Documentaire

"Je ne suis pas coupable de quoi que ce soit", l'interview engagée de Gabrielle Deydier

Publié le 17 août 2020
"Je crois qu'il est temps pour les "Gros" de se réapproprier ce terme et de l'assumer."
"Je crois qu'il est temps pour les "Gros" de se réapproprier ce terme et de l'assumer."
© Manuel Bolaños

S'il fallait définir Gabrielle Deydier en trois mots : ambitieuse, résiliente et engagée. A 39 ans, l'autrice et documentariste enchaîne les projets, animée par sa passion pour l'écriture mais également son combat pour la reconnaissance de la "grossophobie" et des injustices liées à la différence. Dans son reportage "On achève bien les gros", la parisienne littéraire véhicule un message essentiel : s'accepter tel.le que l'on est, et ne plus se cacher derrière des euphémismes.

"Vous pensez que vous allez regarder un film sur une grosse qui veut perdre du poids. Ben non. Je vais vous raconter comment, lorsque l'on sort de la norme, lorsque l'on déborde, la vie se complique", c'est en toute sincérité, avec une humilité qui crève l'écran, que Gabrielle Deydier, autrice du livre On ne naît pas grosse (en poche le 20 août aux éditions de la Goutte d'Or), a co-réalisé cette année son premier documentaire avec Valentine Oberti et Laurent Follea.

On achève bien les gros, diffusé le 17 juin 2020 sur Arte, nous montre la vie, la vraie, et les discriminations que subissent les personnes en surpoids en France. Au travail, sur le marché du logement, dans la vie sociale : quand on sort de la "norme", on est victime de "grossophobie". C'est ce terme encore peu connu mais en passe de rayonner que Gabrielle tente, pendant plus de 50 minutes, d'expliquer et d'imager par sa propre histoire. 

Inspirante, déterminée et résiliente, elle a accepté de nous consacrer quelques instants de son marathon aux interviews, une course folle qui ne s'arrête jamais tant son travail mérite la reconnaissance. 

FemininBio : Pourquoi avoir accepté de tourner le documentaire "On achève bien les gros" diffusé sur Arte ?

Gabrielle Deydier : Mon essai journalistique On ne naît pas grosse est sorti en juin 2017. Fin août de la même année, Valentine Oberti me contacte car elle aimerait faire un documentaire sur moi. Je refuse et je lui dis que ce sera AVEC moi, que je serai à l'écriture et à la co-réalisation. Elle est d'accord, en parle avec ses producteurs (Bangumi), Laurent Folléa le troisième co-réalisateur nous rejoint et l'aventure commence.

Jamais je n'aurais accepté d'être le sujet d'un documentaire télé sans avoir la main dessus.

Au moment-même où je me suis lancée dans l'écriture du livre je savais que je voudrai décliner la thématique de la grossophobie sur plusieurs supports et c'est ce qu'il s'est passé.

Dans le documentaire, vous affirmez que le mot "gros" n'est pas une insulte, mais si l'on part du postulat qu'il ne faut pas qualifier une personne par son apparence, il est compréhensible que cet adjectif fasse débat. Comment faire ?

Tout dépend de ce que vous mettez comme intention et intonation sur le mot gros. Dire d'une personne qu'elle est grosse, c'est la même chose que dire d'une personne qu'elle est petite, rousse, élancée. Dire "Tartempion est gros" c'est descriptif. Dire "sale grosse" : c'est une insulte. Dire "Je suis grosse" : ce n'est pas se déprécier. C'est appeler un chat un chat.

Je crois qu'il est temps pour les "Gros" de se réapproprier ce terme et de l'assumer. Se cacher derrière des "curvy" "rond" "pulp" c'est au mieux du déni, au pire hypocrite.
Je m'appelle Gabrielle, je suis grosse, et ça n'a rien d'insultant ou de péjoratif de l'affirmer.

