Alterculteurs

Jill Redwood, la vie auto-suffisante d'une ermite gardienne de la forêt

Publié le 13 décembre 2018
Ariane et Thomas ont décidé de faire un tour du monde à la recherche d'alternatives à la société de consommation. Ils racontent leurs découvertes sur leur site internet : www.alterculteurs.net
 "Je me sens plus à l'aise avec les animaux que dans des foules."
"Je me sens plus à l'aise avec les animaux que dans des foules."
© Les alterculteurs

Depuis plus de 40 ans, Jill vit en auto-suffisance au milieu d'une forêt qu'elle défend contre l'industrie du bois. Celle qui se qualifie d'ermite a construit sa propre maison. Des panneaux solaires et un moulin à eau produisent son électricité. Elle boit l'eau de pluie ou celle de la rivière. Les chèvres lui donnent du lait, les volailles des œufs et ses potagers de la nourriture toute l'année.

Au milieu de la forêt entre deux grands parcs nationaux australiens, la maison de Jill est faite de bric et de broc. Dans la cour, un chien, deux chevaux de trait, des chèvres, et Jill avec ses cheveux blancs et ses yeux bleus pétillants de bonté. En cueillant les poireaux du jardin, elle se confie sur sa vie hors du commun.

Tu es née et tu as grandi en ville. Comment as-tu décidé de devenir autosuffisante ?

Je n'ai pas eu de déclic. J'ai toujours beaucoup aimé les chiens, les animaux et être dans la nature. Je me sens d'ailleurs plus à l'aise avec les animaux que dans des foules. Depuis petite, quand les gens me demandaient « Jill, qu'est ce que tu veux faire quand tu seras plus grande », je répondais « ermite ! ». J'ai toujours pensé que c'était la meilleure chose à laquelle on pouvait aspirer dans la vie.

Comment as-tu appris tous ces savoirs pratiques, couper du bois, construire une maison... etc. ?

J'ai appris en faisant et en observant. J'allais dans ces reconstitutions pour touristes où l'on voit la vie des premiers pionniers australiens. Ils fabriquaient tout avec des outils manuels, je me suis inspiré de leur savoir-faire. J'ai lu des bouquins aussi. Et j'ai rencontré un vieil homme, "old Erny", un chaudronnier. Il m'a appris la débrouille : réparer une voiture avec un fil de fer ou un réservoir d'essence avec un bout de savon.  J'ai fait beaucoup d'essais et d'erreurs, puis j'y suis arrivée.

Qu'as-tu ressenti la première fois que tu t'es installée loin de tout ?

Ma première maison dans le « bush » était un cottage de forgeron dans un village fantôme, sans eau ni électricité. C'était génial ! Comme un petit paradis. J'y ai appris à cultiver mes légumes, à élever des chèvres et des poules, à couper mon propre bois. J'ai construit une cabane pour le conserver au sec à partir de troncs récupérés dans le bush. Le toit et les murs étaient en tôle ondulée récupérée à la décharge. Je vivais avec peu d'argent donc je devais tout faire moi-même. Comme les pionniers.

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Tu as construit des maisons dans plusieurs endroits différents. Pourquoi cette vie nomade, avant de t'installer ici ?

Ce n'était pas un besoin mais plutôt une nécessité. Quand je vivais dans ce cottage de forgeron j'étais heureuse, mais il y avait un campement de 500 hommes un peu plus loin sur la route. Ils construisaient un barrage. L'info avait tourné qu'une femme célibataire vivait seule dans le coin et ils m'ont harcelée..  Heureusement j'avais quelques bons chiens avec moi.

Je suis ensuite allée vivre sur une ferme de fleurs en bio, qui faisait leurs cultures à l'aide d'un  cheval de trait. J'y ai beaucoup appris mais ce n'était qu'un arrangement temporaire

Puis j'ai déménagé sur un terrain acheté avec cinq amis. J'ai été la seule à venir m'y installer finalement. J'ai construit ma propre maison, avec des matérieux de récup. J'y suis restée trois ans. Mais dans les copropriétés, les gens ont souvent des petits conflits  et finalement, l'ensemble s'est effondré.

J'ai donc pris chiens, cheval, chèvres, canards, oies et poules avec moi et je suis arrivée dans cette vallée où nous sommes à présent. J'ai tout recommencé mais cette fois-ci sur ma propre terre, personne ne pouvait me l'enlever. C'était complètement envahi par les ronces. Je recommençais à zéro.

Etre une femme, c'est un avantage ou un inconvénient pour se lancer dans une aventure comme celle-ci ?

Plutôt un désavantage. Mais je pense que c'est possible si tu as confiance en toi, un esprit pratique et l'habitude de ne dépendre de personne.

On m'a jugée bizarre, mon surnom en ville était « mad sally » juste parce que je vivais seule et que j'en étais heureuse. Si j'avais été un homme seul, j'aurais été respectée par la communauté. Mais je suis une femme, donc quelque chose devait clocher.

Tu es une figure de la défense des forêts en Australie. D'où vient ton combat ?

