Grande interview

Rencontre avec Audrey Dana : "J'ai toujours eu foi en une force de Vie"

Publié le 22 mai 2019
"J'aspire à un éveil collectif des consciences."
"J'aspire à un éveil collectif des consciences."
© Oscar Lebrun

Comédienne, scénariste, interprète de talent au théâtre et au cinéma, elle fait partie des 3 % de femmes réalisatrices, avec déjà deux longs métrages à son palmarès. Audrey Dana n’a peur de rien, et surtout pas d’elle-même. Rencontre pour la couverture de notre numéro #22 spécial AUDACE, à l'occasion de la sortie de son premier roman.

Cette interview a été publiée dans FemininBio magazine #22 avril-mai 2019.

De défi en défi, Audrey Dana écrit le livre de son existence avec une audace incroyable, ne reculant devant aucune idée reçue. Femme de caractère, spirituelle, connectée et résiliente, elle signe son premier roman, “Fa(m)ille”, aussi divertissant que bouleversant. Rencontre.

FemininBio : Après votre pièce, Indociles, vous publiez votre premier roman, Fa(m)ille. À quel point est-il autobiographique ?

Audrey Dana : J’ai la conviction que dans n’importe quelle œuvre d’art, l’artiste parle de lui-même, en y ajoutant une part inventée. Pour la pièce comme pour le roman, je me suis amusée en m’inspirant très librement de ma vie pour l’alléger. Je peux m’amuser de tout, ajouter des étoiles dans le ciel, planter un arc-en-ciel...

Volontairement je ne me suis pas nommée, car je préfère la transformation à la retranscription. Par exemple, dans la pièce, je me suis inventée un métier. J’étais peintre, afin de rendre la scénographie plus visuelle, je jetais des pigments de couleur à travers la scène ! Dans mon roman je raconte des morceaux de rêves à certains moments de ma vie, alors qu’ils se sont passés plus tard. Mais peu importe. En le recevant, chacun est seul avec son point de vue et il est réjouissant de pouvoir s’en amuser.

Le titre de votre roman est "Fa(m)ille", avec ce "m" entre parenthèses. Pourquoi ?

J’aime jouer avec les mots. Avez-vous remarqué que "monde" sans le "m" (pour "matière"), devient "Onde" ? Je suis chaque fois étonnée que ça ne saute pas aux yeux de tout le monde tant c’est évident pour moi. J’ai toujours vu dans ce mot, "famille", celui de "faille". Ce "m" est très important, car il peut signifier "aime", mais aussi représenter le "m" de matière, qui apporte du concret.

J’ai manqué de matière avec mon père, malgré des preuves d’amour, et de démonstration d’amour de la part de ma mère, malgré une présence de chaque instant. Il existe des endroits d’absence d’amour et de regard dans mon enfance, comme au sein de chaque famille, qui portent toutes leur lot de failles. Dans mon cas, j’ai été livrée à moi-même, mais je suis convaincue que la surprotection et la surimplication créent aussi des déséquilibres pour l’enfant qui les subit. Qu'est-ce que bien élever ses enfants ?

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En quoi le message que vous souhaitez faire passer aujourd’hui est-il différent de celui de la pièce ?

Le théâtre impose une voix, un visage, tandis que le livre laisse l’imaginaire aux lecteurs. Ils y mettent leurs couleurs, leur décor. D’un seul coup ma mère peut avoir le visage de leur propre mère. Le roman est beaucoup plus universel en ce qu’il permet d’entrer encore plus en profondeur dans la narration pour traduire ce parcours qui fut le mien. Et je l’aime ce parcours, aujourd’hui j’ai envie de dire merci !

Écrire sur mes parents, sur tout ce bordel de vie, est une manière d’exprimer ma gratitude, car je l’aime mon parcours, de transformer mes casseroles en ballons de toutes les couleurs. De dire : "Regarde cette matière-là, je peux en faire quelque chose. Toi aussi, donc." En parlant de moi je parle aussi des autres. Nous sommes tous différents, mais on partage tous les mêmes émotions et je crois sincèrement que quand on se sent "moins seul "à ressentir telle ou telle chose, c’est très décomplexant.

