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Histoire de la sorcière

L'hymne aux femmes vibrant et visionnaire de Jules Michelet, dans "La sorcière"

Comment la sorcière est-elle devenue l'emblème des femmes libres et audacieuses ?
Paul Kerby Genil / Pexels
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Jean-Philippe de Tonnac
Par Jean-Philippe de Tonnac
le 25 février 2021

En 1862, Jules Michelet historien reconnu, publie La sorcière, un véritable hommage à la puissance libératrice et créatrice des femmes, qui les associe à la nature pour leur résistance aux oppressions qu'elles subissent de toutes parts. Il réhabilite le rôle déterminant des femmes dans l'Histoire et notamment dans celle de la médecine à travers la figure de la sorcière. Extrait.


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Cet article est un extrait de la préface de Jean-Philippe de Tonnac, issue de la réédition du livre La sorcière de Jules Michelet, aux éditions Trédaniel, 2020.

Aux origines de la sorcière comme symbole de liberté

Ce moment où tout commença à aller de travers. Pourquoi, comment les sorcières naissent-elles ? Le christianisme fait tomber sur le Moyen Âge une chape de plomb, explique Michelet. Ce monde est pour lui plein de dangers, de faux-semblants, de pièges, où l’ingénu(e) peut tomber, le ou la candide s’abîmer, l’âme pure se corrompre. Il faut le traverser, ce monde, en «imitant» les saints, les héros de la foi, vivre sans s’attarder, s’attacher, sans passion basse, se faire Christ pour mériter, au-delà de cette vie, une Vie meilleure, un Paradis. Il dit de la société médiévale qu’elle est occupée seulement d’«imitation». Faire comme ceux que l’Église désigne comme modèles, guides, anges purs.

>>A lire sur FemininBio : Histoires de sorcières

Mais les servants de l’Église parlent en latin et s’écartent insensiblement du peuple, à qui il est demandé de ne pas pécher davantage, de suivre pieusement un chemin qui pourrait lui faire mériter autre chose que cette boue dans laquelle, chaque nuit, il s’allonge et chaque jour patauge. «Oh ! le prêtre n’est plus le peuple. Un divorce infini commence, un abîme de séparation.» Cette hantise de la chair, cette désaffection de la femme, cette peur d’elle, cette terreur peut-être, ce désamour vis-à-vis de tous ceux qui ne sont pas humains, les sous-vivants à poils, à élytres, à écailles, à ailes, à pétales, tout cela arrête le peuple du Moyen Âge dans ses élans, glace ses désirs, le pétrifie, jette sur tout un monde un vaste filet de suspicion et maintenant d’ennui où chacun, de guerre et de vie lasse, finit par se laisser prendre. «Pendant dix siècles entiers, une langueur inconnue à tous les âges antérieurs a tenu le Moyen Âge dans un état mitoyen entre la veille et le sommeil, sous l’empire d’un phénomène désolant, intolérable ; la convulsion d’ennui qu’on appelle le bâillement.»

Une mission : prendre soin des autres grâce la nature

Dans cet univers alangui, ennuyé, déprimé, la femme plus contrainte qu’un autre trouve pourtant des espaces de liberté que l’Église ne sait pas tout de suite soupçonner. D’abord dans sa relation aux plus faibles, aux plus souffrants, elle cultive l’art qu’elle a reçu de ses aînées de prendre soin, de soulager, de panser. Elle sait mille recettes qu’elle tire de la proximité dans laquelle elle se tient avec les plantes, les bêtes, les invisibles. On a proclamé à haute et distincte voix que le grand Pan était mort comme Michelet l’écrit dans son introduction, soit, mais en réalité, l’Église n’est pas parvenue à bâillonner complètement ce monde ancien qui continue à parler à l’oreille de celles et ceux qui savent encore distinctement l’entendre. Les déesses et les dieux habitent la grange et l’abreuvoir, la partie la plus épaisse du bois. On les consulte dans les moments de désarroi, de famine, de fléau. Ils sont une présence pour ces femmes qui traversent le torrent à gué et souvent tombent. Elles leur parlent. Leur aide est requise. Dans ces temps oppressés, menaçants, déjà, ils ont bien sûr perdu de leur superbe. Ce sont à présent des entités, des esprits qui tirent la femme de la désespérance où on voudrait la tenir, qui l’aident à repousser les murs de ses prisons.