Pouvons-nous espérer lire très prochainement le roman d'anticipation présenté dans le reportage ? 

Le livre d'anticipation que l'on voit adapté dans trois saynètes dans mon documentaire devrait sortir fin 2021 ou début 2022.
J'ai réfléchi à un univers déclinable sur plusieurs supports. Je ne peux pas encore tout dévoiler mais il existera un livre mais pas seulement. Je rêve d'une franchise "METABO" (série, BD, jeu vidéo...).

Le poids d'une personne est souvent remis en cause lorsque cette dernière expose des problèmes de santé. Qualifiez-vous cela de grossophobie ?

Tout dépend du contexte. Existe-t-il des comorbidités liées à l'obésité : oui ! Est-ce que toutes les pathologies développées par une personne obèse sont liées à son poids ? Non, certainement pas. Il est aussi important de préciser que la plupart des pathologies attribuées à l'obésité sont en réalité des maladies liées à la sédentarité. Le vrai fléau, c'est la sédentarité et ça, ça ne concerne pas que les personnes obèses.

Imaginons que j'ai un diabète de type 2. D'instinct on va me répondre que c'est en raison de mon poids. Hors, si le poids peut augmenter le risque de devenir diabétique, ça reste limitatif comme raisonnement. Il y a aussi un terrain génétique particulier. Je suis atteinte d'un syndrome d'ovaires polykystiques. Les effets secondaires de la maladie sont les mêmes pour les femmes grosses et non-grosses : problème de fertilité, acné, hirsutisme, diabète.
Ce que je veux dire c'est que si demain je suis diabétique, me dire que je suis diabétique parce que je suis grosse alors que j'ai également une maladie qui favorise la résistance pancréatique, ce sera un parti pris.

Je n'ai pas de varices et de problèmes de circulation du sang. Ma mère et mes soeurs qui sont loin d'être grosses en ont. Si demain j'ai une mauvaise circulation, mettre ça sur mon poids uniquement, ce sera encore un parti pris.

Comment réagissez-vous face au compliment "vous êtes courageuse" alors qu'en réalité, vous êtes juste vous-même ? Devons-nous cesser ce genre de faux compliment ?

En toute sincérité, je suis très mal à l'aise quand on me dit que je suis courageuse. A la limite, qu'on me dise que j'ai eu du courage de parler publiquement de mes troubles du comportement alimentaire, même si moi je ne trouve pas ça courageux, je peux l'entendre.

En revanche, me dire que je suis courageuse par ce que je m'expose, parce que je me mets en maillot : non !

J'ai très mal vécu ces compliments sur le fait que je me sois mise en maillot dans mon documentaire ! A chaque fois que l'on m'a dit que c'était courageux, j'entendais "Olalala quand on a un corps aussi dégueulasse que le tien, c'est fort de le montrer".

Je ne vois pas où est le compliment.

C'est pareil quand on me demande si je m'assume. Je n'ai rien à assumer. Je ne suis pas coupable de quoi que ce soit. Je vis. Point barre.

Alors oui, il faut cesser avec ces faux compliments, ces fausses admirations. Je ne demande pas de traitement de faveur, ni de traitement particulier. Je ne recherche pas les compliments ou l'admiration, encore moins de l'affection. Je veux juste vivre dans un monde juste, qui ne fait pas du gros et de toutes les personnes différentes des monstres.

Finalement, comment populariser voire banaliser le terme de "grossophobie" ?

En en parlant comme on le fait ici. En débattant, en enquêtant, en travaillant sur le sujet, on banalisera ce terme. Il est rentré dans le dictionnaire il y a peu. Plus on l'utilisera plus il entrera dans le langage courant.

Gabrielle Deydier est l'autrice du livre On ne naît pas grosse, paru aux éditions de la Goutte d'Or, ainsi que du documentaire On achève bien les gros, produit par Bangumi, disponible jusqu'au 31 octobre en VOD sur Arte.

 

 

 

 

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