Votre enfance a été marquée par la violence. Comment en vient-on à cet état de gratitude ?

Je dis merci parce que j’aime ma vie et que c’est grâce à mon vécu que j’en suis là aujourd’hui. Il y a quelques années, mon fils m’a dit qu’il n’en voulait pas à ma mère, car c’est grâce à elle que je suis la mère que je suis aujourd’hui. Ce jour-là mon regard a changé. Quel plus bel exemple pour ressentir de la gratitude ?

Ma dynamique de vie se résume à tenter de faire une force de tout. Quels que soient les drames qui nous arrivent, être en phase avec notre vécu est la seule chose qu’on ait à faire sur cette Terre pour nous incarner pleinement. Comme dans un film hollywoodien, nous vivons avec le bien, le mal, l’ombre et la lumière. Je suis pour confronter, embrasser, incorporer et transformer. Et je suis convaincue qu’on peut faire du bon avec tout.

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Actrice au théâtre et au cinéma, réalisatrice et désormais auteure de roman. La prise de risque fait partie de votre vie ? 

Absolument. J’ai commencé par jouer au théâtre six années d’affilée. À la fin je n’avais plus peur. J’avais alors 26 ans et ce besoin viscéral de me dire "je ne vais pas me sentir 'capable'" pour être challengée. C’est là que j'ai décidé de commencer à tourner.

Je n’ai jamais eu de rêves de cinéma, je voulais être actrice de théâtre et je voyais le cinéma comme un moyen de faire encore plus de théâtre. Mais le trac m’a un jour manqué et une question m’a assaillie : "Comment faire pour me remettre en danger ?" Le cinéma était une option. J’ai commencé à visionner un film par jour pour en apprendre les codes et voir si j’y avais une place.

Quand je tourne par la suite Roman de Gare, avec Claude Lelouch, le rôle est fou, je m’éclate ! Claude me confie pourtant que je vais très vite m’ennuyer sur les tournages et que je passerai à la réalisation. Entendre ça était incompréhensible à l’époque. Je ne voyais alors pas comment être plus épanouie qu’à cet instant.

Pourtant, quatre ans plus tard, je réalise Sous les jupes des filles pour les mêmes raisons qui m’avaient poussée vers les plateaux de cinéma.

Comment sont perçus vos films, des comédies décalées qui traitent des questions d’équilibre féminin-masculin ?

Notre société ne veut pas voir de l’organique lié à l’image de la femme. Elle ne peut toujours pas comprendre qu’on peut avoir envie de sexe sans être amoureuse, parler de masturbation, de désir, et mêler cela à de l’humour. D’autant que la comédie est toujours considérée comme un sous-genre du cinéma, alors que le drame impose le respect. Nous vivons dans le mépris de la nature, la croyance de la domination de l’homme sur la nature et de la domination de l’homme sur la femme. Nous nous pensons supérieurs à la nature, mais c’est malheureusement le leurre le plus grave qui nous mène droit dans le mur.

J’ai fait Sous les jupes des filles pour réveiller cette animalité-là. On devrait parler sexe comme on parle alimentation. On se met tellement de barrages ! Dans ce film on se libère des clichés, on montre des personnages qui sont comme nous toutes, vrais et pétris de complexes.

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Le mot "audace", notre fil rouge pour ce numéro, vous correspond parfaitement. Comment le définiriez-vous ?

L’audace ne devrait pas s’appeler audace quand cela correspond simplement au fait de s’écouter, d’être soi-même. Parler haut et fort, s’unir les uns aux autres, toutes ces choses qui devraient être naturelles mais que l’on a perdu dans notre monde. Les réponses sont pourtant en nous, et si on s’écoute, on sait quand quelque chose est juste pour notre équilibre.

