Femme engagée

"Je ne cherche pas ma place", l'interview vibrante de l'actrice Laëtitia Eïdo, égérie de notre couverture #30

Publié le 30 septembre 2020
"Si j’ai un seul message à transmettre dans ma création, c’est celui de l’empowerment, de reprendre ce pouvoir qui nous est inné"
"Si j’ai un seul message à transmettre dans ma création, c’est celui de l’empowerment, de reprendre ce pouvoir qui nous est inné"
© Patrick Lazic

Actrice française de 34 ans à la carrière aussi riche que variée, Laëtitia Eïdo ne s’est pourtant révélée au public français que récemment, grâce à la série événement Fauda, diffusée sur Netflix. Dans la violence du conflit israëlo-palestinien, elle incarne tout en subtilité le personnage principal féminin, Shirin. Une prouesse artistique pour celle qui, multitalents, rêvait d’être auteure avant d’être actrice. À travers les mots et leurs diverses formes d’expression, elle ose enfin offrir au monde sa curiosité créative, son ouverture d’esprit et sa conscience éclairée. Partage délicat entre les mondes avec une femme-joyau qui sera notamment à l’affiche du prochain Terrence Malick. 

Cet article a été publié dans le magazine #30 septembre-octobre 2020

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Aux premiers instants de ce long entretien passionné, Laëtitia Eïdo nous confie qu’elle vient de s’abonner à FemininBio, installant aussitôt une intimité rare, propice à un échange cœur à cœur. Et c’est avec une joie non dissimulée que nous ouvrons nos colonnes à une femme aussi ancrée dans son existence que connectée au subtil, autour d’un thème qui lui est si cher qu’il dirige sa vie : la création. Née de parents artistes, baignée d’Orient et d’Occident, Laëtitia Eïdo a toujours utilisé l’art pour comprendre ce qui l’entoure. Très tôt, elle acquiert une conscience particulière du monde, fascinée par les analogies entre l’infiniment petit et l’infiniment grand, et comprend que nous sommes les maillons d’une grande chaîne, responsables de ce que nous traversons. Dès lors, c’est avec poésie qu’elle interprète la vie et s’emploie à faire émerger la beauté à travers les arts, au service desquels elle déploie tant son immense talent qu’un travail sans relâche.

Écriture, photographie, dessin… Après une enfance “nature” en Ardèche, c’est finalement par l’architecture qu’elle débutera, pour venir ensuite “par hasard” au théâtre, après qu’une amie lui eut cédé sa place en art dramatique. Une révélation pour la jeune femme qui découvre que “dire des mots” en leur insufflant une vibration créatrice peut être un vrai métier. Sa carrière démarre en France avec Hero Corp (Simon Astier), et Cléopâtre, le destin de Rome un docu-fiction d’Arte joué en grec et en latin. L’étranger lui tend les bras lorsque Laëtitia réalise qu’elle peut tourner dans de nombreuses langues, sans même les connaître. Un exploit qu’elle confirme dans Fauda, en interprétant son personnage en arabe et en hébreu alors qu’elle ne parle couramment que le français et l’anglais. Elle y donne notamment la réplique à Lior Raz, également producteur et créateur de la série, avec une profondeur de jeu qui plonge le spectateur dans une intensité rare. 

FemininBio : Comment parvenez-vous à tourner dans des langues que vous ne maîtrisez pas ? 

Laëtitia Eïdo : Tout a démarré par un casting pour le film Mon fils, d’Eran Riklis. Il fallait jouer en arabe et en hébreu, deux langues qui m’étaient alors totalement inconnues, même si je garde en tête les sonorités de la langue libanaise héritée de ma mère. J’ai trouvé quelqu’un qui m’a enregistré entièrement le texte, puis j’ai passé quinze jours entiers à l’apprendre en phonétique. Sans en comprendre chaque mot, il y a une sorte de magie de la langue qui nous fait nous y connecter. En suivant sa musique, on se laisse prendre et parler devient quasi naturel. Mon exemple absolu dans ce domaine est l’acteur Viggo Mortensen, capable de jouer dans une multitude de langues avec une facilité déconcertante. Pour la saison 2 de Fauda, j’ai passé neuf semaines à apprendre les textes des douze épisodes sans sortir de mon appartement! Moi qui travaille sur le moment présent et l’attention à l’autre, je trouve que jouer sans maîtriser une langue offre les conditions idéales pour m’y connecter. 

