendue arrive toujours. J’y vois un signe que cela doit exister ! 

Quel est votre espoir pour le monde d’aujourd’hui ? 

Je sais que le monde ne changera pas vraiment. Nous nous dirigerons vers la destruction tant que nous ne serons pas capables de réfléchir autrement. L’espoir c’est justement ce changement de regard, en montrant que des gens sont encore “ dans le vivant ”. Nous avons perdu la vie qui est profondément en nous et je ne néglige pas le temps que je donne aux autres car je voudrais vraiment qu’ils comprennent l’essentiel, et inversent leur regard.

Si aujourd’hui chacun fait ce qu’il a à faire dans le monde, il peut montrer autre chose. On pourra alors vivre ensemble, être complémentaires, et se donner la main pour construire et mettre de la joie là où il n’y en a plus vraiment.

Pour aller plus loin 

Pour soutenir ou adhérer à l'association " Les amis de la Maison Rose ", rendez-vous sur lamaisonrose.org/faire-un-don. 

 

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