Voyage

Françoise Lemarchand : "L'aventurier, c'est celui qui ose être différent"

Publié le 5 décembre 2018 - Mis à jour le 6 décembre 2018
Fondatrice de FemininBio, directrice de collection chez Eyrolles, dingue de bio, folle de nature, de running et par dessus tout de l'évolution de la conscience de l'être humain ;-)
"Ensemble, nous avons exploré non seulement de nombreux territoires autour du monde, mais aussi de nouvelles manières de vivre, de penser, de s'engager, de nouveaux courants de pensée. "
"Ensemble, nous avons exploré non seulement de nombreux territoires autour du monde, mais aussi de nouvelles manières de vivre, de penser, de s'engager, de nouveaux courants de pensée. "
© Françoise et François Lemarchand

Voici près de 50 ans que Françoise et François Lemarchand explorent le monde et vont à la rencontre des autres. Porté par son envie de faire connaître les trésors culturels et naturels de la planète, le couple a fondé Pier Import puis Nature & Découvertes. Aujourd'hui, ils publient ensemble un livre qui retrace leur histoire tant personnelle que professionnelle. Un fabuleux témoignage d'une vie d'engagement, de voyages et de partage

Photographe et entrepreneuse, Françoise Lemarchand a parcouru le monde à la recherche d'images et d'idées.  Elle et son mari ont mis leur vie en mots dans un livre témoignage.

Sur la couverture du livre, François et toi êtes présentés en "explorateurs" et en "aventuriers". Quel sens ces termes ont-ils pour toi ?

Ensemble, nous avons exploré non seulement de nombreux territoires autour du monde, mais aussi de nouvelles manières de vivre, de penser, de s'engager, de nouveaux courants de pensée. L'aventurier, c'est celui qui ose être différent, qui prend des chemins de traverse et des risques, qui avance à contre-courant. Avec François, nous n'avions pas de certitudes mais nous voulions nous engager.

Est-ce ton caractère ou dois-tu cet engagement à ton éducation ?

Oser prendre des chemins de traverse me vient de mon éducation. Mon père faisait ce que les autres ne faisaient pas, et même le contraire de ce que les autres faisaient. Enfant, je n'aimais pas trop être différente, mais une fois adulte, je me suis rendue compte de la richesse de cette éducation. Il nous a fait vivre plein d'aventures, surtout en bateau. C'est grâce à lui que je n'ai pas peur.

Pourquoi publier aujourd'hui ce récit si riche en épopées, textes, photos... Cette histoire de pionniers, d'entrepreneurs et d'une famille ?

Ce livre est le fruit d'une rencontre avec Laurent Beccaria, le patron des éditions Les Arènes. A travers notre histoire de couple et d'entrepreneurs, il trouvait que l'on pouvait illustrer une évolution sociologique de la vie des Français : Pier Import, c'était l'ouverture au monde avant la mondialisation, Nature et Découvertes, c'est l'écologie et la responsabilité sociale dans les entreprises.

Comment avez-vous travaillé pour écrire à deux ?

L'idée était vraiment de partir de notre histoire de couple. François et moi avons chacun apporté notre contribution avec notre mode d'expression de prédilection : François est le narrateur, il travaille les mots, je suis intervenue en appui avec mes photos pour illustrer le texte et j'apporte mon grain de sel dans les légendes. Il y a donc bien nos deux regards sur les mêmes événements.

Quelle est la dynamique de votre couple, après près de 50 années de vie commune dans une aventure comme la vôtre ?

Quelqu'un nous a récemment comparés à deux silex que l'on frotte et qui peuvent créer du feu, de la lumière, de la chaleur. Je dirais surtout que nous sommes complémentaires. Je n'ai pas de secret à partager, chaque couple vit sa propre aventure. Avec François, nous cherchons à  faire ressortir ce qu'il y a de plus beau dans l'autre.

Nous ne sommes pas parfaits, nous avons chacun des parts d'ombre, mais nous cherchons les parts de lumière. Ce n'est pas toujours facile, mais quand on y arrive et que l'on peut vieillir ensemble, c'est magnifique.