J'ai commencé vers la fin des années 70.  Quand je suis arrivée ici, Cann River était une ville façonnée par l'exploitation forestière. Il y avait au moins 60 poids-lourds par jour qui faisaient des allers-retours. Des pans entiers de montagne étaient détruits et la terre mise à nue. Les arbres étaient réduits en copeaux pour l'usage industriel. 

J'avais pris l'habitude de me balader à cheval dans la "Brown Mountain". Cet endroit est une sorte de cathédrale naturelle : d'immenses arbres, de magnifiques fougères et de la vie sauvage partout. Quelques mois après mon arrivée, tout avait disparu, englouti par les bulldozers. L'argument économique... Pourtant à l'époque ils vendaient 11 centimes la tonne de bois alors qu'il y a des millions à se faire dans le tourisme vert dans cette magnifique région !

J'ai  donc commencé à m'exprimer sur le sujet. Je pouvais le faire car je ne travaillais pas à la ville et n'avais pas d'enfants à l'école du coin. Certains de mes  soutiens se sont fait  harceler – vitre de magasin cassée, pierres lancées sur le toit la nuit, chien qui disparaît, graffitis sur les clôtures. L'industrie du bois ou plutôt la mafia du bois semblait contrôler la ville.

Et toi, on a essayé de te faire taire ?

Oui. J'avais un cheval de trait que j'avais élevé depuis tout petit, je l'avais entraîné à reconnaître ma voix. Un jour je suis revenue de trois jours de voyage et je l'ai trouvé mort dans le paddock. On lui avait tiré dessus.

Et puis les conducteurs des voitures me criaient des insultes en passant devant chez moi, on me jetait des bouteilles de bière, on vandalisait ma boîte aux lettres...Que des actes lâches... Personne n'est venu me dire en face qu'il n'aimait pas ce que je disais.

Au final, plus les industriels insistaient pour que je me taise, plus je me radicalisais. 

Qu'as-tu fait ?

Nous avons traîné l'Etat en justice car il ne protégeait pas la nature comme il le devait. A l'époque, le gouvernement nous a rit au nez. Mais après une longue et coûteuse bataille, nous avons gagné !

Ca n'a pas arrêté la coupe du bois bien sûr mais ça l'a ralentie. Maintenant les entreprises d'exploitation doivent rechercher la présence d'espèces menacées avant d'abattre les arbres.

Bien sûr ils cherchent avec un bandeau sur les yeux ou engagent un expert et lui donnent 4 heures pour vérifier 80 hectares à la mauvaise saison. Mais c'est quand même devenu plus difficile et plus cher aussi pour eux.

Est-il possible de récolter du bois de manière responsable ?

Bien sûr ! On peut acheter de la terre, au prix du marché, payer un loyer, planter, cultiver et récolter des arbres ! Les forêts publique sont des puits de carbones, des modérateurs de climat avec l'ombre qu'elles donnent au sol et avec la pluie et les nuages qu'elles créent.

Ce sont des arches de la biodiversité et de la vie sauvage, elles filtrent l'eau que nous buvons dans les torrents et les rivières.

Les exploitations forestières utilisent des volumes hallucinants de bois. On parle de forêts entières vieilles de plus de 600 ans, des paysages entiers qui disparaissent en copeaux. Ce qu'ils replantent, c'est une monoculture d'arbres industriels.

 Un conseil pour les gens qui veulent un mode de vie plus durable ?

Tout ce qu'on nous a appris à craindre en ville doit être réévalué. Ce ne sont pas les serpents et les araignées qui font peur, c'est ce qui se passe dans le monde humain : les toxines dans notre nourriture, l'exploitation de la nature, le capitalisme effrené, la cruauté infligée aux animaux pour avoir un peu de viande sur la table. Il faut revoir notre façon de penser, et agir.

Es-tu satisfaite de ta vie actuelle?

Je ne peux pas en imaginer de meilleure.  Chaque jour est différent. La météo, la lumière, les arbres, je suis entourée de beauté en permanence. Je trais les chèvres,  j'embrasse mes chevaux sur le nez et je papote avec mes poules.

Je passe un peu de temps à lutter contre les violeurs de la planète sur l'ordinateur et  je rééquilibre cela avec un peu de jardinage. Je cultive ma propre nourriture et je prends soin de mes jeunes pousses. C'est un mode de vie propre, enrichissant et sain. Tout le monde devrait pouvoir vivre comme ça.

 

Les alterculteurs parcourent le monde à la recherche d'alternatives au système de consommation. A chaque continent visité, ils dressent pour nous le portrait d'un.e militant.e qui vit hors des standards de la société. 

 

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Réaction à l'article
Par Diatrima le 13 décembre 2018 à 16h41
Bravo Jill

Quel courage! Bravo à Jill pour son mode de vie exemplaire et son engagement pour la protection de la forêt, malgré la misogynie et les agressions des exploitants de la forêts.

Par contre, il y a une erreur dans votre article: "Les chèvres lui donnent du lait, les volailles des œufs". NON, la correction est qu'on leur prend(=vole) leur lait et leurs oeufs; parce que, la chèvre a besoin de son lait pour nourrir son chevreau, et les poules ont besoin des oeufs pour se nourrir...

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