Artisans de l'âme

Soulcrafters : plateforme qui révèle le talent des artistes en situation de précarité

Publié le 7 septembre 2018
Jeanne-Emilie de Lassus donne de la visibilité aux artistes en situation de précarité
Jeanne-Emilie de Lassus donne de la visibilité aux artistes en situation de précarité
© Philippine Lugol

Le talent est partout, même où on ne l'attend pas. On peut être en prison, vivre dans un bidonville et être un artiste complet. Jeanne-Emilie de Lassus, créatrice de "Soulcrafters" nous explique comment elle a su créer, à travers une plateforme en ligne, un projet à la fois humanitaire et artistique.

Pouvez-vous nous décrire Soulcrafters en quelques mots ?

« Soulcrafters » est une plateforme en ligne qui recense et donne de la visibilité à ces talents cachés chez des personnes et endroits insolites tels que des prisons et bidonvilles...

D'où vous vient cette envie de vous engager pour aider les populations ?

J’ai eu la chance de grandir sur une île au Sud du Brésil, Florianópolis, un endroit ensoleillé aux paysages tropicaux, plein de ressources naturelles mais aussi de pauvreté et de violence. Très jeune, j’ai constaté les problèmes sociaux des pays émergents. Je me suis engagée dans des projets sociaux avec des enfants de bidonvilles ou des femmes en prison.

Après avoir fini mes études de mode à Paris, j’ai passé plusieurs mois en mission humanitaire, au Vietnam dans des orphelinats. C’était donc pour moi une évidence de mettre en valeur dans un premier temps les artisanats brésiliens et vietnamiens et lancer le projet en France.

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Pourquoi vous rendiez-vous dans ces milieux précaires ?

Pour y transmettre certaines de mes compétences. A ma grande surprise, j’y découvrais systématiquement des personnes qui avaient déjà des talents et savoir-faire artisanaux... et je me demandais toujours pourquoi ils étaient dans des situations aussi difficiles, en ayant de telles compétences ! Mais l’idée est de trouver des artisans insolites partout dans le monde et de commencer des collaborations avec des designers français pour unir savoir-faire manuels et design.

Avez-vous un exemple particulier à nous donner ?

Je pense par exemple à l’atelier Mulheres do Frei. Il fait travailler des femmes dans le bidonville le plus pauvre du sud du Brésil, en les formant à l’art du crochet. C'est de ces découvertes qu’est né en 2017, Soulcrafters.

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Pourquoi Soulcrafters ?

"Soulcrafters" signifie  artisans de l’âme. Je me dis que si autant de finesse peut naître d’endroits si rudes, c’est parce que les savoirs de la main sont profondément liés aux savoirs de l’âme. On oublie ces connaissances à cause des nouvelles technologies. Pourtant, les nouveaux moyens de communication pourraient nous aider à valoriser ces compétences, les transmettre et créer des opportunités de réinsertion.

Quels sont les différents types d'articles que vous proposez ?

Nous proposons surtout des accessoires comme des colliers, bracelets, boucles d’oreilles, sacs à main... les matériaux et techniques varient, de la dentelle aux fuseaux (technique açorienne ancestrale) au fusing (travail du verre recyclé). Mais tous ont un point commun : un impact positif sur notre société et notamment la réinsertion de personnes en situation d’exclusion. Notre objectif est de travailler ces techniques, chacune issue d’un atelier spécifique, de façon simple et créative.

 

Photo de Philippine Lugol
Photo de Philippine Lugol

 

 

 

En quoi votre démarche est-elle différente des autres entreprises (en termes de matériaux, la manière de faire, l'envoi etc.) ?

J’estime que notre force réside dans le fait que chaque accessoire est chargé d’une énergie unique : l’énergie des cultures ancestrales aussi bien que de créativités émergentes, l’énergie de ces personnes qui continuent à préserver et à créer de leurs propres mains, même dans les situations les plus précaires.

L’industrie textile étant l’une des plus polluantes au monde, votre marque est-elle soucieuse de l’environnement ?

Tout à fait. Notre démarche est aussi celle du respect de la nature, car beaucoup de nos ateliers travaillent avec des fibres naturelles ou des matériaux recyclés. C'est par exemple le cas de l’atelier Vidro com Vida, implanté dans un des bidonvilles les plus dangereux de Florianópolis, au Sud du Brésil. Il recycle du verre en colliers et bracelets.
Il y a également l'atelier Arthis qui permet à des femmes de pêcheurs, qui ont jusqu’à 80 ans, d’avoir un revenu grâce à l’art de la dentelle aux fuseaux, artisanat ancestral en voie de disparition au Brésil.

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Le projet est-il tourné également vers les femmes et leur insertion dans le milieu professionnel ?

Oui, il s’avère qu’une grande partie des ateliers avec lesquels nous travaillons sont destinés à l’insertion de femmes dans le monde du travail. Je pense notamment au projet éphemère Mimi Wolf, un atelier monté dans une prison, qui permettait à de nombreuses prisonnières au Sud du Brésil de recevoir une formation en couture et trouver du travail une fois sorties de prison.
L’objectif étant toujours le même : permettre à ces femmes d’être fières de leur travail, développer leur estime de soi et vivre de leurs talents. La plupart d’entre elles sont en parallèle femmes de ménage et ont un métier pour gagner leur vie, mais elles rêvent de pouvoir vivre un jour de leur savoir-faire.

Crédit photo:Chico Rocha
Crédit photo:Chico Rocha

Quels conseils donneriez-vous à d'autres personnes qui souhaiteraient monter un projet comme le vôtre ?

Pour moi, le plus important est d’être passionné par son projet et porté par l’envie d’avoir un impact positif. Mais il faut surtout savoir préserver cette passion et ces sources de motivation, car pour chaque « oui » qu’on reçoit on doit s’attendre à une trentaine de « non » et ça peut être très frustrant. Pour préserver la pureté du projet, le meilleur conseil est de s’entourer de personnes qui ont les mêmes valeurs et conscience que nous.

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