Interview

"Les femmes doivent oser leur leadership au féminin", l'interview de Solenn Thomas, fondatrice d'Eklore

Publié le 5 avril 2020 - Mis à jour le 6 avril 2020
Solenn Thomas (à droite sur la photo) au Zénith de Paris lors de l'édition 2020 de Debout Citoyennes
Solenn Thomas (à droite sur la photo) au Zénith de Paris lors de l'édition 2020 de Debout Citoyennes
© NH - Debout Citoyenne

Après l'avoir découverte sur le devant de la scène à l'occasion de l'événement Debout Citoyennes à Paris, FemininBio est allé à la rencontre de Solenn Thomas, une jeune femme impliquée dans l'humanité et la biodiversité au travail. Elle revient avec nous, dans cette interview, sur l'importance du collectif pour l'épanouissement personnel.

Parmi ces femmes qui se battent pour l'équité et la diversité au travail, Solenn Thomas est un des pilliers. Fondatrice de l'association Eklore née en 2015, elle oeuvre tous les jours pour faire de l'entreprise un lieu d'épanouissement, et pour une féminisation des instances dirigeantes. Rencontre.

FemininBio : Comment allez-vous ? Comment profitez-vous de ce temps supplémentaire que la situation actuelle nous impose ?

Solenn Thomas : Je vais bien, merci. J’ai la chance d’être en confinement avec deux amies intimes. Cette vie en petite collectivité nous permet de mettre en place des rituels de yoga, de méditation, de cuisine, qui sont très structurants. C’est passionnant de voir comment le collectif peut soutenir la liberté de chacune.

J’accepte également que là où je suis, je ne peux pas nécessairement agir pour ceux qui vivent de manière plus tragique cette épreuve. J’en profite pour réaliser un nettoyage intérieur profond, ce qui me permettra après la pandémie, d’œuvrer avec plus de justesse encore.

Vous êtes là fondatrice d’Eklore, une association ayant pour objectif de donner un sens humain au travail. Comment vous est venue l’idée de défendre cette cause ?

Après un voyage en Inde en 2013, j’ai pris conscience que j’étais responsable de ne pas agir dans un monde qui souffre. Je me suis demandée comment agir, il m’est apparu évident d’embrasser la cause qui m’était la plus familière : le monde du travail.

Mon premier métier est de recruter des cadres dirigeants et hauts potentiels dans un groupe d’executive search. De ma lucarne, j’observe les dysfonctionnements d’un monde du travail fait de productivité et d’aliénation. J’ai donc décidé d’accompagner le changement culturel de la société pour que le travail soit un lieu d’épanouissement, fondé sur 3 valeurs : respect des singularités, célébration des diversités, conscience de nos responsabilités.

Le fait de développer Eklore tout en maintenant mon activité dans le recrutement me permet de garder les pieds dans la terre et de vivre très directement ce qui ne fonctionne pas pour mieux agir dessus.

Comment pouvons-nous, à notre échelle, contribuer à ce que les femmes soient plus écoutées dans le milieu professionnel ?

Dans le recrutement, je travaille sur la féminisation des instances dirigeantes ; avec Eklore, j’offre des scènes, comme au Zénith de Paris, pour permette aux femmes de s’exprimer dans leur sensibilité humaine. Mettre des femmes à des postes stratégiques d’entreprise et veiller à ce qu’elles puissent le faire dans le respect de leur part féminine donnent véritablement un sens à mes activités professionnelles et associatives.

Quels conseils j’en tire ? D’abord, plus globalement, prendre conscience que le pouvoir économique et politique se conjugue au masculin : pénétration des marchés, recherche de croissance exponentielle ou parades électorales renvoient au mythe de la virilité. Le sensible, l’authenticité, le temps de l’accueil ont insuffisamment de places. Ce ne sont pas là des caractéristiques propres aux femmes mais des vertus féminines que les femmes incarnent mieux et ont la responsabilité d’exprimer.

Très concrètement, les femmes doivent oser leur leadership au féminin : comprendre qu’elles évoluent dans un monde masculin, oser y prendre leur part, parvenir à y rester femmes. Par exemple, elles peuvent apprendre à prendre la parole avec fermeté lors de réunions tout en exprimant des mots sensibles, des intuitions, des visions. Elles doivent aussi comprendre que pour être entendues, il est préférable d’avoir un statut, un territoire, une attribution. Alors pourquoi ne pas aller conquérir ces attributs, mieux négocier son salaire, exiger un titre correspondant à la réalité de ses responsabilités ? Faisons de cette comédie humaine en entreprise un jeu !

Les hommes ont aussi un rôle à jouer : ils doivent laisser de l’espace à l’expression des femmes et apprendre à mieux les écouter en déconstruisant leur biais de genre. Les hommes sont moins attentifs en réunion lorsque c’est une femme qui s’exprime. Non, une femme qui s’exprime avec vigueur n’est pas hystérique et non une femme qui parle avec sensibilité n’est pas incompétente !

Cette méconnaissance est le signe que beaucoup d’hommes sont coupés de leur part féminine, plus intérieure. Pour réintégrer cette part féminine, hommes comme femmes, nous pouvons explorer des pratiques d’intériorité : communication non-violente, méditation, sport en conscience...

Enfin, nous avons à faire évoluer nos cultures et organisations du travail. Cultivons ensemble un nouvel imaginaire et de nouvelles pratiques : dire notre vulnérabilité au travail, remettre de la cyclicité dans le temps de travail, sortir des jeux de posture. Concrètement cela se traduit par le fait de s’exprimer sur notre vécu au travail (via les réseaux sociaux ou sur une plateforme anonyme comme ourco), d’oser repenser nos modes de travail (faire du mécénat de compétences, songer à un temps partiel, s’organiser en télétravail), d’accompagner son entreprise à incarner une raison d’être autre que la seule profitabilité. Sur un temps plus long, il sera nécessaire de porter le projet d’un revenu universel citoyen.

Dans vos événements, notamment Debout Citoyennes, vous avez accordé beaucoup d’importance à la musique, au chant et à la danse. Pourquoi ces formes artistiques sont-elles selon vous nécessaire dans un processus de changement de société ?

D’abord parce que l’art nous permet de voyager dans un espace sensible où le mental lâche prise. Le mental doit lâcher prise pour s’ouvrir à de nouveaux possibles. Ensuite, l’art à la vertu de mettre tout le monde au diapason : en créant un espace de beauté en partage, nous pouvons tous nous y rencontrer. La beauté met nos cœurs à l’unisson et invite chacun.e à œuvrer pour ce qui nous avons en commun : notre Humanité et notre Terre.

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