Équilibre

Satish Kumar : "L'amour est la nouvelle révolution"

Publié le 26 février 2019
De la jungle tropicale à la jungle urbaine, la connexion à la nature m'est indispensable. Je suis curieuse des possibles pour l'humain.e et des petits bonheurs du quotidien. Chef de projet édito @FemininBio.
"Chacun d'entre nous est fait de masculin et de féminin, qu’il faut équilibrer."
"Chacun d'entre nous est fait de masculin et de féminin, qu’il faut équilibrer."
© © Bill Ellzey

En 1962, cet activiste indien entreprend un "pèlerinage pour la paix" à pied, pour le désarmement nucléaire, entre l'Inde, Moscou, Paris et Washington. Grand pédagogue, Satish Kumar a depuis cofondé le Schumacher College, en Angleterre, qui forme à l'écologie holistique et aux pratiques de vie durable. Nous l'avons rencontré lors de son passage à Paris.

Cet article a été publié dans le magazine FemininBio #20 décembre 2018- janvier 2019

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Passer un moment avec Satish Kumar, c'est ressentir une joie de vivre et un optimisme réaliste qui touchent au plus profond de l’être. Nous l'avons questionné sur notre mot-clé de ce numéro ; pour lui, retrouver l’équilibre au travers du féminin est la clé de la transformation nécessaire au salut de l’humanité.

Élevé comme moine jaïn, Satish part à 20 ans, en pleine guerre froide, à pied et sans argent, pour parcourir les 12 000 km séparant New Delhi de Washington pour manifester pacifiquement contre les armes nucléaires. Aujourd’hui, il consacre son temps à l’école Schumacher, car l’appréciation de la nature doit être au cœur de toutes les considérations politiques et sociales.

Qui sont les femmes inspirantes de votre vie ?

Ma mère ! Cette femme sage et active était mon mentor et mon héroïne. Elle était naturaliste et m’enseignait la nature au travers des plantes, des abeilles, des arbres. Elle cultivait du millet, du sésame et des melons, même au milieu du désert, grâce à la mousson. Elle avait deux vaches, faisait du beurre, du fromage. Elle adorait marcher, chanter et raconter des histoires. En grandissant, c’est auprès d’elle que j’ai tout appris.

Parmi les autres femmes qui ont marqué ma vie, je citerai Simone de Beauvoir, dont j’ai lu le premier livre en 1963, à 27 ans. Elle fut une véritable pionnière, tout comme Petra Kelly, la fondatrice du parti des Verts, en Allemagne, à une époque où le statut des femmes était bien différent.

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Il y a enfin Wangoori Maathai, qui planta vingt millions d’arbres et reçut le Nobel de la paix en 2004 pour sa contribution au développement durable, à la démocratie et à la paix. Elle nous a transmis ce message clé :"Nous ne pouvons nous fatiguer ou renoncer, nous le devons aux générations de toutes les espèces d’aujourd’hui et de demain."

Parlez-nous de cette énergie féminine qui vous inspire. Par quoi se définit-elle ?

Notre monde résolument masculin est dominé parle rationalisme, l’individualisme, le consumérisme, l’industrialisation, le dualisme cartésien. Les valeurs féminines sont l’amour, la compassion, la générosité, la beauté et l’empathie. Chacun d'entre nous est fait de masculin et de féminin, qu’il faut équilibrer.

D’autre part, les mentalités doivent évoluer. Dans la société industrielle actuelle ce sont les emplois salariés qui sont valorisés. Être poétesse, musicienne, jardinière, artisane ou mère au foyer a tout autant de valeur. D’ailleurs, j'ai parlé de ma mère, mais c’est vrai pour toutes les mères : vous êtes des héroïnes. Les hommes n'apprécieront jamais assez l’investissement et le sacrifice que représente la maternité, à commencer par les neuf mois de grossesse. M’imaginer porter une valise jour et nuit pendant neuf mois... c’est admirable !

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Le secret d’une vie épanouie est de faire de sa passion sa vocation, car sans vocation, la profession est destructrice d’âme. Il faut se battre pour faire reconnaître la valeur des travaux créatifs, sociaux et humanitaires, au même titre que celle du travail dans un bureau ou une usine. Remettre les valeurs du féminin dans la société va nécessairement rééquilibrer le monde.

Vous pratiquez la méditation pour la paix. Pouvez-vous nous expliquer ?

Étymologiquement, les mots "méditation" et "médecine" ont la même racine. La méditation est la médecine de l’esprit et du cœur. Elle se développe sur deux niveaux. Le premier, par la pratique quotidienne, idéalement tous les matins et tous les soirs, mais sinon trente minutes dans la journée. C’est un moment idéal pour analyser ses actions, s’aligner sur sa mission de vie, se connecter à soi. Nous sommes des êtres spirituels et pas seulement des consommateurs. Prendre ce temps pour soi nourrit notre âme, tout comme nous prenons soin de notre corps au travers de l’alimentation.

