Equilibre

L'interview "sur le fil" de Zazie, rêveuse inspirée

Publié le 8 février 2019 - Mis à jour le 12 février 2019
"J'ai juste conscience de mon devoir civique et j'aspire à ce que ma surexposition puisse servir à donner de la voix à ceux qui ne l'ont pas"
"J'ai juste conscience de mon devoir civique et j'aspire à ce que ma surexposition puisse servir à donner de la voix à ceux qui ne l'ont pas"
© Laurent Seroussi

“Zen, soyons zen”. C’est avec ce mantra que Zazie est entrée dans nos vies il y a plus de vingt-cinq ans. Ses textes traversent le temps sans perdre de leur justesse et de leur intensité. C’est à l’occasion de la sortie de son dixième album, “Essenciel”, que nous retrouvons l'auteure, compositrice et interprète de talent, le temps d’une interview.

Cette interview a été publiée dans FemininBio magazine #20 décembre 2018-janvier 2019

Nous sommes nombreuses à avoir grandi au son des mélodies de Zazie, à l'affût de ses jeux de mots bien sentis et de ses effets vocaux rien qu’à elle. Un point c’est toi, À ma place, Rodéo, Homme sweet homme, Rue de la paix, Larsen, Adam et Yves... Vous les avez bien en tête ? Nous aussi. Et on adore l’idée de se retrouver en tête à tête avec cette grande artiste française qu’on imagine simple, libre, drôle et, surtout, très humaine. Surprise ! C’est exactement comme ça qu’elle est dans la vraie vie... avec un supplément d’âme.

Essenciel est votre nouvel album, déjà disque d’or. Quel est votre essentiel ?

Mon essentiel tient à des choses très simples. La musique, bien sûr, et autour ma tribu, mes amis, une manière de vivre sans prise de tête. Mon essentiel, c’est aussi de se désencombrer du superflu. Lorsqu’on est artiste on peut être sujet à quelques vertiges, car on est surexposés. Ce sont des carrières très verticales.

Comment se manifeste cette verticalité ?

Je parle de notre type de métier où l’on flirte avec le sommet. On monte, on monte, et une fois là-haut, que se passe-t-il ? On plante un drapeau, c’est génial... Mais ça ne sert à rien et on n'a qu’un seul choix, celui de redescendre.
De mon côté, j’ai l’impression de le vivre de façon plutôt horizontale, en rappelant à ceux qui font ce métier et ceux qui nous assistent que “non je n’ai pas besoin de taxi” et “oui je peux porter mon sac toute seule”, tous ces réflexes que j’ai toujours, heureusement.
On a le privilège de parfois gagner beaucoup d’argent et on peut être tentés d’acheter ça, puis ça, puis ça… pour se rendre compte que cela nous encombre et que, franchement, quinze canapés ne servent à rien si on n'a qu’une paire de fesses !

Vous avez choisi le mot “Essenciel” avec un "C", comme "ciel". Quel est votre rapport à la spiritualité ?

Je n’ai pas de croyances particulières, mais j’ai besoin d’une constante recherche philosophique et spirituelle. Chez moi, cela passe beaucoup par le rêve… J’ai dû être sorcière dans une autre vie (rires). Il s’agit à la fois d’un travail sur ma psychologie personnelle, sur celle des autres, qui se traduit par mon écoute et ma capacité à rêver.
Pour moi, c’est une qualité, même si j’ai bien conscience qu’il est important de ne pas faire que rêver sa vie pour pouvoir la vivre. J’aime m’adonner à des “et si on…” ou “on dirait que tu serais…”, comme le font les enfants. Ils permettent de faire le pont entre les rêves et une petite part de réalité. J’avoue que j’aime bien rester perchée et je crois que je le suis naturellement.
Peut-être que cette recherche de spiritualité est aussi en lien avec mon éducation ou encore avec ma pratique de la danse indienne sacrée, le Bharatanatyam. La découverte du polythéisme hindou et de ses histoires de dieux vraiment décalées m’a fascinée, tout comme la mythologie grecque, ses légendes et ses symboles qui me fascinent.
J’aime avoir les pieds sur terre et regarder vers le haut.

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Le ciel, c’est aussi l’élément air. Un lien avec le processus créatif de vos textes ?

Lorsque l’on crée on est dans l’air, mais surtout dans le souffle.
La création s’apparente plutôt à un vent fort pour moi, qui est d’ailleurs une constante dans ma vie : des endroits où je choisis d’habiter, toujours balayés par des vents puissants, à la pratique de la chute libre indoor, un sport que j’apprécie particulièrement. J’aime quand ça souffle fort !
Mais l’inspiration vient avant tout cela. Elle ressemble un peu à une dépression, même au sens météorologique du terme. Je suis alors comme une grosse éponge qui absorbe tout : les nouvelles, les faits marquants, tout ce qui représente un relief, une aspérité. À ce moment précis, en général, je ne sais pas ce qui se passe.
Puis l’écriture est une expiration, un état d’hyperéveil avec la musique. Je suis alors dans la sensation et plus dans le sens des choses. Je fouille dans cette besace avec mon cœur, ma tête, pour essayer de donner un sens à cette sensation.

Comment parvenez-vous à prendre du recul sur ce monde de paillettes ? Quelle est votre bulle de retrait ?

