Cancer du sein

Mémoires d'un sein : extrait du roman de Jonathan Hammel

Publié le 21 septembre 2018
Jonathan Hammel est l'auteur de deux romans publiés aux éditions Coëtquen: Stéthos & Cie (récompensé par le prix Hippocrate en 2008) et Des îles et d'elle en 2012. Il pratique la médecine vasculaire à Paris.
Être résiliente face à la maladie
Être résiliente face à la maladie
© Hannah Busing/unsplash.com

Julia, 30 ans, brûle sa vie avec intensité (...) Mais quand elle sent une petite boule sur son sein droit, sa réalité vacille (...). FemininBio vous propose un premier extrait du roman de Jonathan Hammel, "Mémoires d'un sein", paru aux éditions Librinova en mai 2018.

Ce texte est extrait du livre "Mémoires d'un sein" de Jonathan Hammel paru aux éditions librinova.  Couverture: Ari Vernon.

 

Julia attrapa la main de Paco et lui mordit fermement la peau, juste au-dessus du pouce, y laissant une discrète marque de dents. « Tu sais que je t’adore, toi ? Personne ne me parle plus comme ça... » Elle lui embrassa l’épaule, passa son bras sous le sien et sortit de la galerie.
***
La consultation tant attendue prit vie et forme humaine. C’était un mardi; il pleuvait. Nous avions développé des mécanismes d’auto-défense avant chaque consultation : Coralin haussait le rythme, Thomas faisait des assouplissements. Pour ma part, j’entrais dans une zone de semi-conscience qui ne perdait aucune miette d’information. C’était seulement plus tard que je pouvais les trier, les comprendre, car je faisais un refus de l’instant ; je laissais mon regard flotter, cherchant un point d’ancrage pour garder l’équilibre. Ce jour-là, c’était le milieu d’un tableau de Rothko, accroché derrière le médecin, qui retenait toute mon attention. Mon regard se perdait dans les teintes vertes et rouges pendant que les mots m’imprégnaient, prêts à être réécoutés plus tard.

Pas de métastases... très bonne chose... Bonne chose? Je continuais à  fixer en écoutant distraitement. Chirurgie... on peut se contenter d’une tumorectomie... Bon, s’il commençait à utiliser des mots compliqués, on serait tous largués, sauf peut-être Albert, l’intellectuel. Je saisis la dernière phrase : Allez, dans l’ensemble c’est plutôt une bonne nouvelle, mademoiselle. Ah, une bonne nouvelle. Il parle pour lui, sans doute ? J’ai la compréhension lente, il va falloir qu’on m’explique.
« Léa, tu as compris quelque chose ? »
« Oui, j’ai compris ! Ils vont juste t’enlever un bout de la joue droite. Tu vas rester avec nous ! C’est merveilleux ! »

 

« Vous voyez, qu’est-ce que j’avais dit ? Une petit coup de bistouri et puis c’est tout ! Par contre, il faudra lui dire, pour les poignées d’amour... »
« Thomas! Rrrrr... j’ai envie de t’étrangler... et de t’embrasser ! Enfin, comme quoi rien de change ! »
Juste m’enlever un bout de la joue droite. J’ai l’impression que personne ne trouve ça trop terrible. Enfin, j’avais compris que l’alternative était ma suppression pure et simple, au revoir et merci on continuera sans vous ; on peut donc admettre une certaine dose de soulagement

Pour fêter la bonne nouvelle, c’est avec un goût amer dans la bouche que nous entrons au Caveau des Oubliettes. Julia est accompagnée de Lily, une de ses amies. Le club de jazz, lové dans une cave de Saint-Germain des Prés, accueille ce soir le quartette d’un saxophoniste discret. La musique débute, et ce n’est que la continuation du silence qui l’a précédé. Julia avait suivi des cours de théâtre auprès d’un maître parisien, et il lui avait parlé du silence, un samedi matin, au fond d’un vieux théâtre. « Ne parle que quand tu dois absolument parler. Sur scène, quand le comédien ouvre la bouche, c’est parce qu’il ne peut pas faire autrement. Il doit nous raconter une histoire qui l’habite depuis longtemps.

Il nous raconte qui il est. Raconte-moi qui tu es. » C’était pareil pour la musique. Le batteur, un vétéran de la scène jazz, semblait possédé par l’instant. Il n’avait pas des traits faciles, son nez bosselé répondant à la pâleur de ses joues creuses, mais quand il jouait, il était beau et vivait le rythme comme une chanson. Il fredonnait d’ailleurs pendant ses solos, ou plutôt il s’accompagnait d’un grognement sourd que certains prenaient pour le ronronnement de l’air conditionné. Sa femme, jolie brune pimentée, le mangeait des yeux d’un coin de la salle en dodelinant de la tête. Nous étions subjugués par cette tranche de vie hors du temps, et je hochais la tête au rythme endiablé des instruments. J’essayais d’oublier, ce qui n’est pas possible, mais au moins de digérer l’information du jour. J’allais être découpé. Bang, coup de grosse caisse au milieu d’une mesure à trois temps.

Qu’allait-on faire de ma partie enlevée ? Mise à la poubelle ? Brûlée ? Photographiée, archivée ? L’angoisse de l’inconnu me mordillait les chevilles. La question évidente était bien sûr, à quoi allais-je ressembler après l’opération... quelle forme allais-je prendre ? Mon nez serait-il encore présent, et si oui, vers où pointerait-il ? Allais-je développer un syndrome du membre fantôme, comme je l’avais entendu dans un épisode d’Urgences ? Les hommes pourraient-ils me toucher comme ils me touchaient avant, ou allais-je devenir une sorte de monstre, de paria de la société sexuelle, une anomalie qu’on veut éviter à tout prix ?

Solo de piano. Un homme brun, paré de lunettes noires, martelait l’ivoire dans un désordre très organisé, s’arrêtant sur des doubles-croches, alternant les rythmes chaloupés avec des mélodies  fines, en harmonie avec le son d’outre-tombe d’une contrebasse, elle-même sous la commande d’un géant barbu. Les solos terminés, ils avaient repris le thème principal, comme c’est l’habitude. Une fois, deux fois, avant de  finir, dans un désordre collectif... les jazzmen ne savent pas vraiment finir les morceaux. Il sont si biens, sur scène à jouer la vie, qu’ils ne voient pas trop pourquoi ils s’arrêteraient.

Cela donne souvent des fins approximatives, chacun se regardant, soulevant un sourcil ou levant le bras droit, avant de trouver un compromis, de lentement faire mourir la mélodie et de revenir au silence, comme s’il n’avait jamais cessé. Avec un peu de chance, je trouverais dans ce cataclysme une vérité, une beauté simple et spontanée comme un silence d’après-jazz. Des mains applaudissaient, les musiciens souriaient calmement, semblant seulement s’apercevoir de la présence du public avant de refermer les yeux pour le prochain morceau. Julia racontait souvent la réponse de Wayne ShorterMiles Davis, quand celui-ci lui avait demandé à quoi il pensait en jouant.
« A better world... », avait répondu le saxophoniste.
Miles avait répondu de sa voix éraillée. « Can you play that? »
Si seulement c’était si simple.

Mémoires d'un sein, de Jonathan Hammel
Editions Librinova
Mai 2018 

 

 

 

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