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La deuxième facette est de voir la méditation comme un art de vivre à pratiquer à chaque instant de notre journée. Quand nous sommes sous la douche, dans la cuisine, dans la rue, au bureau, sous la pluie. Aborder chaque tâche avec un esprit calme, concentré, bienveillant et attentif vous aidera à résister à la pression et au stress. Et c’est en intégrant ces deux niveaux de pratique que la méditation devient une véritable nourriture de l’âme.

Vous dites que "rien ne sert de courir, il faut une action juste". Mais comment prendre notre temps face à l'urgence du changement climatique ?

Chaque voyage de mille kilomètres commence parun premier pas. Même si l’on progresse doucement, tant que nous marchons dans la bonne direction nous atteindrons notre but. Le monde va très vite aujourd’hui, mais pas dans la bonne direction, Nous courons après le progrès, le consumérisme, le matérialisme, la croissance.

En réintégrant le féminin, nous redonnerons sa place à la nature. Penser que la nature est un élément extérieur que l’on peut exploiter est une grave erreur qui engendre les maux d’aujourd’hui : le réchauffement climatique, la pollution de l’air et de l’eau, les déchets. Nous sommes la nature, et comme tout ce qui existe sur cette Terre, nous sommes faits des mêmes éléments : eau, terre, vent et feu. Tu es, donc je suis, nous sommes un et noussommes tous reliés.

Comment pouvons-nous agir de façon juste pour changer le monde ?

Comme disait si bien Gandhi : "Sois le changement que tu veux voir dans le monde", ce qui signifie être un représentant incarné de ses valeurs. Il s'agit de vivre de manière juste et simplement, avec un esprit en paix, d'adopter une alimentation saine et respectueuse de l’environnement et de son corps, d'entretenir ses relations, et de travailler tous ces aspects en continu, avec le cœur. Ce n’est pas toujours facile, mais c’est la seule façon de changer le monde,en commençant par soi.

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Une fois aligné, communiquez sur le changement et ce mode de vie à votre manière : en chanson, par l’écriture, la permaculture, la slow food, en organisant et en faisant partie du changement. Il faut être optimiste et garder espoir, car le changement ne se produira pas demain, cela va prendre du temps. Il y aura des obstacles à surmonter mais il faut les voir comme des opportunités et non des problèmes. Si nous accompagnons nos actions d’espoir et d’amour, alors le monde prendra soin de lui-même. Nous ne pouvons pas contrôler le monde ni forcer le changement, mais chacun peut y participer.

Comment pratiquer la paix au quotidien ?

Pour moi, se concentrer sur l’action et non sur la réussite est le plus efficace. Si on se concentre sur le résultat, on divise notre esprit en cherchant à contrôler ce résultat. Mais nous n'avons pas ce pouvoir. Si je me concentre sur une action entière et juste, la valeur créée est innée. Si chacun de mes pas est bon, alors je marche dans la bonne direction. Ainsi, agir en étant détaché du résultat permet de se libérer de l'anxiété de la réussite liée aux attentes. Les êtres humains sont capables d’absolument tout, faisons confiance à l’action.

Pensez-vous que nous soyons capables de passer de l'ego à l'éco ?

Le siècle des Lumières, avec le fameux “Je pense donc je suis”, a mis l’ego sur un piédestal et a engendré une séparation du corps et de l’esprit et l’éloignement de la Nature. C’est cette séparation qui est à l’origine du désastre environnemental et du mal-être dans nos sociétés. Toutes les formes de vie fonctionnent de manière cyclique et non linéaire. Il faut considérer chaque chose dans son ensemble, comme le font les cultures indigènes et l’énergie féminine.

Connectons la Terre, l’Âme et la Société. "Eco" vient de "ecos", la maison, les relations. Ramenons l’eco qui connecte dans nos vies et laissons l’ego de côté. Faisons une révolution, mais cette fois-ci sans violence. Garder l’amour comme guide amène le dialogue, l’échange, pour faire évoluer les consciences et révolutionner sa vie et celle de ceux qui nous entourent. L’amour est la nouvelle révolution !

 

Aller plus loin :
Pour une écologie spirituelle, Satish Kumar, éditions Belfond, 2018, 17 €.
Tu es donc je suis – Déclaration de dépendance, Satish Kumar, éditions Belfond, 2015, 18,50 €.
Le site de l’école Schumacher : schumachercollege.org.uk

 

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