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À l’heure où nous parlons, vous venez de participer au tournage de Presque, un film de Bernard Campan et Alexandre Jollien. Racontez-nous. 

J’ai adoré rencontrer ces deux hommes foncièrement bons. C’est un tournage sur lequel on faisait une méditation avec les équipes techniques et artistiques chaque matin. Alexandre Jollien nous proposait également une petite leçon de philosophie quotidienne en nous invitant à nous demander ce qu’on allait choisir de retirer de cette journée et ce qu'on y laisserait. Cela donnait une très belle perspective à notre création commune, également partagée avec le producteur Philippe Godeau, dans une grande bienveillance. Même si je n’ai fait qu'y passer pour une brève participation, j’ai vraiment hâte de voir ce film. 

Le fil rouge de notre numéro est “Créer”, et il semblerait que la création soit également votre raison d’être. Quelle place occupe-t-elle dans votre vie ? 

Depuis l’enfance, je ne vois pas notre présence au monde autrement que dans le fait de l’intégrer, le digérer par nos filtres. Aussi, j’ai toujours beaucoup décrit ce que je voyais à travers des textes courts et des poèmes. Parce que je n’osais pas me montrer au monde, j’ai exprimé ma création par des voies détournées, en travaillant pour les autres. J’ai œuvré en architecture, scénographie, en créant affiches de théâtre et pochettes de disque. J’ai même pensé publier anonymement. Ce n’est que récemment que j’ai discuté avec des personnes qui m’ont parlé de ce complexe dont souffre la France : nous n’assumons pas nos multiples talents. Il est plus commode de n’être reconnu que pour une activité précise, alors que je suis persuadée que nous avons tous des passions qui ne demandent qu’à devenir créations. 

On vous a récemment vu "éclore" sur les réseaux sociaux. Est-ce ce processus qui est à l'œuvre ?

Oui, le confinement a eu cela de positif pour moi. Les projets bloqués ont laissé place à mon expression propre, et j’ai enfin osé les partager sur mes réseaux. Créer, c’est aussi ne pas choisir d’étiquette, ou laisser les autres le faire à notre place. J’ai besoin que les émotions vibrent à travers moi, tant dans mon métier d’actrice que dans mon quotidien. Il suffit de me suivre sur Instagram pour découvrir que je suis très connectée à la Nature. Cela peut sembler incongru, mais j’appose mes mains au-dessus de mes plantes pour m’y relier, et j’ai d’ailleurs profité de mon temps libre pour suivre le Mooc Permaculture du Mouvement Colibris, créé par Pierre Rabhi. 

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De l’énergie à la guérison, vous vous êtes récemment exprimée sur votre connexion à l’invisible. Est-ce une prise de conscience ou une faculté innée chez vous ? 