D'où te vient ton amour de la Nature et du vivant ?

De mes parents. Mon père ne pouvait pas imaginer les vacances autrement qu'à bord d'un petit voilier. Admirer tous les étés des levers et couchers de soleil en pleine mer, cela marque forcément. Je me souviens que lorsque nous traversions la Méditerranée pour nous rendre en Corse, on pouvait sentir l'odeur du maquis et des herbes bien avant de voir l'île.

C'est une expérience de la nature extraordinaire. Plus tard, avec François, nous avons vécu en Allemagne et longuement sillonné la Forêt Noire. Puis aux Etats-Unis, nous avons découvert la cote Ouest et les parcs nationaux. La beauté de la nature américaine nous a beaucoup marqués pour la suite.

Et ce goût de l'autre, ce regard humaniste ?

Je crois qu'on naît comme ça. Je suis née sociable, j'ai grandi dans un environnement international et mes parents m'ont donné le goût de l'aventure.

Pour moi, la force du voyage réside dans le regard humaniste que l'on porte aux personnes que l'on rencontre, dans le contact que l'on peut avoir avec les populations, dans le temps que l'on prend pour les comprendre. Nous avons beaucoup voyagé à une époque où certains pays commençaient à peine à s'ouvrir.

Nous sommes par exemple allés en Chine peu après la mort de Mao, alors que peu de visas étaient délivrés aux étrangers. Nous avons fait des séjours magnifiques dans des pays encore très fermés, je pense à notre incroyable découverte du royaume himalayen du Mustang, c'était unique.

Est-ce encore une façon de voyager qui existe ?

Aujourd'hui, c'est difficile de trouver des territoires qui n'ont pas été conquis par la mondialisation. Et voyager ne signifie plus aller à la découverte du monde, mais plutôt s'entasser dans les mêmes endroits touristiques.

Avec François, nous avons perdu notre enthousiasme pour le projet Pier Import le jour où nous avons réalisé que nous nous donnions tant de mal pour trouver de superbes produits d'artisanat local, mais qu'on les retrouvait ensuite sur tous les marchés de Bretagne ou même dans les grandes surfaces.

Tout le monde s'était emparé de cet exotisme et dès lors, ce n'était plus du tout la même histoire. Mais au fond, il n'est pas nécessaire de partir au bout du monde pour se confronter à l'altérité : je suis actuellement sur le chemin de Saint Jacques de Compostelle et je viens de passer une très belle après-midi dans un petit village de France. Même là, il y a plein de choses à comprendre et à observer

Les voyages t'ont-ils façonnée, bousculée, éveillée ?

Le voyage nous ouvre à la diversité du monde et nous oblige à relativiser. Nous avons la chance de vivre en France, dans un pays où l'on est libre et en sécurité. Il y a des endroits à travers le monde où l'on n'imagine même pas en rêve la liberté dont on jouit en France.

Et nous avons un grand confort matériel : je me souviens de villages perchés dans les Andes où les femmes faisaient des dizaines de kilomètres par jour pour chercher de l'eau. Le voyage nous construit car il oblige à s'ouvrir à l'autre, à l'étranger, à celui qui est différent de soi.

On ne peut pas appréhender notre monde si on ne s'ouvre pas à celui qui est différent.

Tu as la passion de la photographie. D'où vient cette passion et qu'est-ce qui te met en joie dans la photo ?

Je me souviens d'un de nos premiers séjours en Inde pour Pier Import. Un soir, épuisés par la journée de travail, nous décidons d'aller marcher pour nous changer les idées.

Je n'ai pas le courage d'emporter un appareil photo. Et c'est là que j'ai vu la plus belle scène de mon existence : un retour de pêche, avec les femmes qui attendaient les barques vêtues de leurs saris colorés, leurs paniers à la main.