Cette bulle est en moi. Pour l’atteindre, la chute libre m’aide. Je lâche le mental pour être au contact de mon corps grâce à l’action du vent. Je pratique l’apnée, qui m’apporte cette même sensation d’apporter un contour extérieur à mon corps, comme une caresse. J’ai toujours eu cette sensation de mon corps et de ses limites, et je pense qu’on y accède plus facilement quand on est une femme, notamment en devenant mère.
Mais est-ce qu’on ne fait pas ce métier pour demander aux autres de définir le contour extérieur de soi ? Peut-être, inconsciemment. Pourquoi a-t-on envie de communiquer auprès de millions de personnes alors qu’on pourrait le faire en cercle restreint ? Je n’ai toujours pas la réponse. J’aime partager les choses tout autant que prendre de la distance, et je suis aussi sociale que solitaire. J’ai énormément besoin de silence, de me retirer, de vivre le contraire de la musique en somme, pour me ressourcer.

Vous sentez-vous plus alignée aujourd’hui que par le passé ?

Oui, je crois avoir trouvé un équilibre au sein de mon déséquilibre. Je n’ai pas eu un grand sens de la famille, mais je me suis créé ma tribu grâce à la musique.
Ces personnes qui m’entourent ne sont pas toutes dans le milieu de la musique, mais nous sommes toutes reliées à une forme de création et donc de fragilité, car attentives aux failles, aux aspérités, aux reliefs de la vie. Ce sont elles ma famille.

Que vous évoque le mot "équilibre", thème de ce numéro, par rapport à votre manière de concevoir la musique ?

Quelque chose de très fort que je cherche sans chercher vraiment, et qui se situe souvent dans le paradoxe pour trouver ce fameux point d’équilibre. Comme je ne veux faire aucune concession sur le sens, et même poser les questions qui dérangent, je m’arrange toujours pour rassurer si j’ai quelque chose d’un peu âpre à dire.
Dans mon métier, il y a des codes, des formats, un refrain, toujours le même par exemple, mais on peut passer hors code en rassurant ailleurs. Avec une petite note facile à écouter, ou encore l’expression “allez hop” dans la chanson Speed de mon dernier album.
Chanter est une expression très corporelle dans laquelle il faut trouver l’équilibre dans une vibration par définition pas du tout figée. J’aime l’idée d’équilibre de funambule, avec sa part de risque, oser tenter des choses, se casser la figure sans s'abîmer pour autant. C’est ainsi que j’avance dans la vie, quitte à me tromper.
L’équilibre c’est chercher le point entre le haut, le bas, la gauche, la droite, c’est un centre de gravité différent pour tout le monde. C’est bien de temps en temps de tracer aussi des lignes en travers.

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Vous êtes photographiée nue sur la pochette de l’album. Pourquoi ce choix ? Pourquoi maintenant ?

Je suis dans une recherche de vérité, et la nudité en est un symbole. Une vérité sensuelle mais pas pornographique, qui permet de voir les choses de façon crue.
Ma vérité aujourd’hui, c’est de me sentir vivante, dans une autre forme de séduction que quand on a vingt ans, mais beaucoup moins formatée, grâce au temps qui passe.
C’est aussivrai pour moi pour ce qui touche à l’amour ou à l’alchimie, qui passe mieux quand on est que quand on paraît.
Et, enfin, c’est un petit acte de courage et de liberté, car quand on a 54 ans, la nudité peut paraître plus compliquée. En tant que femme, on a un rôle à jouer, qui consiste à se débarrasser en permanence du formatage dans lequel on évolue. Et moins on est inquiète, plus l’autre peut recevoir qui l’on est pleinement.

On vous connaît active dans plusieurs associations (Sol en Si, Les Enfoirés, Le Soldat Rose). Quelle place votre engagement pour l'humain et la planète occupe-t-il dans votre vie ?

C’est drôle, car on m’a souvent posé cette question par rapport à mes textes. Or j’avais juste l’impression d’être une citoyenne lambda qui voulait partager sa compréhension du monde qui l’entoure.
J’ai toujours été assez tournée vers le voyage et la façon dont vivent les autres. Lors de mon voyage en Inde, j’ai eu un déclic. Ce qui est dur, c’est moins ce que l’Inde est que le fait de comprendre que la vraie pauvreté, toutes proportions gardées bien sûr, c’est notre propre incapacité à voir cela. Elle signifie qu’on ne veut pas la voir, car elle nous fait peur, l’autre nous fait peur.

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Quel est selon vous le rôle des artistes quant au changement de paradigme que vit l’humanité ?

C’est vrai que ce métier pose la question de son utilité. À quoi notre voix exposée de la sorte peut-elle bien servir ?
Dans mes textes je ne pense pas être engagée. Ils transcrivent mes propres questionnements sur l’humanité : l’écologie depuis toujours, notre naturel, notre vraie nature sauvage. Mais je fais cela par petites touches impressionnistes, comme des petits mantras qui sont vus ou pas par les gens, qui peuvent être ou pas vecteurs d’émotions, et qui n’obligent pas vraiment à quoi que ce soit.
J’ai juste conscience de mon devoir civique et j’aspire à ce que ma surexposition puisse servir à donner de la voix à ceux qui ne l’ont pas.
Par exemple, avec The Freaks, un collectif d’artistes créé par les Shaka Ponk, nous avons mis en place une liste de petites propositions ludiques de gestes à faire, si le moment est venu pour vous. C’est un engagement qui me tient à cœur parce que le moment est vraiment venu de faire les choses plutôt que de dire qu’on va les faire.

Son actu
Dernier album de Zazie, Essenciel, disque d’or, Label 6&7.
Son site : zazieonline.com
The Freaks : the-freaks.fr

 

 

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