Santé

Quand les antibiotiques ne soignent plus : l'espoir des phages

Publié le 27 mai 2019
"J’espère qu’un jour nous aurons un centre de phagothérapie en France"
"J’espère qu’un jour nous aurons un centre de phagothérapie en France"
© Ani Kolleshi/Unsplash

Véritable enjeu de santé publique, la résistance aux antibiotiques gagne du terrain partout dans le monde. Une alternative présente dans l’ensemble de la biosphère, les "phages", pourrait pourtant prendre le relais des traitements conventionnels et redonner espoir aux malades. État des lieux et éclairage avec Marie-Céline Ray, docteure en microbiologie.

Retrouver la version audio de l'entretien avec Marie-Céline Ray dans le podcast Métamorphose
Cet article a été publié dans le magazine FemininBio #22 avril-mai 2019

C’est aux États-Unis et en Europe de l'Est que les bactériophages sont étudiés et font déjà leurs preuves depuis des années.

Encore peu utilisés par la médecine traditionnelle, ces virus n’infectant que des bactéries représentent une piste particulièrement sérieuse pour venir en aide aux cas désespérés par l’antibiorésistance, qui serait déjà la cause de plus de 25 000 décès par an en Europe .

Des prédateurs naturels

Les bactériophages, ou "virus mangeurs de bactéries", se trouvent dans notre environnement et font partie de notre microbiote. "On en trouve même sur notre peau", affirme Marie-Céline Ray, qui évoque une récente étude sur l’effet des phages sur l’acné au cours de laquelle les scientifiques ont découvert que, dans une même famille, plusieurs personnes possédaient les mêmes phages.

Véritables prédateurs naturels, ces virus se fixent sur une bactérie ciblée, car ils sont spécifiques à chacune. En se fixant, ils y injectent de l’ADN, engendrant ainsi la fabrication de nouveaux phages au cœur de la bactérie. Cette dernière explose en libérant un grand nombre de phages, et c’est ainsi que la phagothérapie est capable de réduire une infection à néant. C’était déjà, selon Félix d’Herelle, biologiste du siècle dernier, la meilleure procédure de guérison : "Pour vaincre la nature, il faut lui obéir, c’est-à-dire l’imiter. C’est seulement en copiant la nature qu’on est toujours certain de ne courir aucun risque", peut-on lire dans ses mémoires.

Déjà au siècle dernier...

Grand admirateur de Louis Pasteur, Félix d'Herelle, chercheur franco-canadien né en 1873, avide de voyages et de nature, découvre lors d’une expédition au Mexique que le Yucatán est envahi par les sauterelles. Passionné par les études de terrain, c’est pour lui une occasion rêvée pour étudier les bactéries pathogènes sur les insectes et pour tenter de trouver une maladie capable de tuer les sauterelles. En trouvant la bactérie tueuse de sauterelles, il découvre quelque chose d’incroyable : un virus, le phage, est capable de détruire ces bactéries.

À son retour en France, l’autodidacte va accentuer ses recherches sur les bactériophages et effectuer ses premiers essais sur les militaires de la Grande Guerre atteints de dysenterie. "Il va découvrir non seulement qu’il existe des agents capables de détruire une bactérie, mais aussi que ces agents apparaissent lors de la guérison du malade", ajoute Marie-Céline Ray. Ce principe d’efficacité pendant la guérison a pu se confirmer lors d’une étude sur le choléra en Inde, démontrant que les hôpitaux faisant état de promiscuité voyaient leurs malades guérir plus vite que lorsqu’ils étaient séparés.

Les premiers pas de la phagothérapie en Europe

C’est à Paris que Félix d’Herelle rencontre un médecin géorgien, George Eliava. Fondateur de l’Institut Eliava, à Tbilissi, il va institutionnaliser la phagothérapie dans son pays. "Après la Seconde Guerre mondiale le centre produisait beaucoup de phages pour l’ancien bloc soviétique. Ce centre existe toujours, c’est une référence mondiale de recherche et de soin”, ajoute Marie-Céline Ray.

Ces virus à l’efficacité longtemps remise en question peinent à trouver leur place au sein de la médecine européenne. Une hésitation que la microbiologiste tente de justifier. "Les agences sanitaires européennes attendent plus de résultats, mais une partie des recherches ont été faites dans l’ancien bloc soviétique. Elles n’ont pas toujours été traduites en anglais, ou n'ont pas été réalisées avec les standards européens."

Quelles maladies peuvent être guéries par les phages ?

La phagothérapie peut traiter toutes les maladies causées par des bactéries, comme par exemple le staphylocoque doré, les infections urinaires ou encore les infections respiratoires. "Elle peut aussi être utile pour les patients atteints de la mucoviscidose, car les malades ont beaucoup de mucus et développent des infections", explique Marie-Céline, convaincue que les phages représentent un véritable espoir.

Seule exception : les cas où la bactérie est intracellulaire, donc trop profonde. C’est le cas de la tuberculose et de la maladie de Lyme, pour lesquelles l’efficacité du traitement par les phages n’est pas assurée pour le moment. "L’université de Leicester, en collaboration avec l’association Phelix, a un projet de recherche à ce sujet, car des scientifiques ont réussi à mettre au point un test de détection de la maladie de Lyme en cherchant le phage de la bactérie responsable."

La phagothérapie bientôt en France ?

Si aux États-Unis, le Phage Future Congress de Washington, organisé en janvier 2019, a prouvé que la phagothérapie commençait à être prise au sérieux en Occident, la médecine française est encore frileuse.

À ce jour, il n’existe qu’un seul moyen d’être traité par les phages dans l’Hexagone. C’est ce que l’on appelle le traitement par "voie compassionnelle".
À Lyon, l’hôpital de la Croix-Rousse a vu ses patients bénéficier de ce traitement exceptionnel réservé à ceux qui risquent l’amputation ou la mort. Les médecins envoient un échantillon des bactéries à l’entreprise Pherecydes Pharma, et cette dernière cherche les phages nécessaires au malade. "En cas de refus, le patient peut aller directement à l’Institut Eliava en Géorgie qui accueille près de 200 personnes étrangères chaque année, par le biais de l’association Phages sans Frontières. Mais cette démarche coûte environ 8 000 €", se désole Marie-Céline Ray.

De plus en plus présente, l’antibiorésistance pourrait disparaître grâce au développement de la phagothérapie, ce que souhaite Marie-Céline Ray, inquiète face à l’impasse thérapeutique que représentent les bactéries récalcitrantes. De plus, un patient sur vingt qui entre dans un hôpital va développer une infection nosocomiale, et les phages peuvent intervenir pour soigner naturellement ce type de maladie. Et de conclure : "J’espère qu’un jour nous aurons un centre de phagothérapie en France".

 

Pour aller plus loin :

Docteure en microbiologie moléculaire, Marie-Céline Ray est l'auteure du livre "Infections, le traitement de la dernière chance", paru aux éditions Thierry Souccar. Elle est également journaliste spécialisée dans les questions de santé et d'environnement.

 

 

 

 

 

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