Il y avait des couleurs, du mouvement, de l'intensité. C'était magnifique. Et moi, au lieu de profiter de ce moment béni, je ne voulais pas regarder tellement j'étais mortifiée de ne pas avoir un appareil photo ! Pendant des années, je n'ai pas pu m'en passer. Je voulais tout mettre en boîte : un souvenir, une sensation, une impression.

J'ai commencé à voir les choses différemment avec l'arrivée du numérique. Désormais je fais moins de photos, car je trouve que nous sommes inondés d'images. Mais cela reste un beau vecteur de communication.

Cela ne te manque pas ?

Non, car c'est un choix. J'ai envie de vivre différemment mon rapport à un lieu, à la beauté, à mes émotions. Désormais, je prends le temps de regarder les choses plutôt que de vouloir absolument les mettre en boîte. Ce ne m'empêche pas d'avoir encore un appareil photo avec moi en voyage. Mais je ne prends pas les mêmes photos, et j'en prends moins.

Quel est le rôle des femmes dans les changements de paradigme du nouveau monde ?

Les femmes sont plus intuitives et ont moins d'ego. Elle ont le sens du partage et de la compassion. Je pense qu'elles sont plus à même de protéger la planète. En réalité, je pense que le vrai enjeu, c'est d'amener les hommes à exprimer leur part de féminin. Aujourd'hui, cela n'a plus aucun sens de dire à un petit garçon « Tu ne pleures pas, tu es un garçon ». Laissons-les exprimer leurs émotions.

Quelles figures engagées t'inspirent le plus aujourd'hui ?

Je suis entourée de figures engagées, je ne pourrais pas donner un nom en particulier. Je préfère parler d'un état d'esprit, celui des Colibris : j'admire tous ceux qui font du bien autour d'eux, qui se battent pour des causes nobles.

J'ai autant d'admiration pour une religieuse qui œuvre dans la prière que pour un musicien qui est capable de retourner une salle, pour un lobbyiste qui se bat à Bruxelles pour faire changer les lois que pour un chef d'entreprise qui fait vivre une communauté de salariés. Chacun à son niveau peut faire des choses formidables.

Tu es une grand fan de Christian Bobin, qu'est-ce qui te nourrit dans ses mots ?

Il me nourrit de sa poésie. Ses mots me bousculent, me renversent. Ils sont à la fois simples et si complexes !

Il arrive à dire ce que je n'arrive pas à formuler, je me retrouve pleinement dans ses textes. Quand j'arrive à la fin d'une page, j'ai envie de la relire immédiatement, pour m'immerger encore plus dans son monde.

Quelles voies t'inspirent pour explorer ton monde intérieur ?

Je suis très sociable, j'ai une famille, des amis et j'adore Paris, mais pour me connecter à mon monde intérieur, cela ne fait aucun doute : j'ai besoin de silence et de solitude. J'aime alors marcher dans la nature.

Comment habites-tu "poétiquement le monde" aujourd'hui ?

J'essaie d'avoir un regard positif sur les choses et les gens. J'ai conscience de la chance que j'ai, et je suis donc beaucoup dans la gratitude et la joie. On peut tous en donner et en recevoir, quelle que soit notre situation.

Vers quels nouveaux horizons et sources d'inspiration te pousse ton insatiable curiosité ?

J'aimerais explorer un peu plus mon monde intérieur. Je chante au sein d'une chorale, et c'est une source de grande joie. Ce n'est pas un chœur comme les autres : nous allons dans les hôpitaux et les prisons. Chanter avec les autres et apporter le chant dans des lieux où la musique ne pénètre pas souvent sont deux joies merveilleuses.

J'aimerais aussi approfondir les spiritualités : étudier des textes, des réflexions philosophiques... J'ai envie de ralentir, d'être moins dans l'action, dans l'urgence, le mouvement permanent. Pendant des années, on s'est quand même beaucoup bougés et j'aspire à plus de calme désormais.

Le livre :
En explorateurs
Françoise et François Lemarchand

Éditions Les Arènes
25 € (les droits d'auteur sont reversés à la Fondation Lemarchand pour l’Équilibre entre les Hommes et la Terre)

 

 

 

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