J’ai une famille de médecins avec une pratique très occidentale. Pourtant, j’ai toujours trouvé étrange que l'on soigne un symptôme sans en chercher la cause profonde. Ma grand-mère libanaise connaissait très bien les plantes et, intriguée, j’ai compris que nous vivions totalement déconnectés de la Nature. J’ignore pour quelle raison, j’ai toujours en moi cette petite voix effrayée, peut-être héritée d’une vie antérieure, qui me souffle : "Comment ferais-tu si tu devais survivre, perdue en forêt ?" C’est lorsqu’une personne de ma famille est tombée gravement malade que j’ai entamé un long processus de découverte. Pendant sept ans j’ai lu tout ce que je trouvais sur la puissance de guérison de l’esprit sur le corps, les guérisons miraculeuses qui sont des basculements de conscience, la méditation des védas, etc. David Servan-Schreiber, Guy Corneau, Deepak Chopra et bien d’autres. J’ai alors découvert une clé importante: nous pouvons avoir constamment le pouvoir sur notre santé, que l’on ait un cancer, une maladie auto-immune ou tout autre déséquilibre. Le "terrain" est clé et on peut agir dessus en s’occupant de notre corps. Pourtant, on l’oublie, on cède ce pouvoir. Alors si j’ai un seul message à transmettre dans ma création, c’est celui de l’empowerment, de reprendre ce pouvoir qui nous est inné.

Avec cette conscience du vivant, trouvez-vous votre place dans un milieu du cinéma parfois déconnecté de la réalité ? 

En fait je ne cherche pas ma place. Je ne l’ai jamais trouvée à l’école et j’ai pris l'habitude de me concentrer avant tout sur ce qui me fait du bien. J’essaye de vivre en cohérence avec cette philosophie, ce qui se révèle plus inspirant que le discours de nombre de “gourous” qui donnent des leçons de vie en étant désaxés. Je m'applique à faire du monde qui m'entoure un endroit harmonieux, un havre de paix. Comme je transporte avec moi ces valeurs, mes rencontres, même dans ce milieu, sont teintées de cette énergie-là.  

Est-ce ce qui vous guide vers vos rôles ? On a la sensation que vous “incarnez” plus que vous ne “jouez”. 

Il y a une pensée que j’adore qui dit que “notre intuition vient de l’innocence". Je me sens très connectée au “non-savoir”, car plus on sait de choses, plus on est enfermé. J’arrive ainsi avec une innocence pure face à mon personnage, pour être dans la plus grande sincérité. Mon travail est de “nettoyer” ce que je sais plutôt que de construire un personnage. J’essaye de m’écarter du chemin pour devenir un canal le plus pur possible et me connecter à une forme de “savoir universel”. On perd en grandissant nos capacités à “sentir”, et tenter d'y retourner est une vraie quête. Ma mère m’a dit un jour: “Dessine de la main gauche, car la droite est trop dans la maîtrise.” J’essaye d’avancer dans la vie avec cette innocence, j’essaye de “jouer de la main gauche”. 

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Vous parliez récemment dans une interview de “faire tomber les masques”. Le masque, sujet plus que d’actualité, est un thème que vous avez exploré ? 

Absolument, j’ai rédigé deux mémoires sur les masques et la métamorphose. En tant qu’animal social, nous nous imposons des masques dès l’enfance pour nous faire accepter, correspondre aux attentes des autres. Plus on parvient à faire tomber ces masques, plus on trouve une forme d’apaisement. C’est un retour à la pureté et à la simplicité qui nous permet de croire en nous-mêmes, de comprendre que les choses se font d’elles-mêmes. Libérés de ces masques, nous retrouvons notre propre pouvoir. L’un des principes du métier d’acteur est justement d’enfiler des masques pour jouer des personnages. Je ne travaille pas de cette façon car, finalement, devant une caméra ou sur scène, on ne fait qu’être soi et l’exprimer de différentes manières. 

Son actu

Laëtitia Eïdo est actuellement en tournage des films d’Isild Le Besco (Connemara) et d'Yvan Attal (Les Choses humaines). Elle sera à l’automne 2020, aux côtés de Pierre Rochefort, à l’affiche du film de Pierre Filmon (Entre deux trains). Puis au théâtre, aux côtés de Fred Testot, dans l'adaptation du roman de Mathias Malzieu (Journal d'un vampire en pyjama). Et elle débutera à la rentrée, aux côtés de Thibaut de Montalembert, le tournage de la série France 2 de Karim Ouaret (L’Absente - automne 2021).

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