Ces esprits qui ne paraissent plus que de nuit, exilés du jour, le regrettent et sont avides de lumières. La nuit, elle se hasarde, et timidement va porter un humble petit fanal au grand chêne, où ils habitent, à la mystérieuse fontaine dont le miroir, doublant la flamme, égayera les tristes proscrits. Grand Dieu ! si on le savait ! Son mari est homme prudent, et il a bien peur de l’Église. Certainement il la battrait. Le prêtre leur fait rude guerre, et les chasse de partout. On pourrait bien cependant leur laisser habiter les chênes. Quel mal font-ils dans la forêt ? Mais non, de concile en concile, on les poursuit. À certains jours, le prêtre va au chêne même, et par la prière, l’eau bénite, donne la chasse aux esprits. (Jules Michelet)

L'indéniable apport à la médecine des sorcières

L’enfant la sollicite, le malade, la femme en couches, la bête blessée, la plante dans son effort de croître et d’embellir, la pierre témoin des ans. Lorsqu’elle ne sait pas soulager, insuffisamment, elle s’informe, questionne les autres femmes alentour, entre dans la forêt et au risque de se rendre malade, de mourir, peut-être, place une feuille sur sa langue, une racine, mastique, avale, attend, cherche à comprendre l’effet produit et le bien-être qu’elle pourrait en tirer dans sa médecine. L’étude de la pharmacopée des sorcières sur laquelle Michelet s’attarde longuement suffit à montrer que son élan de réhabilitation passe par la réintroduction de la femme dans la longue histoire de la médecine qui va du Moyen Âge aux Lumières.

>>A lire sur FemininBio : Rituel de sorcière aux 3 plantes pour activer vos chakras

Elles pérennisent au sein de la société chrétienne les enseignements transmis depuis Antioche, Épidaure, Alexandrie, Éleusis, Memphis, Delphes, Crotone, Cumes, Rome, etc., mais pas seulement. Michelet les dote d’un esprit de curiosité qui leur fait écarter les voiles du réel pour s’aventurer dans l’inconnu. L’«imitation» n’est pas une façon de vivre. Il faut s’aventurer, ne pas seulement regarder la mer depuis le rivage mais descendre en elle. Une science empirique, cachée, malfamée est née dans les campagnes, protégée des regards par l’écran des grands arbres. «De l’empirisme populaire qu’on appelait sorcellerie, eux ses héritiers préférés [les médecins] à qui il a laissé son plus haut patrimoine, ne s’en souviennent pas assez. Ils sont ingrats pour la sorcière qui les a préparés. »

L'auteur :

Jean-Philippe de Tonnac est écrivain, essayiste et éditeur. Il collabore régulièrement au Monde des religions, enseigne à l’Institut des hautes études du goût à Reims et au Cordon Bleu à Paris.

(©Editions Guy Trédaniel)

Le livre :

"En lisant ou en relisant Michelet, l’impression est que tout l’élan qui a fait surgir le féminisme dans notre temps et qui s’accomplit aujourd’hui dans le culte rendu à la sorcière, à la femme sauvage, au Féminin sacré ou guerrier, est né chez lui, dans les pages d’un livre fou, publié pour la première fois en 1862, un livre de poésie et de rage pareil à nul autre."

Cet article est un extrait de la préface de Jean-Philippe de Tonnac, issue de la réédition du livre La sorcière de Jules Michelet, aux éditions Trédaniel, 2020.

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