L’audace c’est aussi se sentir à sa place. Sur un plateau de tournage j’ai une vitalité que je n’ai jamais connue ailleurs. J’étais enceinte de huit mois quand j’ai réalisé mon premier court métrage. Moi qui étais à plat, j’avais d'un seul coup une énergie de feu. Le corps sait ce qui est bon pour nous.

L’audace c’est revenir à son animalité, être honnête avec soi. Pour moi qui ai vécu des choses dangereuses, cela se traduit par la prise de risque. J’expérimente tout mais j’ai un bon instinct de survie. Je ne mets jamais ma vie en péril. Pour quelqu’un d’autre cela peut être de faire plus attention à soi. Chacun son histoire, chacun ses besoins.

Enfin, l’audace c’est oser l’amour, qui est pour moi le contraire de la peur. La peur est le lit de tous les maux. Nous sommes un, une seule et même entité, et lorsque nous réagissons à travers la peur, la colère, c’est nous-mêmes que nous blessons.

Vous faites preuve de résilience face aux épreuves de la vie. Quel est votre rapport à la spiritualité ?

J’ai vécu sans religion et n’ai jamais entendu le mot "Dieu" à la maison. Pourtant, j’ai toujours eu foi en une force de Vie, une puissance de Vie. Je suis convaincue que ce monde, s’il n’était pas trafiqué par l’homme, fonctionnerait à la perfection.

Ma foi s’aiguise au fil des années et des expériences. Ma conscience également. Je comprends que rien ne disparaît et que tout se transforme, je m’intéresse à la physique quantique, à l’interconnectivité de toutes choses. Je voyais la Terre comme un grain de sable dans un immense univers, et aujourd’hui je pense que nous formons une seule entité avec chacune des étoiles. C’est vertigineux de comprendre que nous sommes l’infini.

Tout ce qui se passe écologiquement sur Terre me catastrophe, puis je me rappelle qu’on ne sait rien en réalité. Et qu’est-ce que la réalité si l’on considère que tout cela n’est qu’un rêve et n’existe qu’à travers nos propres yeux. C’est ce qui me fait tenir et croire encore.

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Quel est votre espoir pour l’humanité ?

J’aimerais que nous comprenions tous ensemble que c'est nous qui avons le pouvoir en tant que consommateurs. On attend qu’une poignée d’humains arrête tel ou tel comportement, mais la bascule se fera le jour où nous comprendrons que c’est nous qui pouvons changer le monde.

J’aspire à un éveil collectif des consciences. Pour le moment, nous allons dans le mur, et les méchants semblent gagner. Mais nous avons un point commun : nous souhaitons tous un avenir pour nos enfants. J’ai malheureusement la sensation qu’il faudra beaucoup de catastrophes avant que les consciences ne s’éveillent.

Pouvez-vous dire aujourd’hui que vous avez trouvé votre mission de vie ?

Ma mission est de communiquer beaucoup en étant la plus "vraie" possible. Nous détenons tous des clés les uns pour les autres. J’en profite pour passer des messages écologiques partout, sur l’énergie propre, dans un taxi, à l’arrêt de bus, je parle santé alternative, alimentation bio, pollution.

Communiquer vrai est une manière d’échanger et d’envoyer de l’amour. Je souris énormément dans la rue, depuis ma voiture. Parfois les gens prennent peur ! (rires) Je vois les jeux d’ego, mais aussi la puissance d’un sourire, d’un remerciement à l’autre ou à la nature, juste par la pensée. Dire merci aux arbres de nous aider à respirer. Et comme nous ne sommes qu’ondes, nous nous branchons ainsi sur les bonnes fréquences.

 

Son roman, Fa(m)ille, est paru aux éditions des Équateurs.
Audrey Dana est depuis le 13mars 2019 à l'affiche du film
Convoi exceptionnel, de Bertrand Blier.

 

 

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